John Carpenter (1)

Tirer des leçons philosophiques importantes de la projection d’un des films de John Carpenter (1948 . …) , le plus directement critique et politique, tourné en deux mois et sorti en 1988 aux États-Unis, intitulé « They live » (traduction française « Invasion Los Angeles »), peut tenir à une première remarque sur l’esthétique minimale engagée par les plans et les dialogues des deux protagonistes majeurs identifiés par le récit. Un homme seul, au sans nom mythique – John Nada « l’homme sans rien, qui ne possède rien » – ouvrier en bâtiment ; un vagabond arrive à pied de nulle part dans les premiers quartiers de Los Angeles et cherche du travail sans succès avant d’être embauché à la journée sur un chantier avec l’aide d’un homme noir, Frank Armitage – et de trouver un lieu communautaire de repli et de repos pour la nuit.

Ici, esthétique minimale signifie pour le réalisateur, esthétique fonctionnelle, réaliste ; images/sons et voix sont captés au plus prés des interactions et des réactions effectives des corps des personnages ; affects, sentiments, intentions, désirs seront réduits à des réactions sociales et behavioristes dans le plus pur style de mises en scène du réalisateur américain ; direct, efficace, plastiquement puissant et sans médiations obscures. La dureté des conditions de vie de cette communauté pauvre, et dissidente mécaniquement par ce que pauvre, n’a d’égale que la cruauté d’une charge de policiers qui un soir finissent par « nettoyer » le lieu de repli et détruire tous les abris de fortune. Cette manière découpée, contrastive et brute d’introduire une critique forte de la politique de la peur et de la sécurité maximale des conduites issue de ce que l’on peut présumer d’une force hyper-capitaliste qui cherche à se protéger des pauvres, est très efficace.

De mystérieux brouillages télévisuels se produisent lorsque le personnage principal essaie d’explorer la communauté qui l’a recueilli et tombe sur des téléviseurs sortis dehors et diffusant leurs programmes habituels ; un personnage à la barbe blanche semble mettre en garde Los Angeles d’une emprise psychique collective ou d’un envahissement de techniques, de formes, de procédés d’assujettissement et de dressage des citoyens et citoyennes de la cité des anges. Il rompt un flux télévisuel bien installé ; une dynamique de reproductions de stimulus externe, d’émissions, d’interviews, de gimmicks et de répliques courantes, qui – on le pressent – formate l’imaginaire social dans une certaine direction de contrôle ; de surveillance, de prédation et de soumission. Bientôt parti en quête d’explications, John Nada, curieux, parvient à localiser la source pirate du brouillage et de l’émission contestataire faite depuis une Église assez moderne ; il tombe sur un groupe étrange composé – semble t-il de fous ou bien d’illuminés, investis dans une mission politique centrale et mobilisatrice. Il trébuche au détour de son exploration sur des piles de cartons contenant des « lunettes noires » au format très standard. A la suite d’une deuxième descente de police, ces curieux personnages seront violentés et arrêtés pour certains, et John Nada dans le jour qui suit ira fouiller et chercher plus en avant dans les débarras de l’Église, pour finalement prendre une paire de « lunettes noires ».

Par le caractère banal et si courant de cet objet élusif, ces « lunettes de soleil » [passant de la lumière crue, multicolore et violente au noir et blanc], John Carpenter trouve un outil médium de passage – une clé narrative à la David Lynch ou une technique de conversion du regard – et de transformation de sa propre vision du monde qui fait basculer son film vers la critique fantastique d’un monde consumériste accroché de toutes parts en tous lieux, à la surveillance et au contrôle systématique des bonnes conduites, des régimes de discours adaptés ou des conduites recommandées pour la survie d’un large système ou d’une version du monde. John Nada errant après la lutte contre les policiers, met enfin ses fameuses lunettes de soleil et voit brutalement un monde nouveau qu’il ne percevais pas auparavant ; des individus ont subitement des visages d’aliens effrayants, sur les panneaux publicitaires fixés sur les murs des bâtiments comme sur les unes des journaux, John lit directement des messages impératifs, des ordres violents, par des verbes d’actions infinitifs et essentielles [« un sens subliminal » pour qualifier ce double langage est une expression psychologique qui nous trompe et rate le message premier du film], venus de nulle part ; « consommer, rester endormi, travailler, se conformer, reproduire, obéir, acheter, regarder la télévision ».

Ici, c’est à un ordre communicant et idéologique global que nous avons à faire et le spectateur du film participe à sa manière à la prise de conscience politique et à la sidération de John Nada dans les visions qu’il découvre peu à peu avec ses lunettes magiques. Pressé de partager sa découverte [car il s’agit du bouleversement d’une vie du à une vraie découverte interne et intime et ce bouleversement doit être dit si c’est seulement possible], John va chercher lors d’une scène de bagarre mémorable avec celui qui l’a accueilli dans la communauté, Frank Armitage – à transmettre à ce camarade d’infortune, [un homme noir et racisé comme cible facile du pouvoir] ce nouveau savoir issu des « lunettes conceptuelles » qui littéralement permettent de voir directement le monde affreux de Los Angeles.

L’intensité de la lutte entre celui qui voit et celui qui refuse de voir rappelle d’abord la profondeur de l’allégorie platonicienne de la caverne et par la violence des coups qui sont portés, leur durée, leurs interminables échanges souligne la dimension politique et affranchissant du film. Comment faire corps dans une direction collective, une orientation de pensée délibérative ; de quoi suis-je le nom ou la raison d’être ou comment l’existence d’une forme nouvelle (perceptive, visuelle, audio, tactile, olfactive), peut entraîner les différentes conversions des regards, des jugements, des appréciations esthétiques et éthiques ? Ici le désespoir de John Nada rencontre l’entêtement de celui qui ne veut pas, sous aucun prétexte ou sous aucune raison singulière, être sorti du rêve ou du cauchemar que l’on a construit pour lui. La différence de couleur entre la réalité seconde, enrichie ou augmentée des images du contrôle – en noir et blanc – et la réalité ordinaire en couleurs, signale une différence de taille entre l’ordre communicant global et la population servile. Ici la frontière entre les deux mondes est rarement dépassé ou lorsque cela se produit, les identifications des ennemis qui traversent sont faites immédiatement par le pouvoir économique capitaliste.

Le type spécial de réalisme ainsi découvert par la sidération d’abord, l’apprivoisement des nouvelles formes perçues grâce aux lunettes, les sensations du contrôle médiatement structurées par l’ordre d’intercommunications et de commandement de l’emprise extra-terrestre est une sorte de délusions ou de déflations critiques ; un affranchissement possible des illusions du pouvoir global en tant qu’elles ont pénétrées avec toute une imagerie de masse et une répétition de structures de pensées, chaque intérieur social, chaque existence et rendu ceux-ci, incapables de produire un discours critique de refus ou de combat et de mobilisation contre un monde devenu dangereux ; le monde extra-terrestre des envahisseurs qui ne renvoie à rien de la vie ordinaire et des besoins réels des citoyens et citoyennes de Los Angeles.

John Carpenter fait référence en interview aux années Reagan et Thatcher, aux débuts des années 1980 aux États-Unis et en Angleterre et par là même, critique d’une manière subtile, intelligente et féroce, l’espèce de main mise du néo-libéralisme sur le rapport à soi -même (qui dans une démocratie devrait être libre de toutes interventions politiques) qui place l’individualité et ses capacités de perception sous les feux calibrés des projecteurs massifs et répressifs de l’Entreprise – État. La conformité de masse est ici l’enjeu de la critique en seconde perspective du film ; conformité et univocité qui ont pour conséquences d’exclure le ou la non conforme qu’il ou elle soit cognitif/cognitive, éthique, politique ou physique en tant qu’il ou elle représente comme tout étranger/étrangère ou opposant.es un danger pour l’ordre économique, politique et conformationnel bien établi par une certaine psychologie du pouvoir de masse.

Fragments d’un monde détruit – 150

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