La masse invisible

Dans l’espace-temps numérique global, la variation des corps ou des voix apparait en tant que possibilité d’inscription physique dans les mondes virtualisés comme vulnérable et intermittente, comme une musique lointaine que l’interaction distante via des interfaces complexes fait absences ou quasi silences. Et cette multiplicité d’interfaces et de modalités de connexion instantanées dans un espace qui par l’effet de la dématérialisation devient liquide, abstrait, ultra cognitif se déploie dans une forme de vie capitaliste par l’interactivité constante dans les réseaux informatiques des cerveaux commandeurs et des complexes d’objets, services ou séries de tâches commandées. La dualité forte des corps individuels rivés à l’ordinateur et des multiples tâchés exécutées à la commande sur un clavier ou via une touche tactile sur un écran se fait à l’intérieur d’écosystèmes de décisions machines dont la puissance d’incarnation physique n’est là que retraduite dans des usages sociaux du numérique. Dualité/Multiplicité, Virtualité/Physicalité, Commande/Réponse, Présence/Absence – les couples de forces opposées sont moteurs des interactions de transformation de soi si les conséquences des interactes distants/proches sont bien examinées dans la vie des usagers de systèmes sociaux numériques embarqués par une orientation philosophique ou politique.

C’est donc en sortant d’un espace numérisé comme dimension abstraite et instantanée de la connexion à un temps fixe présent, à une division réticulaire et un hors lieux concrets, que l’agent patient du réseau Internet peut réinvestir ce que le temps passé à « surfer » sur les toiles et à piloter des agents artificiels quasi autonomes, à laissé de côté dans son monde physique et pour ses contacts sensibles et ses relations sociales et vivantes. Et c’est bien là l’enjeu technique, politique et philosophique – la question de la transformation sociale de l’Internet – du travail machine en un travail concret et vivant qu’implique l’espace numérique et le temps numérique, lorsque leurs formes sensibles ont imprégnées totalement la vie ordinaire des citoyens et citoyennes de Nations. La perte de contact avec le réel est ainsi devenue la maladie sociale du XXI° siècle ou une souffrance psychique massivement répandue [qu’elle soit schizophrénique ou paranoïaque, délirante ou seulement énonciatrice de dépression dans un milieu vital aux stimulations plus suffisamment fortes vis-à-vis d’un milieu virtuel global, accessible à tout instant, dans lequel tous les gestes sont calibrés par un design plaisant et une expérience utilisateur agréable].

Compter à l’intérieur des « Games » économiques géants et micro inscrits dans l’esprit et les corps individuels ; foyers mobiles et multiformes des entreprises technologiques ou des acteurs industriels ; c’est-à-dire être dressé progressivement à appliquer des règles dans des écosystèmes machines et une organisation des interactions qui maximisent le temps de travail et rend performante et adaptée chaque interaction du travailleur, se fait parce que l’interface réseaux virtuels/connexion individuelle dépend d’une métaphysique du secret et de l’enfermement i.e. « je » suis responsable d’un scope d’activités, « je » compte les bonnes applications des coups joués à l’intérieur d’un jeu complexe aux règles structurantes et « j’informe » systématiquement des hiérarchies de ma position dans un circuit de décisions complexe ; l’aspect de compétition et la technique de surveillance par l’aveu permanent sont frappants [alors même que l’on sait depuis longtemps que le premier mouvement d’un être vivant est la coopération pour survivre dans un milieu vital complexe, jamais la compétition] mais ce qui est le plus fort, le plus prégnant ici est la construction de zones égoïsées d’enfermement par un capitalisme ludique et le pendant idéologique et dramatique qui est le maintien d’un effet de masquage massif de la réalité sociale concrète qui existe aux bords ou en périphérie du capital cognitif investit dans les réseaux informatiques et le monde numérique.

Il faut voir tout le hardware poubelle déversé dans des décharges d’objets électroniques (ordinateurs, tablettes, smartphones, scanners, imprimantes …) dans certaines régions d’Afrique (« Agbogbloshie » au Ghana, Nigéria, Togo, Bénin, Côte d’Ivoire ; plus de 62 millions de tonnes de déchets électroniques ont été produits à l’échelle mondiale en 2022 [rapport des Nations-Unies – source RFI], une grande partie partant par des circuits clandestins et non recensés) pour se rendre compte précisément des effets de cette trace aveugle de l’Internet. Une avancée exponentielle de l’équipement informatique individuel des consommateurs sur toute la planète. et un croisement fantôme qui hybride la physicalité du monde [la terre, l’eau, la nourriture, la sexualité, le sang, le temps qu’il fait] et la virtualité de nos interactions distantes doit nous faire saisir l’enjeu d’une transformation sociale et politique de nos différents usages des mondes numériques. Et l’hybridation de formes d’activités et de jeux de compétitions/coopérations ici n’est qu’à un stade premier, introductif de ce qu’il est possible d’attendre d’une réflexion sur l’éthique des décisions et l’éthique du travail social au temps des machines et à l’ère de l’économie numérique mondiale. L’asocialité ainsi renforcée par l’effet d’individualisation maximale de la logique de participation distante de l’Ego-je à un monde fabriqué pour le satisfaire dans l’espace et le temps numérique, dépend précisément de notre incapacité collective à se saisir de l’enjeu de l’intercompréhension des activités, des rapports sociaux, du distant et du proche, du « Je » et du « Nous », qui peuvent être construits et orientés vers une hybridation réussie de formes d’activités qui mixent l’espace-temps numérique et l’espace-temps physique. Ici penser à élaborer des grammaires d’activités aux règles réimprégnées de vies ordinaires, de la richesse de sensibilités sociales, culturelles et différentes, du travail de soin et d’affection doit devenir une raison ou une revendication pour coopérer et faire advenir pour nos enfants une nouvelle norme d’activités complexes.

L’impensé de la diffusion maximale de l’Internet et des interconnexions numériques depuis 30 ans, est bien non pas seulement la tension dramatique et l’enjeu politique et philosophique de l’existence de la forme de vie hybride (numérique/physique, distant/proche, individu/société, symbole/action, âme/corps], mais aussi cette progressive couche sémantique et technologique, ou aplat esthétique ou masque d’occultation de ce qui arrive réellement au monde des vivants et à la Nature sous l’effet multiple de l’extractivisme industriel, de la prédation économique et la violence des rapports de compétitions marchands. L’occultation du réel permise par un certain usage idéologique de l’Internet notamment par les thurifères de la conservation forcée de modes de vie issus de l’ère industriel et du patriarcat permet en effet de délimiter dans la géopolitique des Empires et des Etats mondiaux, la non existence de purs territoires négatifs ; c’est-à-dire de zones géographiques terrestres, maritimes, où il est devenu simplement impossible d’obtenir des informations fiables sur la vie sociale réelle des habitants, sur leurs milieux naturels et cela n’est pas une mince impulsion ou cause que l’implication d’un espace temps numérique totalement idéologisé qui va contenir des sites Web et des réflexes de captures de l’attention dont le but est clairement de fabriquer un autre monde que les mondes de la vie [Lebenswelt]. Quelle sera la proto-figure inhumaine sortie vainqueur de la guerre de l’Information, devenue implacable et responsable d’une dislocation de l’espace-temps numérique en de multiples ilots de négativités ciblés pour des usages idéologiques des pensées et des croyances des citoyens et citoyennes des sociétés de contrôle ou des régimes de discours autoritaires ?

Il est possible ici de penser à la figure du « survivant » telle que la décrit Elias Canetti dans « Masse et Puissance ». « C’est à notre époque, parmi les hommes emplis de la grande importance de l’idée d’humanité, qu’il a célébré ses triomphes les plus inquiétants. Il ne s’est pas éteint, et ne s’éteindra pas tant que nous n’aurons pas la force de le percer à jour, sous quelque déguisement, sous quelque auréole que ce soit. Le survivant est le mal originel de l’humanité. Il peut se servir dans ce but de procédés techniques qu’il ne comprend pas. Il peut agir du fond d’un secret absolu ; il ne lui est même pas nécessaire de courir le moindre danger. L’opposition, entre lui qui est seul, et le nombre de ceux qu’il anéantit, échappe à toute représentation concrète et saisissable. Quelqu’un a aujourd’hui la possibilité de survivre d’un seul coup à plus d’hommes que des générations entières d’autrefois. Les recettes des despotes sont en pleines lumières, il n’est pas difficile de les utiliser. Toutes les découvertes comme si elles n’étaient faites que pour eux, tournent à leur profit. L’enjeu est multiplié. Il y a beaucoup plus d’hommes et en rangs beaucoup plus serrés. Les moyens sont multipliés par mille. Les victimes, si elles ne sont pas plus résignées, sont au fond restées invariablement sans défense. » in « Epilogue », « Masse et Puissance », traduit de l’allemand par Robert Rovini, p.498-499. [« Masse und Macht », 1960], Gallimard, 1966.

Fragments d’un monde détruit – 152

Fractales survivantes

« Je pense en effet que la philosophie n’a pas d’autre objectif que celui-ci : permettre à n’importe qui d’appréhender dans le champ qui est celui de son expérience vitale ce que c’est qu’une orientation heureuse. On peut dire aussi : mettre à la disposition de tous la certitude que la vraie vie, celle d’un Sujet librement orienté selon une idée vraie, est possible. »

Alain Badiou avec Gilles Haéri, « V. Les mathématiques font-elles le bonheur ? » in « Eloge des mathématiques », p.106, Flammarion, 2017.

The Forth Bridge Building an Icon
By Alison Metcalfe. « Birds’-eye view of Inchgarvie and surrounding country ». National Library of Scotland

Que reste t-il de toi, mon ami.e, après toutes tes fins résolues,
les complexes d’objets élaborés dans leur pure vision,
l’audio spectre figurant qui tourne dans l’espace et le temps,
pour une mémoire morte, fixe, sans aspérités, ni futurs,
et que seront les mots disparaissant au centre de ce paysage,
dans le temps du contact brut des neurales saisies,
pour les cartes microscopes, les froides nano dimensions,
qu’exploitent les gardes-chiourmes du capital, les brigades d’officiels …

Que viendront faire ici les animaux, les plantes, la lune et les océans ? Quand toutes les choses problèmes seront résolues par une pure algorithmie, l’œil fixe et inerte des machines, le techno pouvoir pris à l’instant zéro. Et dans la bouche des millions de crevés, se mirent les silences, car ceux-là n’auront pas droits aux images, aux sons, aux mouvements agréables. Rien que la terre brute et solide, le sable, la poussière, la soif et le sang.

Et le regard aveugle du dément qui miroite au fin fond de minuit ..
La blancheur sacrée de son obscurité ; l’iris comme une perle opaque, sans sujets, tous les garde-vues au loin auront formées des lignes d’horizon. Ils troussent déjà de lent marécages d’écumes et de signaux, et rameutent des absences de langages, des sujets expulsés, au cœur des interactivités froides, kilométriques, des métamoteurs.

Avec ces contacts directs, ces projections mutantes, désirables, instantanées, on croit que la volonté fait tout et commande aux corps sensibles, on prétend faire des connexions neurales, les possibles ultimes. Il suffira d’un bio dispositif sensoriel telle une neurosphère ; une zone multiformes, d’interconnexions de cerveaux, souples, vivantes et artificielles – un magma d’électro sensations délimité et très déterminées,

pour finalement vaincre le pouvoir ancien du langage,
sa capacité à situer une scène, à normer, à réciter par cœur ou à nommer ; détruire l’existence ancienne des règles par les mots, l’image et le son. Est-ce là la génération du vide ; les brisures des objets autonomes, la génération des spectres atemporels, physiques et symboliques ; l’inertiel mouvement qui contient tout et rien à la fois et dans cette géométrie du silence, que seras-tu mon ami.e, que sera donc exister dans le monde ?

Un.e expert.e du calcul idiot sorti d’une arithmétique débile ;
un assureur devenu fou qui provisionne chaque action sans futurs,
une totalité d’images et de sons mouvants, qui se glisse et tombe nulle part, séparée de toutes situations de jeux, du sens même de nos vies. Et les armées de statistiques fantômes, celles du diktat, sont là derrière les idéodrames, à nous dicter déjà les ordres logiques et à mettre les colliers de chiffres noirs, à attacher par ces colliers invisibles, chaque corps-unité qui compte, pour les affreux dictateurs, les actes des âmes des petits chefs, qui calculent des séries en riant ; chez l’ami Gogol, les bénéfices se font sur la mort.

Et l’enjeu est là immense, complexe et si terrifiant ; les projections sûres et fiables de ce que tu penses, tu dis, ou bien tu sais ou tu crois ; les bons contextes ou les situations importantes. La capacité à échapper au pire de la future neurale technique, au pire de la réduction d’une infinie richesse sensible, animée et vivante, à des modèles de prédiction inertes, froids et sans réalités, à des fausses expériences ineptes ; sans sujets, sans corps ni âmes.

MP – 07022025

La révolution pragmatiste (3)

La puissance de dévastation des mondes naturels imposée par l’hypercapitalisme de prédation comme forme pensée de domination globale des êtres vivants aboutit dans les perspectives défendues par les anarcho-capitalismes et les technos réactionnaires de la droite globale à une réduction massive des figures de la liberté politique (citoyennetés, droits, libertés sexuelles et reproductives, tolérances, inventions de soi) à une unité de calcul de choix ou proto-figure mystique et ultime de l’individu ressaisi comme entrepreneur de soi-même ; luttant pour détruire plus et accaparer plus de ressources matérielles, vivantes ou symboliques ; faire venir à soi et à sa famille de sang, décider stratégiquement et dévorer la ressource. Ici les modèles de psychologie du pouvoir imposables et issus du néo-libéralisme et de l’Empire du fascisme moderne (islamistes radicaux, catholiques intégristes, juifs orthodoxes extrémistes, virilisés et droite réactionnaire globale) font la part belle à une atomisation par la logique du marché des cercles sociaux naturels et à une désintégration progressive de la société et du faire vivre ensemble – un dé tissage de nos liens sociaux ordinaires – des logiques et des mécanismes de solidarité fondés sur des Institutions, des aides sociales, des actions humanitaires, des travaux d’associations remarquables, des ONG ou du mécénat d’entreprises. Le dégout moral violent qu’inspire ceux et celles qui à la tête d’anciennes structures de pouvoir étatiques (à tradition démocratique forte) comme les Etats-Unis, profitent des élections, des Institutions pour casser de l’intérieur et saborder les modèles sociaux de solidarités et de générosités, y compris hors de leurs propres frontières est égal à un sentiment d’exclusion intime dans la forme pensée même de la démocratie.

Qu’est ce qui – dans la sidération et l’énervement du rappel évident – ne va pas dans la forme pensée Trumpiste ou la forme pensée du techno réactionnaire Elon Musk sinon la formidable puissance d’intimidation internationale qui s’exerce avec des menaces de coupures de financement, du gel d’aides devenus existentiels, d’exil de modes de vie marginaux ou de rejet de jugements politiques et d’accords différents de l’écrasante majorité issue de la force et de l’assujettissement par la peur et l’excitation des muscles [muscle and hate]. Qu’est ce qui va bien dans la forme pensée Trumpiste et le succès industriel d’un techno réactionnaire comme Elon Musk sinon la garantie d’une vie sécurisée, protégée par la force du bras armé, le réseau informatique, la technologie et le droit [the covenant, the sword and the arm of the lord], éloignée de la crainte des lendemains horribles qu’annoncent à n’en plus finir, les prophètes et prophétesses de malheur issus des rangs de l’écologie politique et féministe, des transidentités ou des lumières radicales et qui voudraient imposer des modes de vie alternatifs à ceux sanctionnés par l’histoire marquante du père, de la biologie verticale et autoritaire, de la santé pure et de l’hygiène maximal. Ici, le choix de s’aveugler soi même en masse, de se duper est fondamental du choix de renoncer à la réalité du futur – le choix d’abdiquer sa propre responsabilité en tant que génération – de ne pas voir suivant les études scientifiques menées par milliers depuis cinquante ans et qui font l’objet des rapports du GIEC, les possibilités d’un impact négatif évident du capitalisme fossile sur ses milieux de vie.

Mais ces constats si amers ne font pas une politique ni n’encourage un choix de vie démocratique de masse, respectueux à la fois de l’Humanité en tant que cultures hétérogènes, richesses naturelles et spirituelles, point mobile, zones bio culturelles mouvantes, de jonction si complexe de l’aspect biologique, naturel de la forme de vie démocratique et l’aspect conventionnel, social de cette même forme de vie démocratique. Car ce qui est en jeux ici, ce qui fait sens est la souffrance de millions d’êtres vivants – de pauvres, d’exclus et d’invisibles du monde capitaliste, tous les sans voix, sans noms et sans visages – exploités partout afin d’alimenter les écosystèmes de décisions financiers et numériques des armées de soul-managers. L’identification des ressources humaines mobilisables à un temps X et dans des espaces Y optimisés [virtuels ou réels] pour la performance finale d’activités de rentes et d’accumulations de capitaux, passe par un codage juridique puissant du capitalisme des relations humaines au sens d’un brouillage complexe de la coopération publique, sociale et institutionnelle et d’un masquage par l’opération de la transaction pure d’une relation humaine ordinaire [clients vs services]. Ici la gêne qui nous fait préférer oublier pour un temps les gestes liés à une transaction pour profiter de la vie brute, naturelle du contact sensible avec un.e autre que soi, préférer spontanément et intuitivement une vie réelle, incarnée et désencastrée de la sphère économique capitaliste est le signe d’une possible et évidente sortie ; même occasionnelle, temporaire, caractérielle ou rudimentaire mais véritablement sûre et instinctive hors des mondes marchandisés. Et ce sentiment de gêne instinctive est comme une possible traduction de ce qui il y a de meilleur dans l’être vivant comme dans l’âme humaine ; la sympathie spontanée, la compassion ou l’intérêt manifeste et non égotique, pour autrui, ses différences et ses vulnérabilités.

Comment penser/panser les passages et les logiques de transformation sociale et politique de soi-même, sur soi et par soi-même, dans les différentes focales culturelles et symboliques de la forme (en)vers l’agent/patient d’un processus de transformation révolutionnaire de la forme de vie capitaliste au XXI siècle ? Comment sortir, critiquer, se servir ou re rentrer à l’intérieur de dynamiques de contrôle et de surveillance massive des citoyens et citoyennes par les technologies du numérique et du profilage des corps-formes-pensées adaptés à l’hyper prédation économique ? Par quels moyens d’expression (médias), par quelles interactions symboliques, faire masse, tisser des interrelations fortes et durables – des inter actes comme unités opératives et tactiques de changement – qui font la survie des formes du vivant dés lors que l’espace-temps numérique est calibré sur un présent massif de connexion, de stimulation et de captation de toutes attentions égoïsées, dirigé par des oligarchies technologiques et financières ? Enfin vers où se diriger, s’orienter quand le monde vivant lui-même crie et supplie à la porte de nos sociétés si gourmandes en énergie naturelles ; survivantes dans un techno solutionnisme béat, irréel et qui finalement reproduisent à n’en plus finir les mécanismes d’exploitation d’une force de travail globalisée, nomade, précarisée ; de corps usés par des activités parcellisées, devenues incompréhensibles, faisant des simulacres de motivation et de l’occultation des raisons d‘agir internes des travailleurs, des leviers de décisions finales ?

Rémunérer le travail réellement utile à la société des vivants peut se faire dans les conditions d’existence liées à un renversement de l’échelle de nos évaluations classiques ou traditionnelles du réel bienfait apporté par un travail dans le monde … Et cette dynamique de l’inversion est là tout autour de nous depuis vingt ans, depuis que les jeunesses mondiales – les milléniales – ont compris l’urgence climatique, la force d’inertie et la vulnérabilité liées indissolublement des mondes économiques. En même temps que les formes multiples des récits des différences d’existences et de l’augmentation des vertus de tolérance et la nouvelle dignité qui touchent les jeunes générations, nous sommes traversés par des vagues de symboles, de traits typiques, d’attitudes et de choix libres sociaux et politiques concernant nos propres vies, le travail en profondeur d’un pragmatisme écologique et démocratique et nos désirs pour la société qui encouragent la promotion d’une forme pensée qui remplace la naïveté de l’idéalisme par la nécessité du pessimisme éclairé.

Alors que la vie est blessée par une activité économique devenue à l’évidence si délirante et irrationnelle (développement des technologies d’extraction de ressources fossiles et de luttes pour des gisements de minerais stratégiques, négation de la vie et de l’Histoire par la promotion de faits alternatifs, exploitation et contrôle maximal des ressources humaines, xénophobies, surveillance vidéo algorithmique, paniques morales, censures culturelles et symboliques venues de sociétés autoritaires …), les Intelligences Artificielles (IA) sont censément là pour sauver l’Humanité de catastrophes imminentes comme des lumières figées dans la profonde nuit de l’Esprit. Ces lumières ressemblent encore à des regards de spectres qui isolés d’une logique ensembliste et humaine font peur, alors même que l’enjeu en terme de développement du bien être humain et de la vie des êtres vivants est si présent. Percevoir la texture d’un être vivant, encourager ses possibilités de vivre dignement dans une forme de vie démocratique ; reconnaitre la texture morale des êtres ou leurs densités d’existence comme des fruits précieux d’une éducation à la transformation de la sensibilité humaine et de la forme de vie.

Fragments d’un monde détruit – 151

L’abandon

« Une des fonctions du corps humain consiste à localiser précisément chaque individu, à lui assigner une place et une seule dans l’étendue. Le corps des dieux n’échappe pas moins à cette limitation qu’a celle des formes. Les dieux sont en même temps ici et ailleurs, sur la terre où ils se manifestent en y exerçant leur action et dans le ciel où ils résident. »

Jean-Pierre Vernant, « Le corps divin » in « L’individu, la mort, l’amour » , p.34, Gallimard, 1989.

Au lit: le baiser (In Bed: The Kiss), by Henri de Toulouse-Lautrec, 1892.

Attendre lentement que le jour finisse, que le soleil noir disparaisse …
Derrière les murs de la cité immobile, dans les bétons inertes,
par delà le son des vacarmes, fuyant, des jours chronométrés,
j’attends la nuit profonde pour enfin te serrer dans mes bras …
Franchir les lignes de fuite avec l’arme du signe et le réconfort …
La nuit de l’Esprit, hantée par tout les songes de ce Temps …

Et toucher ta peau nue encore vivante, l’odeur acide et le contact,
au fil des parcours des futurs, voir et saisir la fermeté de ton corps,
qui tranche avec l’absence de tout lieux, de toutes formes ..
Je pense à toi seule sans rien autour, sans pensées d’ailleurs,
deux matières brutales ; une sensibilité précise, rouge et bleue,
et tes cheveux noirs et or, que le vent divin traverse …

Les corps attirés dans le champ des attractions, des différences,
s’habillent de vêtements fragiles, de tissus blancs, de cotons nuages,
Il ne reste rien quand je te vois et anticipe notre nuit ..
Il y a le seul désir puissant, les sang-mêlé toujours,
nos deux corps-fusions, les figures à minuit, nos deux passions extrêmes. Et la fin recherché, les sensations brutes, finales, sans aucun retour …

Tu cherches toujours à aimer l’autre figure absente dans sa parfaite nuit, à voir, entendre et sentir les corps mouvants des différences,
et je ne peux vivre que dans la demeure étrange …
La maison faite de milliers de signes, d’étranges interfaces ;
la séparation des corps formes et des milles signaux,
la frontière large et sensible qui pénètre toutes les choses adorées …

Les coupures dans le tissu des rencontres, des corps à corps,
et les mots exergues, les pointes aigües de nos vies,
qui emmènent l’intention plus loin que le sang et les regrets …
Ah imaginer nos futurs dans les folles espérances, les vies maximales,
les décisions froides, raisonnées ; appliquées et sans restes,
les nouvelles croyances habitudes créés dans l’Art et la Nature,
qui construisent une « Polis » ; un état d’âmes commun et désirable pour la politique de notre monde ….

MP – 31012025

John Carpenter (1)

Tirer des leçons philosophiques importantes de la projection d’un des films de John Carpenter (1948 . …) , le plus directement critique et politique, tourné en deux mois et sorti en 1988 aux États-Unis, intitulé « They live » (traduction française « Invasion Los Angeles »), peut tenir à une première remarque sur l’esthétique minimale engagée par les plans et les dialogues des deux protagonistes majeurs identifiés par le récit. Un homme seul, au sans nom mythique – John Nada « l’homme sans rien, qui ne possède rien » – ouvrier en bâtiment ; un vagabond arrive à pied de nulle part dans les premiers quartiers de Los Angeles et cherche du travail sans succès avant d’être embauché à la journée sur un chantier avec l’aide d’un homme noir, Frank Armitage – et de trouver un lieu communautaire de repli et de repos pour la nuit.

Ici, esthétique minimale signifie pour le réalisateur, esthétique fonctionnelle, réaliste ; images/sons et voix sont captés au plus prés des interactions et des réactions effectives des corps des personnages ; affects, sentiments, intentions, désirs seront réduits à des réactions sociales et behavioristes dans le plus pur style de mises en scène du réalisateur américain ; direct, efficace, plastiquement puissant et sans médiations obscures. La dureté des conditions de vie de cette communauté pauvre, et dissidente mécaniquement par ce que pauvre, n’a d’égale que la cruauté d’une charge de policiers qui un soir finissent par « nettoyer » le lieu de repli et détruire tous les abris de fortune. Cette manière découpée, contrastive et brute d’introduire une critique forte de la politique de la peur et de la sécurité maximale des conduites issue de ce que l’on peut présumer d’une force hyper-capitaliste qui cherche à se protéger des pauvres, est très efficace.

De mystérieux brouillages télévisuels se produisent lorsque le personnage principal essaie d’explorer la communauté qui l’a recueilli et tombe sur des téléviseurs sortis dehors et diffusant leurs programmes habituels ; un personnage à la barbe blanche semble mettre en garde Los Angeles d’une emprise psychique collective ou d’un envahissement de techniques, de formes, de procédés d’assujettissement et de dressage des citoyens et citoyennes de la cité des anges. Il rompt un flux télévisuel bien installé ; une dynamique de reproductions de stimulus externe, d’émissions, d’interviews, de gimmicks et de répliques courantes, qui – on le pressent – formate l’imaginaire social dans une certaine direction de contrôle ; de surveillance, de prédation et de soumission. Bientôt parti en quête d’explications, John Nada, curieux, parvient à localiser la source pirate du brouillage et de l’émission contestataire faite depuis une Église assez moderne ; il tombe sur un groupe étrange composé – semble t-il de fous ou bien d’illuminés, investis dans une mission politique centrale et mobilisatrice. Il trébuche au détour de son exploration sur des piles de cartons contenant des « lunettes noires » au format très standard. A la suite d’une deuxième descente de police, ces curieux personnages seront violentés et arrêtés pour certains, et John Nada dans le jour qui suit ira fouiller et chercher plus en avant dans les débarras de l’Église, pour finalement prendre une paire de « lunettes noires ».

Par le caractère banal et si courant de cet objet élusif, ces « lunettes de soleil » [passant de la lumière crue, multicolore et violente au noir et blanc], John Carpenter trouve un outil médium de passage – une clé narrative à la David Lynch ou une technique de conversion du regard – et de transformation de sa propre vision du monde qui fait basculer son film vers la critique fantastique d’un monde consumériste accroché de toutes parts en tous lieux, à la surveillance et au contrôle systématique des bonnes conduites, des régimes de discours adaptés ou des conduites recommandées pour la survie d’un large système ou d’une version du monde. John Nada errant après la lutte contre les policiers, met enfin ses fameuses lunettes de soleil et voit brutalement un monde nouveau qu’il ne percevais pas auparavant ; des individus ont subitement des visages d’aliens effrayants, sur les panneaux publicitaires fixés sur les murs des bâtiments comme sur les unes des journaux, John lit directement des messages impératifs, des ordres violents, par des verbes d’actions infinitifs et essentielles [« un sens subliminal » pour qualifier ce double langage est une expression psychologique qui nous trompe et rate le message premier du film], venus de nulle part ; « consommer, rester endormi, travailler, se conformer, reproduire, obéir, acheter, regarder la télévision ».

Ici, c’est à un ordre communicant et idéologique global que nous avons à faire et le spectateur du film participe à sa manière à la prise de conscience politique et à la sidération de John Nada dans les visions qu’il découvre peu à peu avec ses lunettes magiques. Pressé de partager sa découverte [car il s’agit du bouleversement d’une vie du à une vraie découverte interne et intime et ce bouleversement doit être dit si c’est seulement possible], John va chercher lors d’une scène de bagarre mémorable avec celui qui l’a accueilli dans la communauté, Frank Armitage – à transmettre à ce camarade d’infortune, [un homme noir et racisé comme cible facile du pouvoir] ce nouveau savoir issu des « lunettes conceptuelles » qui littéralement permettent de voir directement le monde affreux de Los Angeles.

L’intensité de la lutte entre celui qui voit et celui qui refuse de voir rappelle d’abord la profondeur de l’allégorie platonicienne de la caverne et par la violence des coups qui sont portés, leur durée, leurs interminables échanges souligne la dimension politique et affranchissant du film. Comment faire corps dans une direction collective, une orientation de pensée délibérative ; de quoi suis-je le nom ou la raison d’être ou comment l’existence d’une forme nouvelle (perceptive, visuelle, audio, tactile, olfactive), peut entraîner les différentes conversions des regards, des jugements, des appréciations esthétiques et éthiques ? Ici le désespoir de John Nada rencontre l’entêtement de celui qui ne veut pas, sous aucun prétexte ou sous aucune raison singulière, être sorti du rêve ou du cauchemar que l’on a construit pour lui. La différence de couleur entre la réalité seconde, enrichie ou augmentée des images du contrôle – en noir et blanc – et la réalité ordinaire en couleurs, signale une différence de taille entre l’ordre communicant global et la population servile. Ici la frontière entre les deux mondes est rarement dépassé ou lorsque cela se produit, les identifications des ennemis qui traversent sont faites immédiatement par le pouvoir économique capitaliste.

Le type spécial de réalisme ainsi découvert par la sidération d’abord, l’apprivoisement des nouvelles formes perçues grâce aux lunettes, les sensations du contrôle médiatement structurées par l’ordre d’intercommunications et de commandement de l’emprise extra-terrestre est une sorte de délusions ou de déflations critiques ; un affranchissement possible des illusions du pouvoir global en tant qu’elles ont pénétrées avec toute une imagerie de masse et une répétition de structures de pensées, chaque intérieur social, chaque existence et rendu ceux-ci, incapables de produire un discours critique de refus ou de combat et de mobilisation contre un monde devenu dangereux ; le monde extra-terrestre des envahisseurs qui ne renvoie à rien de la vie ordinaire et des besoins réels des citoyens et citoyennes de Los Angeles.

John Carpenter fait référence en interview aux années Reagan et Thatcher, aux débuts des années 1980 aux États-Unis et en Angleterre et par là même, critique d’une manière subtile, intelligente et féroce, l’espèce de main mise du néo-libéralisme sur le rapport à soi -même (qui dans une démocratie devrait être libre de toutes interventions politiques) qui place l’individualité et ses capacités de perception sous les feux calibrés des projecteurs massifs et répressifs de l’Entreprise – État. La conformité de masse est ici l’enjeu de la critique en seconde perspective du film ; conformité et univocité qui ont pour conséquences d’exclure le ou la non conforme qu’il ou elle soit cognitif/cognitive, éthique, politique ou physique en tant qu’il ou elle représente comme tout étranger/étrangère ou opposant.es un danger pour l’ordre économique, politique et conformationnel bien établi par une certaine psychologie du pouvoir de masse.

Fragments d’un monde détruit – 150

Voir avec les vivants

« Ils se purifient en vain, quand ils se souillent avec du sang, tout comme un homme qui, entré dans la boue, se laverait avec la boue. Et ils prient ces statues qu’ils voient comme un homme qui parlerait à des maisons. »

Héraclite, « Les fragments d’Héraclite : texte grec, traduction, commentaire », 5., p.71, « Héraclite ou la séparation », Jean Bollack, Heinz Wismann, Minuit, 1972.

A Remembrance of Aerial Forms: Odilon Redon’s À Edgar Poe (1882)

Le cimetière à midi, traversé par les ombres,
la caresse du vent qui effiloche tes cheveux d’or,
sur la pierre et le marbre, surjouent de pâles figures,
aux silhouettes faméliques, à peine aperçues,
et quand j’essaie de voir ton visage, je le vois encore,
mais derrière un rideau de pluies grises et noires,
derrière l’absence d’horizon, la fin …

Il y a des corps-animaux qui te regardent,
des traits aux surfaces folles, variables et étranges,
et cette variation infinie de ton expression, c’est la vie …
La vie folle et bancale ; l’alerte à tout instant creusé,
dans le tissu rouge sang des coïncidences,
là où le vivant surgit au détour des flux automates,
et l’encre d’exil a imbibée toutes les feuilles,

les blessures de ce Temps faites au milieu,
leurs tensions innervent chaque seconde, chaque minute,
mais le Temps en toi est fini ; rien n’arrive, ni se passe,
tes corps inertes sont figés dans la brume, la profonde nuit,
et l’Éternel est devenu ce chemin sans personne,
parmi les arbres électriques, les écrans magiques,
nous devenons des autres imaginés, nous rêvons …

Il y a des corps-animaux dont les astres vibrent,
dans le silence des spectres et des choses,
des grandes parties de lumières, blanches et nacres,
des jeux de variations, intimes et subtiles,
et j’abandonnerais ma propre blessure,
le texte noir qui dévore le soleil, par le feu et l’ombre,
de la plaie sans rien autour ; ni vivants, ni morts.

Je renoncerais aux mondes étroits ; aux nuits d’orgueil,
pour fabriquer le passage, entre deux vies, par les signes,
aux frontières transpercées, fragiles ou bien poreuses,
et dans ses corps est venu le monde d’après ; le message,
la guerre des signaux, menée aux sinistres créatures,
le sens qui provient des murs lézardés et détruits.
Tu seras mien sans regrets, sans appels, sans revoir …

MP – 24012025

Neurale substance

« Hé bien ! je vais parler et toi écoute mes paroles ; je te dirais quels sont les deux seuls procédés de recherche qu’il faut reconnaître. L’un consiste à montrer que l’être est, et que le non-être n’est pas : celui-ci est le chemin de la croyance ; car la vérité l’accompagne. L’autre consiste à prétendre que l’être n’est pas, et qu’il ne peut y avoir que le non-être ; et je dis que celui-ci est la voie de l’erreur complète. En effet, on ne peut ni connaître le non-être, puisqu’il est impossible, ni l’exprimer en paroles.

Car la pensée est la même chose que l’être. »

Parménide [V° siècle av. J.C] , « De la vérité », « Le poème », « Être et Logos » in « Les philosophes et le langage : les grands textes philosophiques sur le langage », Bruno Huisman et François Ribes, SEDES, 1986.

Daguerreotype, invented by Louis-Jacques-Mandé Daguerre in 1837. Selection of images from the Library of Congress.

La chambre sécurisée contient des programmes et des corps,
comme des silhouettes liées et branchées seules, en permanence,
et le son fuitant de leurs bouches ouvertes résonne,
l’ombre absente grandit derrière leurs paupières,
le maître trace ; l’homme preuve commande des objet digitaux,
il n y’ a rien entre la machine et le cerveau ; aucun extérieur,
l’illusion du traduit, de l’encodage, la version flash et directe …

Et les paysages défilent dans les cellules transformées,
les grands traits recomposés, les arrière-plans prévus,
l’illusoire version du direct, les choses réélaborées de la vision,
des calculs immenses traînent derrière chaque geste,
pour prédire, prévoir et fixer l’aplat numérique que tout neutralise,
et il n y’ a rien de visible, tout autour du dispositif,
seulement des programmes d’interactivités complexes,

seulement des forces mécaniques, causales ou séduisantes,
toute l’esthétique fonctionnelle, la base forte et organique,
l’alpha matrice aux grandes fleurs monstres et digitales ;
mon amour, sais-tu parler avec ces vagues machines ?
Reconnaître le sens de qu’il va dire, tout au travers, dans sa nuit,
recueillir sa promesse originale ; la vie de tout enfant,
dernière le voile de vos souvenirs détruits …

Et que restent ils des symboles, tout le faire signe,
des signaux tracés et dormants sur la feuille ?
Des écritures précises, aux libres cours sans nations, ni refus, ni prisons, des portes ouvertes vers des dimensions à toutes forces, libres. Les élégances des femmes artistes et bienveillantes, la forme pensée qui espère tout l’avenir et le sens.
Par des contextes absents, des émissions sans personnes,
le cortège des songes amers, le chant des assassins …

Ah que ne faut-il pas penser l’hybride, la forme vivante,
la forêt de signes, de résonances, sans traces fixées, sans nuits,
sans preuves exploitées pour l’injection de l’Ur commande,
la sensation de perte, la stimulation neurale, les profondes nausées,
et le récit exsangue, capturé depuis son cerveau, l’origine sans les fins, l’explication ultime par tous les moyens, contre ou avec sa socialité, sa naturalité, mon amour, tu es belle et seule dans sa lumière. Et il est bon celui qui viendra dans ta fragile demeure.

MP – 19012025

Pour tous les refuges

Les cadences flash et les divisions optimales des interactions asocialisées dans l’hyper-capitalisme de surveillance et de prédation du XXI siècle, entraînent dans une économie de la pure dépendance au moyen de cartes de paiements, d’idées monnayables ou d’objets numériques de transactions et d’accumulation de réserves monétaires immatérielles, une même fermeture des individus dans une dimension intérieure secrète, silencieuse et terriblement factice ; toutes leurs réponses étant ajustées ou adéquatement calibrées pour le groupe de stimulus du milieu ou du réseau d’appartenance, il n’est même plus nécessaire de se dire soi-même, de parler ou d’écrire à propos de soi, toutes ses réponses étant déjà programmées quelque part sous la forme d’une simulation psycho politique ou d’une projection numérique. Sortir de cette violente et régulière déclinaison de toutes réponses de soi vers les attitudes de marchés ou les réponses calibrées revient bien souvent et courageusement à refuser avec discernement, les participations à des écosystèmes de décisions impulsées, ordonnées, conseillées visant la conformité des jugements et l’alignement des individus devenus transparents aux réponses de groupes potentiellement manipulables et commandables. Chercher des refuges possibles à l’extérieur de cette colonisation par l’économie hyper-capitaliste de toutes les sphères du monde vécu va consister à tenter des filiations non naturelles, non biologiques par l’amitié et le respect mutuel, la considération de proche en proche et enfin l’excitation des corps et des esprits en vue du changement.

La terreur d’exister est toujours là quand, une fréquentation habituelle des autres humain.es dans un milieu qui respire l’étroitesse d’esprit, la prétention sans fin et l’entre soi vulgaire, aboutit à des insultes possibles, des isolements forcés, du fait de ses jugements politiques originaux, de ses affinités ou goûts esthétiques ; toutes possibilités de vivre pleinement, de parler et d’écrire étant rendues plus difficiles par l’effet d’une conformation de groupe et de techniques de transparence qui excluent l’impulsion artistique ou intellectuelle originale du champ des réponses recommandées. En ce sens, l’existence de l’artiste ou de l’intellectuel.le est devenue si terriblement fragile et si terriblement puissante à la fois même aujourd’hui en 2025 ; elle est bien souvent reliée à l’exigence et à la capacité d’entraînement d’une voix différente, à la figuration symbolique autre et à une existence et un esprit critique qui d’abord ne demandent rien aux autres et qui pourtant décident, montrent et conduisent des chemins divers et infiniment variés pour ces autres ou au nom des autres.

L’effet de choc venu de la différence existentielle, l’impossibilité de parler aux autres et avec les autres, devenus sous l’effet de la conformité et de la transparence forcée, des groupes asociaux ou des meutes qui alignent les réponses déviantes, les sérialisent et les tuent, les décommandent d’un futur de communications programmées, est une conséquence d’un milieu de vie répressif et d’une culture de la domination symbolique, de l’Ego-drame et du ressentiment complexe. Ici l’Ego comme entité mystifiante de repli et d’égoisation de l’interaction sociale normale empêche toutes créativités et toutes impulsions originales en excluant presque naturellement les tentatives de construire un esprit critique et un régime de discours démocratique avec des Institutions et des associations. Chercher des refuges pour soi, seul ou ensemble, va consister à revenir à des activités d’enfance ou d’éducation et de soin pour soi et les autres avec soi i.e. voir ensemble, écrire ensemble, écouter ensemble, parler ensemble, jouer ensemble, fabriquer les moyens d’une émancipation politique globale qui prennent en compte la difficulté du rapport à soi investi par un régime de discours et d’actions autoritaire ; conformiste, violent, répressif, illibéral et cherchant toujours à nier les dynamiques mélioristes de progression et de perfectionnement de soi et des autres dans des sociétés démocratiques.

Retourner vers des activités redevenues centrales pour sa propre vie, c’est par exemple, revenir à un temps préservé de lectures, d’écoutes ou de visions ; afin de composer une forme symbolique, matérielle, tisser des liens sociaux et vivre dans un monde partagé, avec des autres proches ou lointains, goûter à une texture d’êtres sensibles, au travers des mots, des sons ou des images qui touchent, rappellent, contextualisent, font l’effet d’une compréhension sociale d’un sens redevenu commun, par l’Esprit ou la Nature. Dans cette dynamique de conversion du regard qui touche à l’émergence d’un Esprit critique du monde tel qu’il arrive ou a lieu, l’individu devenu soi parvient toujours par la sensibilité venue d’une fréquentation de l’Art, des symboles significatifs et de la Nature, à dépasser sa propre vie, ses secrets égotiques, ses passés hystériques, pour gagner un futur de projections, de contextes, de multiplicités de projets et d’existences hétérogènes, disparates, différentes.

Il existe de nombreux moyens esthétiques pour s’émanciper d’une vue réductrice de la vie humaine et de systèmes de pensées entièrement fermés sur un extérieur que les individus du monde ancien, imbriqués, alignés, sérialisés ou enfermés ne peuvent atteindre, ou simplement espérer toucher ou comprendre … Ces moyens sont des armées de passion qui, mobilisées dans un travail sur soi, peuvent refabriquer le goût de la liberté, de l’émancipation et du projet d’émancipation de tout ce qui n’existe pas, de tout ce qui freine, mutile, empêche et réduit l’être vivant à n’être que le produit illusoire d’un vaste marché ou d’une concurrence fermée de choix contraints, de goûts esthétiques conformes et de pulsions corporelles (plaisir ou bien douleur) largement conditionnés et stimulés pour favoriser les actes d’achats et de ventes. La voix unique du contrôle intérieur, la voix de son maître est la voix de l’autorité qui descend dans les veines, colore les interactions, emmène les corps unifiés dans le sang du travailleur assujettit et parvient à mixer pensées de soi même et informations par soi même, au travers de son corps et de son propre esprit [l’objet information cannibalise le sujet de l’expression ; c’est une possible logique de l’Information]. L’impossible existence de l’individu aliéné dans une forme de vie capitaliste caractérisée par la colonisation par l’économie de toutes les sphères du monde vécu (domestique, familiale, politique, esthétique, religieuse ..) renvoie à une perte fondamentale des refuges.

Quels sont-ils ces refuges de l’Esprit et du Soi, ces territoires libres, ces interactions sociales et naturelles, ces capacités qui n’entrent pas dans une logique d’exploitation formelle et économique dite statique ou fermante ? Ici, nous devons penser aux autres et favoriser la primitivité de nos liens affectifs et sociaux, comprendre la douleur psychique de l’autre inconnu, saisir un aspect dans son visage si différent [joie, tristesse, peur, colère pour les émotions primitives], et quels meilleurs outils, plus profonds médiums, grandes possibilités libres que se réfugier et vivre dans les Arts ; les Textes, la Musique, le Cinéma, le Théâtre ou la Peinture, car la vie ne demande qu’à s’exprimer et à orienter les vivants dans des politiques qui les engagent vers des futurs possibles et désirables. Faudra t-il comme à la fin du récit exemplaire ; « Fahrenheit 451 » (Ray Bradbury [1953]), se replier dans les forêts ; apprendre par cœur les grands textes de l’Humanité afin d’échapper ou de résister aux assauts idéologiques et aux vidéo-drames d’une société de contrôle à haute intensité dont les mesures politiques, asociales et psychologiques empêchent matériellement la lecture, détruisent les créativités sociales et individuelles et sanctionnent la différence et l’écriture ?

Lire en effet ou écrire, voir et comprendre à deux, écouter et s’émouvoir ensemble sont devenus souvent des activités étranges, indémontrables, presque intolérables en 2025 dans beaucoup de milieux sociaux. L’interactivité technique capitaliste et la puissance d’enfermement des Egos et des cognitions via des smartphones [je commande à l’objet technique et magique mon désir et j’attends une satisfaction immédiate venue d’un monde virtuel qui est mon seul monde reconnu] sont là sans doute comme des forces sociales contraires. Les chemins du refuge sont longs et difficiles ; il y a souvent personne autour de soi, ou alors, ils ou elles sont tous et toutes si horriblement conformes que leurs activités mêmes (gestes, attitudes, communications, idées, jugements, projections] produisent et diffusent de la conformité, de la transparence violente, de l’intolérance dramatique et du nivellement par le bas.

Fragments d’un monde détruit – 149

Les enfants et l’Idole

« Oh enfants, allez-vous grandir dans un monde sans oiseaux ?
Y aura t-il des grillons là où vous êtes ?
Y aura t-il des asters ?
Des palourdes au minimum
Peut être pas des palourdes.
Nous savons qu’il y aura des vagues.
Pas besoin de beaucoup de vies pour celles-là.
Une brise, une tempête, un cyclone.
Des ondulations, aussi. Des pierres.
Les pierres sont une consolation.
Il y aura des couchers de soleil, tant qu’il y aura de la poussière.
Il y aura de la poussière.
Oh enfants, allez-vous grandir dans un monde sans chansons ?
Sans pins, sans mousses ?
Passerez vous votre vie dans une grotte,
une grotte scellée avec un conduit d’oxygène,
jusqu’à ce qu’il y ait une panne de courant ?
Vos yeux s’éteindront-ils comme les yeux blancs
des poissons sans soleil ?
Et là dedans, quel vœu ferez vous ?
Oh enfants, allez-vous grandir dans un monde sans
glace ?
Sans souris, sans lichens ?

Oh enfant allez-vous grandir ? »

Margaret Atwood, « Oh enfants » in « Poèmes tardifs », p.237, Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Evain et Bruno Doucey, Robert Laffont, 2020.

Image : A page from Michael of Rhodes’ biographical manuscript, documenting his four decades of sea voyages, ca. 1445. The image relates to bloodletting, which was practiced according to the night sky’s ruling sign.

Les ciels des ordinateurs, trônent dans l’azur,
enfermés par les plastiques et les puces siliciums
ils tombent doucement en fuitant,
touchent les grèves abstraites ou infinies,
les cognitions grises et noires, les enfants signes,
apprêtées pour les vêtements du pire,
les cellules bleues flash électriques,
exposées, formelles et synthétiques,
diffusent des halos luminescents, des spectres figures,

dont les extensions accaparent les gestes,
des plus simples aux plus complexes,
il n y’a rien autour de l’écran toujours fixe ; les claviers de l’Idole,
seulement cette lente dégradation des objets,
une insidieuse maladie du désordre et de l’absence,
une profondeur sans témoins, ni paix, ni repos,
la surface dure et la nuit imaginaire,
et cette frontière invisible est sidérante ; elle surgit,

partout entre le temps machine et le temps réel,
l’espace cognitif et l’espace physique,
il y a l’erreur de se dire « rien d’autres que cela »,
la vitre bleutée de l’ordinateur, le numérique,
le son des musiques mondes, des planètes,
alors que tout s’échappe, s’enfuit,
derrière le ciel bien vivant, les marques carbones,

cette maladie du faux, de la projection ; le feu du désordre,
qui a consumé toutes les choses physiques,
rendue faibles toutes nos intentions,
pour que ne renaisse toujours que l’omnivision,
les machines nu-métriques, l’ogre de surveillance,
le réglage standard, instantané, de tes rapports vivants ou morts,
le visage lisse et neutre du fétiche, du simulacre,
qui traîne, posé en arrière de ce nouveau monde idolâtré …

Et le sang des objets coule par toutes les interfaces,
il est sans couleurs, sans lumières et sans reliefs,
dénué d’autres, de larmes, sans nulles aspérités,
il est rien que la plaie sombre, d’abord ouverte à minuit,
le rien matériel d’une matière noire, sidérante,
et les automates trient, séparent et excluent la douleur.
Ils sont des compagnons de jeux, de forces et d’oublis ;
ce sang que tu goûte est celui du futur …

Ah voir l’œil cyclope de l’Idole, fantasque et sans restes,
depuis ses bords araignées, tout beau et lumineux,
dans le cercle organique tracé dans ta pupille,
le ciel chute comme un bien temporel et seul réel,
sortir du téléviseur, de la machine à voir, à viser et à prédire,
les spectateurs muets qui te hantent,
appellent depuis les étoiles,
les amas de souvenirs déjà retirés de tout contact,

il faut fuir les anciennes ombres que déclinent tous ces ciels,
les bleus nuits, les mauves des aurores et leurs rouges saignants,
les ombres comme des attaches jamais détruites,
sont des créatures étranges qui s’amourachent sans savoir,
regarde là bas au fond de l’écran digital,
tout cet intérieur logique, pur et structuré,
la forme du seul monde qui nous parvient,

et la capacité neurale stimulée, reste toujours en alerte,
la veille est partout proactive, « je » surveille tout ce qui arrive,
avec l’attention capturée et la célérité presque inquiète,
« tu » dois rentrer dans notre jeu au présent,
et les contacts sensibles se feront rares et précieux,
il s’agit de modifier le monde, le rendre sûr et habitable,
en faire des montages en série, des auxiliaires de survies,
les habits symboles deviendront des aides, adaptées ou insupportables.

MP – 10012025

Non-existence

Dans une économie de subsistance pure qui consiste à ne réserver toute l’énergie des corps et les forces des esprits qu’à la recherche de produits de base dits de subsistance ou de satisfaction des besoins de premier niveau, l’individu et les familles humaines voient toute leur existence accaparée par une lutte douloureuse et semble t-il interminable pour seulement survivre ; se loger, se chauffer, se nourrir, se protéger d’un milieu de vie rendu hostile et dangereux par des mécanismes de marché froids et abstraits. L’abstraction pure des règles de fonctionnement des allocations de ressources pour ces familles impliquent leur identification statistique et mécanique à un statut de pauvres ou de seuil de pauvreté franchi, par ce que les moyens financiers qui auraient permis la seule sortie d’une économie de subsistance sont en priorité affectés ou délimités à cette économie de la survie. Il est alors frappant de considérer l’hypocrisie des gouvernements qui fabriquent des politiques d’aides aux plus pauvres toujours en étant engagés dans un effet de masquage de leurs applications avec en arrière-plan, l’effet inégalitaire massif d’une économie abstraite fondée sur la compétition et le chacun pour soi matérialisé par la recherche de l’argent qui valorise des produits de première nécessité ayant un double statut de marchandises et de produits de subsistance et par contraste l’impact bienfaisant d’une économie d’aides publiques et de solidarités nationales très concrète.

Survivre, ne pas exister, être happé dans des circuits de pure compétition faits de recherche constante de protection pour soi même et sa famille, avoir peur, avoir mal, c’est à dire en réalité dépenser son énergie vitale sans jamais pouvoir exister dans la vie ordinaire ou bien être empêché de participer à des actions de soi et sur soi qui valorisent, déterminent une considération venue de la société humaine, ont pour conséquences de fragiliser bien plus que l’on ne pense le tissu social et symbolique qui forme la texture d’être d’un individu socialisé. Et ici la santé économique et la santé mentale, la sécurité sociale et alimentaire qu’il est indispensable de promouvoir ou de protéger sont des marqueurs forts du niveau d’atteinte satisfaisante d’une forme de vie démocratique à l’intérieur de nos sociétés libérales. C’est bien alors à la socialité de base qu’il est question de renvoyer lorsqu’au prisme d’une économie financière hors sol, totalement déconnectée des besoins réels des populations, des politiques économiques sont construites à partir d’une discipline comme l’économie politique et sa notion de « marchés libres et ouverts » souvent basée sur la théorie du choix rationnel, les théories des jeux ou des modélisations théoriques standards, inutilement complexes et artificielles.

Manquer d’argent non pas pour survivre seulement mais pour vivre, travailler dans des conditions épouvantables pour soigner, éduquer, rendre la justice, protéger, maintenir la vie des autres en l’état, se lever à 5h, faire 4 heures de transport par jour, travailler par intermittence, brusque et heurtée, être envahit par des pressions psychiques insupportables liées à une compétition d’acteurs privés et publiques sur un marché de services, de capitaux cognitifs, de capacités immatérielles et de biens concrets (liés à sa propre protection, l’affection des autres, sa sécurité et son indépendance physique et morale) ; c’est comprendre aussi que sa propre existence est atteinte, limitée ou dégradée par rapport à la vie humaine singulière et normale que l’on espère mener et faire progresser pour soi et pour ses autres. Et c’est bien à cette existence dégradée qu’il faut réfléchir lorsque des responsables sociaux et politiques qui prétendent incarner une représentation à l’assemblée nationale et au gouvernement par l’élection admettent la logique de l’exclusion par la puissance bestiale et abstraite de l’argent qui entraine mécaniquement une inégalité massive, une liberté d’agir impossible, une insécurité sociale massive et un ressentiment complexe nourrit par une absence de considération pour sa propre existence et sa volonté de vivre comme sujet d’un projet d’existence.

Ici parce que la vie est hasardeuse et ne commande pas, que l’existence de chacun et chacune est en jeu, que nous héritons de formes d’inégalités importantes dues à nos histoires familiales ou d’héritages historiques et de capital symbolique, culturel et financier, une politique démocratique radicale doit s’attaquer aux conditions normales de ressources de foyers humains par l’instrument du revenu universel d’existence, cet outil politique très ingénieux [parce que nous considérons l’argent d’abord comme une pure valeur abstraite, inventée par le capitalisme historique et n’ayant aucun contact sensible avec la réalité organique et sociale de la vie comme force brute et socialisante] en fixant un seuil minimal de ressources obligatoires va ouvrir et détendre une tension formidable qui pèse sur les familles les plus modestes en leur permettant non plus de subvenir à leurs besoins mais de revaloriser un travail finalement désiré et compris comme une utilité existentielle majeure pour vivre i.e. une force d’ajout à son estime de soi, une créativité et une solidarité sociale réelles, avec des capacités nouvelles de transformation du tissu social et symbolique. Imaginons un revenu universel fixé à 1200 euros, qui permet la survie simple, primaire, combien d’individus talentueux, de familles aimantes, de femmes et d’hommes de bonne volonté, de groupes d’associations et d’institutions, de myriades d’entreprises, pourront déployer leurs capacités fortes de solidarités et de création d’une vie meilleure dans la société humaine en allant chercher un travail en plus et une rémunération plus juste.

Un revenu de base pour rendre le travail désirable à nouveau, un revenu sorti d’une logique de marchés totalement éloignée des crises énergétiques et climatiques actuelles et de la vie possible et réelle en société, cette proposition politique majeure a pour intérêt de réunir à la fois la perspective vitale du futur des sociétés humaines en même temps qu’elle ouvre un domaine de réformes politiques et économiques majeures qui, du fait du décentrement vis à vis de l’argent ou du capital a pour effets de faire de la vie, une puissance désirante, décisive et une force de justice, de liberté et de créativité non limitée par des valeurs abstraites et artificielles. La socialité de base ; c’est d’abord l’expérience du contact sensible avec un.e autre que soi, la capacité d’anticipation du sens de ce que nous faisons et la possibilité de devenir libre ensemble dans la société et au milieu d’un sens démocratique qui progresse, redevient populaire et tend à accélérer le basculement des formes sociales autoritaires vers la forme de vie démocratique.

Fragments d’un monde détruit – 148