Le phénomène de désocialisation – rupture sociale par friabilités de liens et de normes – comme indice de fragilité extrême des tissus symboliques et sociaux démocratiques dans les sociétés contemporaines notamment en Europe et aux États-Unis en 2025, est accompagné d’une défiance de plus plus marquée envers les Institutions censées représenter des références communes, ou porteuses de régimes de preuves et constructrices de connaissances par enquêtes issues de l’expérience collective de la politique, expérience de l’intercommunication sociale et de la recherche scientifique. L’extrême fragilité de la texture sociale symbolique provient d’une expérience de contact sensible entre les êtres vivants devenue plus rare ou problématique (expérience fondamentale à l’origine du lien par le toucher, la perception, l’impulsion créatrice, l’anticipation du contact et la proximité affective) sous l’effet d’une diffusion massive des médias personnalisés de lecture et d’intermédiation du monde extérieur (smartphone Égo, tablette, ordinateur portable, lunettes, casque VR et audio) qui provoquent des phénomènes de bulles de filtrage, de déréalisations et de simulacres de vies. Cette asphyxie du social en l’homme, en l’enfant ou la femme, est renforcée de façon maximale par des logiques d’exploitation économique et idéologique, consistant à polariser au maximum les combats des idées et à les traduire dans des Institutions alternatives à des perspectives réelles et partagées de compréhension de la vie commune de l’humanité. Le noyautage idéologique, la pulvérisation de l’intérieur de l’Institution traditionnelle par des forces anti-démocratiques classées pour la plupart parmi les mouvements réactionnaires d’extrême droite, ont pour effet avec l’appui de puissances financières considérables de participer à ce mouvement de désagrégation et d’appauvrissement des réponses sociales organisées dans l’Institution.
Ici, la perte d’efficacité de l’État ou des Institutions en termes d’appui aux logiques de solidarité collective des Nations, (sécurité sociale, accueil et intégration d’une main d’œuvre étrangère, politique industrielle, politique environnementale, politique de santé publique ..) correspond symétriquement à la montée des vagues réactionnaires, antiféministes et antilibérales – cette fameuse « révolution conservatrice » – en tant que ces mouvements mortifères poussés par des élites ou une oligarchie technologique et capitalistique (qui représentent pour les plus fortunés seulement 1% de la population mondiale), admettent qu’une certaine xénophobie d’État puisse se mettre en place en même temps qu’une administration de la non-vie qui sacralise la réaction de repli et de rejet, et opère par l’exclusion et l’enfermement des groupes humains hors des services de la communauté nationale. Ici l’histoire du techno fascisme du XXI siècle est à mener avec le souci constant d’une focale méthodologique sur la manière dont ces mouvements réactionnaires effritent progressivement les liens sociaux en cassant les dynamiques de rencontres, détruisant peu à peu les liens organisés des êtres vivants, rendant plus difficile et moins encouragée la socialité de base de l’individu humain. La fragilité du lien – comme défaut d’ajustement de la société et de l’individu – doit devenir un sujet majeur de recherche en psychologie sociale, en philosophie du langage et en philosophie politique, comme en anthropologie sociale parce qu’il représente la grande question du XXI siècle ; « Comment (re)faire Société ? Comment bâtir, instituer ou hériter du commun de l’Humanité ? Comment encore se parler et se comprendre ensemble ? Comment préserver une coexistence des cultures et des langages ? »
Faire société est devenu plus ardu, moins désirable, du fait aussi d’une incroyable absolutisation du sens que donneront les partisans de l’extrême droite globale pour décrire leurs rapports soit disant authentiques ou vrais au monde ; ce qui frappe et déçoit considérablement c’est l’incapacité totale à envisager des notions philosophiques complexes et fortes comme la « relativité conceptuelle » ou la « symétrie véritative » ; selon le philosophe américain Hilary Putnam, nous n’avons pas de point de vue de nulle part – le point de vue de Dieu ou du parti – pour décrire absolument le monde ; la vérité dépend toujours de cadres conceptuels et historiques. Quand à la « symétrie véritative » qui est une notion complexe de linguistique ; elle permet la réciprocité de l’action par le verbe ou le raccord vers le commun, dans une confrontation d’arguments reconnus comme valides selon des critères de rationalité minimale et d’assertabilité garantie ; construire et hériter d’une référence commune [comme l’envisage le pragmatisme dans sa défense de l’enquête et de l’opinion ultime ; une tension délibérative et collective vers la vérité]. Par exemple, la campagne climatodénialiste comme la campagne antivaccins menées au sommet de l’État fédéral américain [dans quelle mesure ici le caractère officiel du « faux » – la négation du changement climatique – institue sa validité de manière automatique ?] par les Trumpistes correspond exactement à cette administration de la non-vie, issue d’une logique d’interactions collectives mortifères qui va consister à sacrifier l’avenir de la planète et de l’humanité au nom du confort de la famille idéologique Maga. Ici, la gêne du citoyen américain face aux actions répugnantes des Maga nous rappelle des possibilités de luttes et de résistances parmi les multitudes de groupes humains engagés pour mieux vivre et maintenir un monde de vies acceptable. Le capitalisme fossile tue peu à peu la planète et nos conditions de vie en tant qu’humanité ; le rappeler ne se fait et ne peut se faire en politique, que par l’enseignement des constats factuels scientifiques, dans la préservation d’un macro système d’intercommunications libres de l’information scientifique et technique (l’Internet).
Sous l’effet des paniques morales réactionnaires concernant la liberté sexuelle, la liberté reproductive, l’égalité de genre, le féminisme, la pornographie, l’homosexualité, le végétarisme, l’intersectionnalité comme études combinées des facteurs du racisme, ou la supposée cancel culture et l’indéboulonnable et populaire wokisme toutes provoquées par l’extrême gauche, des épouvantails sont créées de toutes pièces servant de pièces tactiques (wokisme, virilité, réécriture de l’Histoire …) dans des affrontements idéologiques de plus en plus constants et féroces, renforcés par la viralité des réseaux antisociaux et des médias passés sous la coupe de l’hyper-conservatisme religieux (Tik-Tok, X, Truth social, Fox News, C News …). Il est ainsi frappant et consternant de voir la collusion tacite des mouvements de l’ « Alt right » ou « Alternative Right » américains avec les fondamentalistes islamistes en matière de contrôle du corps des femmes et de pénalisation de l’homosexualité, dans cette vision rétrograde, dangereuse et bigote, le corps est protégé comme une empreinte divine et un réceptacle de Dieu ; il échappe à la volonté propre de la femme qui doit toujours se soumettre quitte à y perdre sa vie. De cette aliénation forte, participe tout un discours de repli ou de ré enfermement sur l’unité familiale qui cherche toujours à dégrader les mécanismes de solidarités sociales et symboliques [refuser ce qui provient de l’extérieur et de l’étranger] en bâtissant des silos d’identités et de rejets ; la société est vue comme une ennemie des droits naturels de l’individu souverain, replié dans sa propre famille ; la vérité est conspuée comme idéologie des pouvoirs de progrès, le droit positif lui même est perçu comme dangereux et doit être constamment amandé et réécrit au nom de sacro-saints principes idéologiques de l’extrême droite enfin l’Institution censée protéger et incarner le droit (le droit à l’éducation pour toutes et tous avec l’École et l’Université, le droit à un environnement naturel protégé pour vivre bien, les droits d’expression, le droit aux soins de qualité avec l’Hôpital, le droit à une justice équitable, le droit à une information libre …) est attaquée violemment.
Des sociétés désemparées et désagrégées sous la pression de guerres idéologiques et informationnelles et des mouvements de contrôle (in)humain des esprits – une remise en ordre de l’action collective en direction du pire pour l’humanité et la planète Terre – des sociétés humaines qui peuvent mourir, se disloquer sous l’effet des guerres matérielles et hybrides menées par les Empires, (Russes, Chinoises, Européennes, Turques, Coréennes, Iraniennes, Saoudiennes, Américaines, Israéliennes …), des sociétés enfin qui peu à peu perdent leur mouvement central de constitution par la raréfaction de l’expérience du contact sensible avec l’étranger et le pauvre, et l’interaction symbolique et diachronique entre différents groupes humains dans différents lieux et temps de l’histoire sociale ; tout l’apport de la relativité sociale et de la tolérance. Ce qui est perdue potentiellement, c’est la richesse du monde sensible et vivant, le commun et le rare, le futur désirable et la vie ordinaire, au bénéfice d’une supervision mortifère qui condamne les futurs de l’humanité pour engranger des bénéfices économiques et politiques à court termes. Ici le capitalisme fossile, le soviétisme, l’oligarchie techno financière et l’économie du langage capitalisé dans un régime de discours autoritaire entendent maintenir un vieux modèle de développement issu de la révolution industrielle, dans un monde de ressources finies et une transformation linguistique et numérique poussée par les Intelligences Artificielles Génératives (IAG) et la logique de performance ; modèle de l’extractivisme et autocratique dont les conséquences quotidiennes sont les destructions des espèces protégées, les phénomènes climatiques extrêmes (inondations, méga feux, sécheresses, tsunami ..), l’appauvrissement des capacités symboliques d’intercompréhension et de créativité sociale, la réduction de la biodiversité, l’acidification des océans, la destruction des forêts, le rejet carbone et la montée des températures, la fin du pluralisme démocratique … Refaire société doit donc devenir un impératif en terme de justice, de liberté, de langages et de morale et il n’est pas question d’admettre la condamnation des futurs de l’Humanité que promeuvent les réactionnaires, les technologues béats et les hyper-conservateurs.
Fragments d’un monde détruit – 181
