L’effet du macro système technique – Internet des objets et Web sémantique – sur la capacité de lire et d’interpréter historiquement, des événements touchant le développement et le destin des sociétés humaines est comparable à un possible puissant repli et parcellarisation des champs d’expérience sur les individus internautes et Ego propriétaires de formes sensibles et intelligibles concurrentes. Mais cet effet d’atomisation des sociétés humaines ne peut être compris sans le renforcement d’une logique capitalistique des langages et des connaissances des groupes humains en tant que l’Internet est à la fois un espace de projection pure qui matérialise sous la forme de sites Web et de morceaux d’intertextualités, les cultures sociales et humaines et en même temps un espace de rétroprojection qui enfouit dans l’identité psychique, biographique sans possibilités d’extériorité réelles, des multiples histoires individuelles concurrentes. L’argument de la forteresse en philosophie de l’action et de la technique et anthropologie sociale et politique et pour l’interactionnisme symbolique est celui qui énonce quatre prémisses et une conclusion forte ; l’importance du langage ressaisi comme un code privé et d’une sémantique mentaliste, la diffusion massive des ordinateurs personnels devenus des terminaux interconnectés dans l’espace mental privé, les miroirs conformant induit par les langages artificiels de type IAG [on ne discute pas avec une IAG, on attends que sa propre réponse au monde soit perfectionnée, finalisée et capitalisée par une prothèse électronique et algorithmique reprise par une exploitation économique de traces], le repli égoïste de l’hyper-capitalisme de l’Ego et de la prédation, ont pour effet de sérialiser l’espace temps socio-symbolique en transformant l’agir en commun en milliards de petites réactions privées soustraites à la volonté politique ou aux logiques d’enquêtes et de délibérations collectives en démocratie.
La privatisation des communs et des ressources pour vivre des sociétés humaines (eaux, langages, électricité, air, animaux, océans, raisonnements, forêts, nourritures, temps, logements, espaces, affections …) est construite autour de la norme générale du profit comme norme historique du capitalisme et dont la force d’imprégnation dans les comportement individuels des acteurs engagés sur des marchés d’échanges de performances, se remarque même dans leurs réponses les plus ordinaires ; le capitalisme autoritaire comme forme dangereuse d’exploitation des forces de travail et des ressources naturelles ajoute à ses gammes de régression éthique au XXI° siècle, l’exploitation des langages artificiels et des écosystèmes numériques fabriqués dans une logique de prédation des cognitions, des expressions et des affections trans-individuelles. Ici le temps numérique cherche à tuer le temps historique parce que la connexion instantanée au macro système aboutit à cette incroyable autophagie du présent absolutisé – l’individu fournit à la machine ses capacités propres en échange de la vision con-formatrice d’un pur médium de rétroprojection qui reste figé dans un espace-temps virtuel –-un présent massif – et dévore en retour les capacités d’expression de l’individu. Ce mouvement de bouclage de l’individu dans une mono-version toujours connectée de lui-même sur des réseaux asociaux, accompagne et renforce la violence égotique, en même temps qu’il permet la destruction progressive des logiques du commun par affaissement des valeurs politiques et éthiques et des Institutions traditionnelles (État, Associations, Entreprises) au bénéfice du capitalisme liquide ; numérique, financier, fossile. L’effet de pulvérisation des liens sociaux symboliques induit par le capitalisme numérique a donc aussi cette conséquence de rendre plus vulnérables les conduites de suivi des règles comme les comportements individuels qui franchissent un certain nombre de lignes rouges du conformisme ambiant.
Dans ces perspectives sombres et majeures d’une possible désintégration forte des sociétés humaines, retrouver les espaces et les temps des communs consiste bien souvent à travailler l’art des situations et des remises en scènes des cadres de l’expérience collective (Goffman). Réinscrire l’action humaine dans une sorte de situationnisme méthodologique en tant que ré éprouver le lien social et symbolique qui unit des individus par la participation de tous, à la restauration de la logique naturelle de constitution des réponses de l’être vivant, c’est toujours réaffirmer avec force, la primauté de la société sur l’individu ainsi que la priorité des processus de communication qui sont importés dans l’individualité et construisent la réponse du Soi et le rapport à soi. Les sociétés humaines depuis le développement massif des ordinateurs et des prothèses électroniques de toutes sortes sont transformées de l’intérieur de leurs espace-temps sociaux symboliques historique ; d’abord par ce phénomène de fixation sur un présent de contrôle des individualités (être connecté en permanence par le smartphone, travailler dans l’écosystème numérique, tirer sur sa laisse digitale, se plier aux logiques de fonctionnement technologique des outils), ensuite par la friabilité subséquente du lien social symbolique au vu de l’affaiblissement des expériences de contacts physiques, des interactions proches, face à face, et de l’appauvrissement des expression humaine sous l’effet d’une prise en charge maximale des langages de l’interaction par l’Internet et le Web sémantique, enfin par la peur, la faiblesse organique, la misologie et la haine grandissante de la forme du politique comme effort délibératif et tension réflexive vers l’extérieur (« the lives from us are outside »).
Le capitalisme fossile, linguistique et de prédation qui embarque les technologies d’indexation des objets du monde, – par l’effet d’assujettissement du soi – devenir sujet du vecteur technique d’enfermement égotique, symbolique et capitalistique – a ainsi pour conséquences de fournir clés en main des interprétation disponibles du cours de l’Histoire, en cherchant toujours à minimiser les efforts de recherches personnels, et les tentatives de construire des réflexions originales, dissidentes ou de bâtir des mouvements collectifs d’opposition. La forteresse numérique prévoit donc pour sa défense des stratégies d’enfermement par les bulles de filtrage des réseaux asociaux, des logiques de canalisation des forces sociales vers l’exploitation économique pure, des techniques d’uniformisation de la forme expressive humaine, enfin des savoirs détruits ou transformés en packages de données exploitables par des machines (systèmes de langages artificiels, administrations d’États autoritaires, corporations mutiques et identitaires …) Les managers des âmes customisées ont pour responsabilité des supervisions d’activités d’échanges de forces, l’alignement de tous les rapports à soi par les normes du capitalisme, et la pérennisation de modèles de surveillance à l’intérieur des complexes de tri ou des machines de pouvoir. Ici les visages et les silhouettes des opposants sont scannés, numérisés, enregistrés quelque part dans la machine du pouvoir ; la technique de bio marquage sous des prétextes médicaux ou idéologique sécuritaires, fonctionne comme une bio stratégie de surveillance, dans le sens d’une identification nu-métrique des corps dissidents, leurs éliminations étant la suite logique d’une identification forte dans les systèmes de contrôle.
Dans l’Empire des forteresses numériques, l’invisibilisation de territoires entiers par la propagande (Ukraine et Gaza en sont des illustrations majeures) d’États autoritaires ou de systèmes totalitaires aboutit à ce masquage du réel pour des territoires devenus négatifs ou dont toutes informations encore prises sur les terrains d’enquêtes et d’observations par des journalistes ou des ONG sont redéployées et corrompues dans la logique de la propagande nationaliste et idéologique, basée toujours sur le secret de l’information critique. Ainsi la descente vers l’ordinaire demande la pénétration d’une couche ferme et épaisse de langages tactiques, issue d’une sémantique du pouvoir total construite sur la sécrétion des leurres et des contre-mesures. Nous partons toujours d’un reportage aux langages froids, adaptés, techniques d’une exposition journalistique « mainstream » pour ensuite descendre peu à peu vers les expériences et les expressions de la vie ordinaire des populations et des individus ; leurs contacts avec un milieu vivant, leurs langues, leurs arts, leurs corps et leurs technologies, leurs capacités de survie et de création formelle … Le Ministère de la Vérité dans « 1984 », [1949, George Orwell] doit nous apprendre à contrario les techniques de falsification des faits, de la langue et des événements d’une guerre hybride et d’une guerre culturelle et symbolique ; ainsi penser à cette notion incroyable de « Vérité historique » défendue par les trois Tyrans actuels parmi les plus dangereux (Poutine, Xi Jinping, Trump), c’est se rendre compte d’une possible ou secrète incommensurabilité entre nos mondes respectifs ; incommensurabilité mythique qui sert les intérêts de la tyrannie aux dépens des populations. Ainsi plusieurs forteresses numériques peuvent coexister avec des éléments d’accord minimal entre Tyrans, dont l’objectif principal est toujours de se maintenir au pouvoir à n’importe quel prix, y compris celui de la guerre perpétuelle en périphérie.
Fragments d’un monde détruit – 180
