L’enfance des mots

« Ils le traquèrent avec des gobelets ils le traquèrent avec soin
Ils le poursuivirent avec des fourches et de l’espoir
Ils menacèrent sa vie avec une action de chemin de fer
Ils le charmèrent avec des sourires et du savon »

Lewis Carroll, « La chasse au Snark », « Crise sixième. Le rêve de l’avocat. », [1876], première traduction française en 1929, p.66-71, Traduit par Aragon, EDITIONS SEGHERS, Paris, 2003.

– ce que les machines et les humains font avec les mots signes –

« Qu’est ce qui fait de ma représentation de lui une représentation de lui ? Qu’est ce qui fait de son portrait, son portrait ? L’intention du peintre ? [..] », puis Wittgenstein imagine : « des gens qui auraient été dressés à dessiner des portraits et qui reproduiraient mécaniquement les traits des sujets assis devant eux (machines à lire humaines) », § 262, « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie I ».

« la carte des champs de conscience qu’éclairent les occasions d’un mot » est une expression employée par Stanley Cavell, in « Austin critique », « Dire et vouloir dire », p.201. [1969]

Medieval Pattern Poems of Rabanus Maurus (9th Century)

Dans la « machine à lire », noire et blanche aux bords bien droits,
se tiennent rectilignes des lettres bien disciplinées,
sur un air de flûte venu d’ailleurs, minces et zébrées,
elles jouent la grammaire lente de l’inachèvement,
les rebords des pages occupent très strictes, toutes leurs fonctions,
pleines et entières, elles indiquent le numéro et l’endroit,
le lieu où le voyage s’arrête ; ah faire des sorties, des pauses,
de temps à autre pour festoyer et boire la ciguë,
se retrouver derrière la feuille, et siffler des airs déjà sus,
il est de bon ton de régler des différents complexes,
avec des correcteurs orthographiques ou des petits liserés rouges,
qui poussent à la racine des mots,
le grand prévisionniste acclimate chaque intention, chaque projet,
le futur est dans un sac de mots bien fermé à milles tours minutes,
et rempli à ras bords, de signes, d’expressions …

Dedans, c’est la grande foire d’empoigne, tout est sens dessus dessous, il fait parfois très chaud, ici, c’est presque l’enfer !
prés de grands conflits squelexiques, de moteurs lissés,
il fait aussi très froid – le paradis – quand on s’approche de la fin, de l’ouverture …Et le hasard divin est un marchand de mots suprême,
l’automate livresque qui se tient prêt derrière la couverture,
et tenant les fils de chaque expression, fait bouger les sens,
mais derrière ce grand automate imaginaire, médusé, on ne voit rien ;
il y a de la brume blanche, une grisaille de lettres, de sons et d’images ..
Rien ne dit la sentence, personne ne l’exécute à vrai dire,
aucun accusé n’est là pour la recevoir et l’accepter…
C’est l’anonymat garanti tout autour, le cosmos personnel,
l’Institution résiste depuis des temps et des temps immémoriaux,
et la forme grammaticale est une demeure accueillante, bienveillante,
elle assure repos et refuges aux égarés, aux dissidentes, aux exilés …

Ah que l’on aimerait savoir fortement et fermement,
ne pas douter toujours, inutilement, creuser la langue,
voir juste au bon moment, au bon endroit,
ôter les masques d’apparences, la culture de bienséance,
pour enfin remonter la corde raide de toutes les phrases,
caresser les nimbus des formes grammaticales et élégantes,
« mais à la fin il n y’ a rien, personne ne te dit rien ? »
« oui c’est comme au début, il n y avait rien non plus et personne ne nous parlait » …
Pourtant, nous vivions déjà sans dire nos savoirs, nous savions peut-être qu’ici ou là, il était un endroit, il y avait un temps, un accueil où cela dit, sinon, à la condition que, effectivement, faisaient sens, et dans ces lieux chéris par la logique, nous mesurions les choses, à l’aune du soleil noir, du pur cristal, de la beauté des dehors,
nos instincts sûrs et solides, faisaient le travail ..

De même dans une cour de justice, chacun prête serment,
les jurés, les avocat.es, les greffiers, les procureurs et les juges,
il y a tout un cérémonial important, une glaciale et honorable attitude, de même dans ce grand livre du tout et du rien ; se tiennent des accusés, des juges, des prisons, des yeux de bœufs, des échappées belles, des jeux de rôles, dramatiques et poétiques, des jeux de langage, un esprit sérieux parfois pesant, lourd comme la morale surplombante, mais bienvenu aussi, en des temps dérisoires et tragiques, mais qui écrit donc les lignes alpha matricielles du grand livre ? Qui est venu et s’est enfui paniqué devant l’immense travail ; l’animation par le souffle divin des mots et des expressions ajustées.

Les lignes qui comme des panneaux plantés dans le désert, indiquent, orientent, marquent des signes dans les terres ocres et sanglantes des hommes ..
Ah nous ne le savons pas, pauvres errants, pauvres errantes,
nous héritons des formes, des choses, des gestes, déjà-là,
et les enfants signes ont suivis ces marques, tracées partout,
tout auteur d’eux, en en faisant des choix, des refus, des obéissances,
quand ces signes étaient utilisés pour l’action, dans leur vie,
pour faire des choses, fabriquer des situations, apporter des contrastes, établir la « carte des champs de conscience »,
que dressent partie par partie, les occasions d’emploi des mots,
et ce travail sinueux, lent et difficile, est un travail comme un autre,
il est rémunéré et procure gratifications et récompenses,
même parfois une belle et honnête considération.

MP – 22032025

L’heure zéro

Dans la percussion des lignes de Temps et dans le mouvement de l’Espace qui tout deux se recoupent dans la vie d’un jeune homme, il existe au creux de ses impressions sensibles, un même décalage puissant entre une vie intérieure qui continue d’hériter et d’aller en anticipant ses futurs vers d’autres mondes et un moi social reflet et creuset de sollicitations régulières de sa vie publique. Le présent de contact ou de sollicitation apparaît comme une puissance d’accaparement de tous ses sens, de toutes ses pensées, pour un moi social qui, résultant de l’encadrement de l’action pour soi et pour ses autres, apparaît comme secondaire ou aliénant d’une capacité de transformation de soi et de sa propre vie. Lorsque l’imposition du processus social dans la vie individuelle est trop forte, lorsque une emprise psychique s’établit comme dans les cas de figuration de typologies de formes sociales liées à une société de contrôle ou une société répressive, le moi comparable à l’image d’un Ego figée, fixée ou moi pétrifié, est devenu un instrument de surveillance de l’individualité, de son corps et de son psychisme. Dans la souffrance silencieuse qu’accompagne les situations d’emprise psychique, le retournement de sa propre vie dans celles et ceux qui agressent ou emprisonnent apparaît comme un revers absurde d’un vêtement symbolique qui illusoirement fait penser à un habit ou une forme d’expressions toujours bien adaptés aux buts poursuivis par l’activité.

Et tous les zélés qui vont suivre méthodiquement les procédures et les règles des plus forts, quand elles existent, comme celles et ceux dont l’intention est d’abord de profiter d’un monde secret fait pour eux, en vivant cachés, se situent à deux extrémités d’un même spectre de domination qui envahit la conduite des humain.es. Ici le rapport au Temps et à l’Espace est profondément affecté par la sur dominance du présent comme forme de figement des interactions sociales ou impossibilités du passage du futur vers le passé. Il est en effet crucial et ceci résulte d’observations répétées que chacun peut faire dans son environnement immédiat, de se ressaisir d’un rapport raisonnable au Temps et du rôle de l’évolution historique des événements, des familles ou des sociétés pour dépasser la logique de l’absorption instantanée et continue de l’intentionnalité humaine via des usages excessifs et addictifs d’un réseau qui fragilisent sa vie concrète. Dans la forme de vie capitaliste qui arrive dans des zones pratiques et théoriques d’achèvement ou d’épuisement en 2025-2050 par ses excès rendus évidents et massifs [le capitalisme fossile détruit la vie en modifiant les équilibres planétaires, il génère plus de désordres, plus de violences par le respect quasi religieux de la norme générale du profit, l’exploitation des forces de travail et des capacités d’existence des êtres vivants et l’extractivisme industriel], le présent connecté et la massification des réactions ou des interconnexions via l’Internet comme macro système technique et espace virtuel réticulé, jouent le rôle de découpeurs et d’effacement du temps de vie individuel.

Prendre en charge le temps long dans sa propre vie, c’est à dire aussi réfléchir aux conséquences de ses actes sur ses autres et sur soi-même, c’est remettre sa vie dans une perspective historique i.e. faire de sa propre vie une réponse réfléchie et mesurée aux vies des autres qui nous ont précédés sur cette Terre et à la vie de celles et ceux qui nous suivront dans le futur. Et cela fait partie des inter actes éducatifs minimums que de replacer dans un contexte historique et familial, des actions ou des réflexions faites pour soi et qui s’échappe dans l’immédiateté et la vulnérabilité, la perte et l’oubli provoqué par cette instantanéité d’un réseau d’échanges qui pour être virtuel semble échapper aux lois du monde physique et historique. Cela veut dire aussi faire attention et s’intéresser aux autres, faire preuve de sensibilités, ne pas les considérer comme des objets jetables, comme on effacerai une trace ou une présence non désirée par un simple clic ou le choix dans un menu déroulant. Ici la relation humaine est comme consommable via de multiples interfaces faites et désignées pour le plaisir et la satisfaction du petit Ego drame. A la réification massive de ses autres, s’ajoute l’enfermement probable de l’Internaute ou de l’usager de réseaux sociaux très addictifs (Tik-Tok, Instagram ..) dans des boucles de répétition du même : le même procédé de présentation de soi, la même bulle de filtrage, la même zone d’autosatisfaction égoïste. C’est toujours soi-même comme déguisement parfait, projection affective, esthétique fonctionnelle, ou « doppelgänger » numérique, qui est projeté dans une virtualisation massive de sa propre vie et par répercussion dans la vie de ses autres.

La discontinuité du Temps, la fragmentation de l’Espace, l’égoïsation et la virtualisation des pratiques d’intercommunication sociale en répondant à une logique d’exploitation des capacités d’attentions cognitives et affectives de clients consommateurs aboutissent à un morcellement possible des vies, des familles, des groupes, des peuples ; une pulvérisation des liens sociaux traditionnels et une perte quand à la possibilité pour un jeune adulte de faire fonds, d’avoir confiance, ou de relier sa propre vie avec la vie d’Institutions, d’Associations, d’organisations de réponses collectives, déjà existantes. Ici, la brutalité de la logique du marché et l’immense transformation de la Société vers le tout numérique, accompagnent une absence complexe de considération même la plus minimale pour ce qu’est un groupe humain, une association de solidarités internes, ou une organisation des interactions sociales en tant que formes d’actions premières par rapport à la vie d’un individu, qui d’abord dépend de ses groupes sociaux pour la satisfaction de ses besoins fondamentaux. « L’heure zéro » c’est celle de l’individu comme unité de comptage et de renforcement des marchés, alignée dans des séries de calcul de performances intégrées à une rentabilité d’activités économiques possibles, « l’heure zéro » c’est de croire possible de se débarrasser de toutes héritages matériels ou symboliques pour construire ex nihilo du nouveau par la simple ingéniosité ou constructivité permise par les facultés géniales de l’Esprit humain. On a là un rapport au temps historique fortement dégradé et une surexploitation des espaces pour faire se conformer la Société, aux modèles logico-mathématiques servant à la configurer aux fonctionnements possibles ou souhaitables de nos besoins.

Or le surinvestissement de l’individu comme proto-figure de la religiosité du capitalisme historique, incarnation ultime de la logique de l’économie néo-classique et du modèle du choix rationnel, a pour effet toujours de faire croire à sa puissance de décision, du fait de la sacro-sainte liberté individuelle qui n’est jamais comprise pour ce qu’elle est effectivement ; une forte dépendance vis à vis du processus social qui permet cette liberté en garantissant les possibilités de son exercice en droit et dans les faits. Faire l’héritage d’un passé, de ses formes d’expression et de symbolisation, de ses styles d’existence individuelle, de sa propre « Stimmung » (les travaux de Georg Simmel – 1858-1918 – et tout ce qui va concerner sa sociologie des sens et des formes de socialisation sont ici remarquables pour tenter d’approcher l’Esprit d’une société humaine) – l’affectivité de son Temps par l’humeur, l’atmosphère ou l’ambiance, l’histoire de sa Famille intellectuelle et biologique -, est un travail long et difficile qui peut exiger l’effort de toute une vie. Et cet effort d’hériter de son propre Temps est un effort à poursuivre en commun, dans une Humanité et un milieu vivant, un effort qui concerne nos régénérations de forces vitales et d’existences communes et singulières.

Alors il est plus facile souvent de compter sur l’oubli vide et réparateur, facilement obtenu tout de suite, l’évitement de la réflexion et de la douleur, la puissance de la connexion instantanée et de la réponse tout aussi instantanée à nos requêtes résolues par un réseau informatique anonyme, les satisfactions immédiates retirées du réseau. Mais ce temps là du hachage numérique est d’abord un Temps capitalisable, contrôlé et aliéné par des grands acteurs économiques qui exploitent les données personnelles à des fins commerciales tout en utilisant la fatigue du consommateur ; il n’y a là aucune ambition historique, ni mélioriste, ni volonté de progrès ou de transformation des Sociétés humaines, seulement l’application d’une norme générale du profit à tous les raisonnements et les choix maximisés et devenus égoïstes par habitudes et dressages ; la compétition de tous contre tous, l’absence de justice et de liberté ou la loi des plus forts. Casser « l’heure zéro » et toutes ses mesures idéologiques et asociales qui fixent l’individu sur un modèle [linguistique, cognitif ou économique] d’exploitation de lui-même et revenir à un temps et des espaces ordinaires de vie commune va demander une attention à la justesse de nos réactions affectives, un même sentiment de considération pour un.e autre que soi comme un retour à la vie ordinaire et un rattachement de toutes les politiques du vivant (protection sociale, préservation et construction de biosphères habitables, aides aux plus pauvres et aux malades dans des maisons d’humanités etc.), à une politique du soin plus globale, des humain.es et des vivants.

Fragments d’un monde détruit – 156

Translucides

« Je suis la page sous ta plume.
Livre-moi tout. Page blanche,
Je garde en moi ton bien
Et te rends tout au centuple.

Je suis la glèbe, la terre noire.
Tu m’es le soleil et la pluie.
Tu es le seigneur et le maître, moi
Le terreau noir, la feuille blanche. »

Marina Tsvétaïéva, « Psyché » in « Insomnie et autres poèmes », 10 juillet 1918, p.93, Édition de Zéno Bianu, Gallimard, 2011.

Crédit Photo : Mathieu Pomart

Le temps est passé au loin, criblant le soleil,
aux rayons qui déclinent sur les eaux tranquilles,
l’instant est propice au recueillement et à la pensée,
en arrière se tiennent tout les bruits du monde,
le bazar déréglé, jamais conduit ou supervisé,
et ici ta demeure, Dieu ou Nature, est la demeure de chacun.e,
êtres vivant.es, habitantes de cette terre et de ce ciel,
le souvenir d’un toucher, d’une grâce impossible,
couché sur les feuilles bien pâles et fragiles,
va t-il devenir un souvenir vivant pour toi ?

Et ce visage sensible, adoré, qui te regarde, à minuit,
les lèvres peintes et charnues, les yeux bleus azurs,
les cheveux courts et blonds,
et la finesse de ces traits, qui attire l’œil, Dieu,
et font de toutes choses, un grand rien, absurde,
l’amour qui remonte par la rosée, chaque jour dans l’aurore,
le soleil a recueilli nos prières infinies,
à l’intérieur de ce visage s’est formée ta lumière,
la danse des feux, des pluies et des ombres …

Le miroir de la Nature, la grande force qui se déplace,
l’obsession de toi par l’unique pensée, les mêmes déclinaisons vitales, la pensée de l’amour qui rêve au delà du Temps, et quand je crois impossible la rencontre, à nouveau, quand je sais que tout est détruit depuis longtemps, que de grands cauchemars sont venus tout emporter .. Un silence sacré veille derrière chaque vision,
pour se faire grâce et pardon, foi et renaissance,
et si j’avais la force, la beauté et le courage de te voir encore,
sans cette absolue disgrâce, ce mariage à la nuit …

Je te verrais couchée dans un lit de pensées vivantes,
rêvant du monde ailleurs, tel qu’il ne fût pas,
dans les lignes d’espaces et de temps parallèles,
entourée de fleurs, d’espoirs et de musiques,
aimant mon corps et mon âme comme je t’aime, toi,
désirant partager ma vie et notre existence inspirées …
Quel est ce destin inquiet, cette étoile de solitudes,
qui, fixée tout en haut du ciel, éclaire la nuit,
sans jamais rendre possible le jour …
Quelle est cette absence brûlante,
qui mord la chair et fait saigner mes pensées ?

Tu vis une autre vie, blessée, dans un monde inconnu
et l’ombre portée par nos corps interfère,
se glisse dans chaque recoin obscure,
entre toutes les choses inertes, et chaque geste vivant,
la nuit a sa psyché étrange, ses futurs seulement rêvés …
La fille de la mort est venue vers moi,
en dressant les tables et les alphabets pour les monstres,
et mon visage s’est transformé en boue,
mon corps est devenu si horrible, si laid,
et il n’ y a rien sinon les mots signes fragiles, les pensées tiennes,
tes reliefs et ta voix, qui survivent au delà du Temps.

MP – 14032025

L’arme de la lecture

Les opérations de la lecture comme interactivités et transformations complexes de mondes visités ou hantés par le double secret de l’espace interne et de l’espace externe du lisible ou du dicible, de l’auteur et du lecteur, secret fascinant qui, mouvant, changeant, se déplace par ces intersections à chaque mot signe lu ou écrit, à chaque phrase comme circulation du sens ressaisi et passant d’un monde à l’autre, cette opération presque magique ou secrète fait comme si la signification était activée dans le mouvement de l’œil qui suit la ligne d’écriture, comme si par devers la matérialité pure de l’objet physique ; page, encre, couverture, dos de couverture, vivait un Esprit recueilli là – un feu follet ou un Esprit frappeur par exemple – que va traverser la vie même de cette rencontre ou de ce monde hybride ; auteur/lecteur, contacté dans le Temps et l’Espace de la lecture. Le Temps et l’Espace informent la possibilité du sens comme formes a priori de la sensibilité pour reprendre l’expression kantienne, mais le Temps et l’Espace ici, sont le creusement du passage à l’intérieur de la rencontre en hybridant la forme même de ce qui est lu et de qui lit, plongeant cette forme dans la matérialité du monde par l’expérience vécue du lecteur et de l’auteur que rematérialise et qu’incarne chaque expression couchée sur la feuille. La survie d’un monde bien après qu’il soit détruit, bien après que l’auteur ou l’autrice ait disparu.e, l’incroyable possibilité de renaissance par l’opération magique de la lecture constitue une force plastique démentielle, historique, socio anthropologique qui va ressembler pour un nouveau lecteur à l’apprentissage d’une mémoire scripturale, mystérieuse et folle, taillée dans des blocs de souvenirs et des mots signes, qui fusionnent en un Temps particulier (celui de la lecture qui fait revivre), différentes expériences vécues en communiquant un nouveau monde particulier à chaque nouvelle lecture, chaque nouvelle interprétation formelle.

Il y a du sens ici – bien sûr – à parler d’une socialisation par la lecture, dans cette mesure d’une capacité à saisir différentes relations grammaticales et symboliques (pronominales, verbales, adjectivales, métaphorisées, complémentaires) articulées à l’intérieur d’un régime de discours fictionnel (pour la littérature) ou d’un régime de discours historique (philosophiques, sociologiques, économiques ou journalistiques) qui vont positionner différents énonciateurs, différents sujets, différentes thèses ou différentes voix ou différents personnages dans une intrigue complexe dont le sens va émerger et dessiner un tableau richement composé, de situations de jeux, de motivations à agir, de palettes sensorielles, de sentiments moraux, d’arguments complexes ; tout un paysage de sensations et de représentations qui fait dépendre la saisie du sens par le lecteur de sa capacité à adopter les rôles d’autres imaginaires ou réels. Plus la lecture est faite tôt dans la vie d’un être vivant, plus elle se répète comme dressage ou exercice répétés, plus le plaisir de lire s’associe à la curiosité envers tous ses autres, imaginaires et si proches de soi car pris dans cette forme de proximité secrète et tendue – l’unique rencontre invisible presque seule authentiquement vécue – que permet la lecture tissant le fil invisible de deux imaginations (l’auteur et le lecteur). Il faut se souvenir de ces temps merveilleux l’après-midi ou à l’oreille de la nuit, murmure le lien secret comme une musique du silence qui chuchote des mots, emportant avec elle, de nombreux personnages, des caractères humains, des situations dramatiques ou tragicomiques, afin de peupler tout un imaginaire qui va s’incarner et constituer des intérieurs sociaux et devenir un rêve à soi, bien vivant dans l’expérience de l’écriture.

Combien de fois, des mots ou des expressions prononcés dans une situation particulière ou dans des moments précis de sa propre vie – qui ont semblés les plus ajustés, les plus pertinents alors renvoient aux souvenirs fictionnels tirés d’un récit imaginé par exemple, il y a un siècle ou plusieurs siècles par une autrice célèbre, un écrivain venu d’un pays lointain et ayant mystérieusement repris du sens, dans sa nouvelle vie, sa mort et sa renaissance symbolique dans notre vie ici, maintenant au XXI siècle ? Comment cette opération d’une transmission magique ne dit-elle pas la nécessité absolue de préserver les Temps de la lecture afin d’organiser le partage de formes du commun historique, le partage des liens sociaux et de rôles psychologiques et métaphysiques au sens ou chaque livre trace une frontière, délivre un monde complet et complexe, logiquement structuré et symboliquement orienté dans un sens spécifique voulu par l’autrice ou l’auteur ? Et cette livraison de mondes par la transmission de messages venus d’outre-tombe, ou par l’échange organisé de formes textuelles vivantes, en bâtissant des amitiés stellaires et des interrelations secrètes a le pouvoir de renforcer les liens entre les êtres vivants, former une Humanité contemporaine et classique … On peut aimer un livre très fort et vouloir le partager ou bien l’enfouir dans sa propre passion de vivre et c’est dans ce passage esthétique et éthique et cette transformation de mondes par l’Esprit que notre propre expérience vécue joue et se modifie ou se convertit avec l’expérience du livre, en une nouvelle forme hybride, complexe, multiple.

La lecture peut en effet devenir une technique de conversion du regard et des attitudes à condition que sa possibilité concrète d’avoir lieu, de se produire dans les vies d’enfants ou d’adolescent.es, reste protégée dans des sociétés d’information et de communication hyperfluides, ou l’immédiateté des réseaux informatiques et de la connexion vers le Net appelle des logiques de divertissement par la séquence vidéo et audio … Ce hachage numérique du Temps comme la spatialité du Média (la projection de n’importe quel point d’espace à un autre point d’espace) qui cassent en l’uniformisant le fil d’une confiance proche, particulière et invisible et le Temps long dédié à la lecture d’un livre, ont-ils un effet de déstabilisation des socles communs de socialisation par l’écriture et la lecture, avec effectivement, la perte du sens de la créativité et de l’imagination sociale et symbolique, ou la perte de la capacité à envisager sa propre vie du point de vue d’un.e autre que soi-même ? Cette question importante parce qu’elle concerne la défense de la Société par l’éducation à la lecture, concerne également la possibilité de pouvoir critiquer la logique d’atomisation sociale que met en œuvre la forme de vie capitaliste depuis ses origines. C’est-à-dire, le choix de miser sur un individu stratège aux réactions et choix standardisés pour construire une chaîne de valeurs et fabriquer des motivations aliénées par des impératifs moraux égoïstes et une sorte d’agentivité aliénée à la colonisation par le processus économique de toutes les sphères de la vie humaine ou animale ; le calcul d’utilités fonctionnelles des individus (humains, animaux) et des choses matérielles (machines) engagés sur des marchés par exemple ou l’arithmétique des plaisirs et des douleurs pris comme seuls critères de décisions (l’antécédence de l’Individu sur la Société est ici la conception illusoire ou le mantra du capitalisme).

L’expérience du lire en propre est l’arme de la civilisation contre la barbarie de régimes de discours autoritaires et de formes de vie qui en elles-mêmes n’offrent plus aucun Temps de liaisons, ni d’Espaces pour bâtir du commun, du désirable, du vivant par l’opération d’une grâce qui est le déchiffrement (ânonnant, répétant musicalement la forme comme le fait l’enfant dressé à lire), de mots signes, morphèmes et phonèmes, puis la découverte percutante de la signification comme sens et référence (Frege), puis enfin la solitude partagée au travers d’une « grande forme en mouvement » (Sartre), dont la force tient en cette capacité de revivre le double secret ; capacité de rendre singulier, l’universel, de traduire l’expérience vécue d’un.e autre que soi dans sa propre expérience de vie. Il faut avoir été lecteur pour se faire ressaisissement du monde, témoins, passeurs et réflecteurs de traces et de formes dans la vie des mots signes et la pertinence des interprétants dans le processus sémiotique (Peirce). Le livre est déjà une possibilité de décentrement de l’Ego enfantin, largement immature ; la possibilité de construire un véritable Soi, i.e. en faisant dialoguer le je, le tu, le il et le Nous. Il est cet espace formidable de créativité sociale qui va permettre le lien social et la raisonnabilité de l’expérience vécue – rendre raison de la subjectivité dans le langage – ou l’explicitation critique possible des processus d’importation de la communication sociale dans les gestes individuels et les attitudes signifiantes. C’est un vecteur très important d’une dynamique de socialisation et qui par l’éducation des capacités de lecture et d‘écriture de tous les enfants signes va permettre d’organiser collectivement les communs de la Société – rendre raison de la diversité des expériences vécues du monde, les traduire, les partager et les comprendre ensemble – (la sécurité sociale, l’administration et l’Etat, les associations d’aides sociales, l’Education, la protection de l’environnement, les retraites par une répartition juste des efforts, le rendu de la Justice et l’exercice collectif du Droit ; la protection des libertés civiles et notamment de la liberté d’expression qui garantit en droit que les faibles ne soient pas éliminés par les plus forts).

Fragments d’un monde détruit – 155

Extérieur flammes

« La connaissance des hommes signifie essentiellement mépris des hommes ; voilà ce qu’ils sont. L’intérêt qui sert de fil conducteur à la réflexion est la domination. Toutes les catégories sont choisies en fonction de cet objectif. Toute sympathie va vers les maîtres, et ce philosophe de l’histoire, champion de la désillusion, peut s’exalter comme un pacifiste qu’il raille obstinément, lorsqu’il évoque, l’intelligence prétendument immense et la volonté de fer des chefs de l’économie moderne. Le critère de l’histoire dans sa totalité est l’idéal de la domination. »

Théodor W. Adorno, « Spengler après le déclin » in « Prismes : critique de la culture et de la société », p.65-66, Traduit de l’allemand par Geneviève et Rainer Rochlitz, Payot, 2010.

[burning from the outside]

Plates from Robert Thornton’s Temple of Flora (1807)

Aux périphéries du bloc de leurs signaux rigides,
du langage central, compact, figuré en lourdeur massive,
survivent les flammes brûlantes, fissurées en bouquets de feux,
les légères coalescences rouges, or et bleues,
furieuses, glissantes et vibrantes aux diapasons de toutes distances,
hors de nos paysages encore libres, joueurs et gratuits,
et chaque mot qu’ils emploient, fixe, dans une coque étrange,
l’objet visé par l’interface froide et mécanique,
ah leurs langages machines raisonnent comme des répétiteurs alignés bien droits, conformes aux bruits du néant, ici l’abrutissement au travail est une arme totale, d’une démence froide et brutale, laissant l’absence de critiques, informer des vidéo-drames du vide et de la terreur, et le dément en chef lit tout fier la démence collective, il plastronne au centre de ses cirques médiatiques,
et performe tout seul son horrible espace autocratique, ses côtés rasoirs et ploucs sidèrent ; il ennuie jusqu’au bout du monde, fait et décide n’importe quelle absence de stratégies, ne constitue, ne fait vivre et ne forme rien, il jouit des effets aveugles de sa propre hallucination …

Et dans ce feu large et terrestre qui couve au-dedans,
au travers des nuits empilées par ce grand cauchemar,
rien n’advient comme concret, fiable, désirable et certain …
Tout est avalé dans l’instant, par les animateurs du spectacle,
tout sert à la voix pétrifiée et aux écritures exsangues,
ah ce qu’ils montrent dans leurs vitrines numériques, par ces temps hyper concentrés ; le vide par lequel s’enfuient nos rêves de bonnes politiques, dans leurs psychés autoritaires, les formes des vies sont refusées, la simple intuition du vivant, de son approche sensible et vulnérable, la manière dont la vie peut constituer une forme ;
faire en sorte que nous vivants, puissions vivre encore,
et l’absence de raisons sidère ; le côté psycho-maniaque,
du leader coupé et fuyant de facto ses partisans et adversaires,
les cruautés programmatiques, l’absence criante d’éthiques,
seule la machine propagande sert le plat verbeux principal,
de quoi nourrir la haine et la peur, le ressentiment,
les corps instruments font le travail du psycho-pouvoir,
ils sont porno gérés, représentent les secrets du ciel,
les armées de signes sont retranscrites par des machines,
ils ne disent plus rien de qui et du quoi du monde …

Et les technologiques du Rien absorbent toutes les critiques,
en générant des données exploitables, économiquement et psychiquement pures, creusées dans des cercles d’appareils, des justifications ultimes, des murs de visions,
les services de l’Etat sont démantelés un par un,
et ce monstre froid est perçu comme le danger fatal,
il faut faire des économies à tout prix, faire allégeance au Tyran, car les prix des actes sont devenus des valeurs, recommandées,
fixées sur des marchés opaques, qui surconsomment la vie humaine,
les capitaux fossiles, les produits finaux des exploitations,
qui tombent, plastifiés, dans les becs ouverts des consommateurs,
ah les supermarchés joyeux ont meilleures presses ;
je veux, j’obtiens, je casse, je jette …
Ego et Rien sont leurs psychotiques transactions,
ici l’art du deal correspond au néant affreux de ce monde,
l’absence de sens du futur, la rhétorique artificielle du pouvoir,
l’absence totale des sens du réel et de la vie,
les proto-figures du spectre capital sont nombreuses ;
l’homme preuve, la femme piège ou l’enfant-poli,
les adulescents travaillent, exploités, toujours à l’œuvre pour les tyrans, ce qui importe vraiment, c’est la réaction, le confort et la sidération ..

Remplir l’espace d’ordures médiatiques, de délires, de haines,
et se croire élu – unique – par Dieu ou le seigneur,
pour accomplir une volonté enfermée, sans commune mesure,
et faire de la vie, un ennemi, une cible, une techno destruction complexe, en cassant les groupes humains si divers qui en prendront soin, revenir sur les droits des êtres vivants, le sens de l’Humanité, à disposer de son corps et de son esprit, comme forces de décision, de jugements et de réflexions intègres, critiques, sincères …
Leurs authenticités recherchées sont un casse droit horrible,
une manière subtile de voir au travers des corps,
de leurs assigner des tâches prévues, des rôles asociaux et figés,
et l’esprit de leur monde si il existe est une forme aberrante de fatalité qui ne renvoie à rien de réel, de vivable au futur ou de vivant.
Ah les laisses de la médiacratie, avec lesquelles, ils retiennent les masses, sont si fragiles qu’elles peuvent rompre ; finalement sembler aberrantes et violentes et ce rêve d’émancipation des délires de leurs régimes il libéraux, est un rêve de sensibilités, éduquées aux textures des vivants. Le Tyran par ses extrémités psychologiques et politiques, dégoute ses autres et provoque peu à peu la méfiance collective et le rejet intime. Ah que viennent ici et pour longtemps les coalescences des feux ; l’Esprit du Demos, la vertu critique, la brillante étoile de confiances.

MP – 07032025

L’homme éléphant

Revoir depuis la disparition de David Lynch à l’âge de 78 ans le 16 janvier 2025, son film le plus emblématique, le plus profond et le plus humain peut-être de sa filmographie « Elephant-man » (1980), c’est refaire l’expérience d’un bouleversement intime et adolescent, lié à cet attachement à la forme de vie humaine telle qu’une part terrible de destin en la personne de John Merrick (John Hurt), peut l’anoblir et lui donner une force de persuasion universelle en la bonté et l’aspect pathétique de l’existence. Ce film, adapté de l’histoire vraie de Joseph Merrick (1884) et tourné dans une esthétique noir et blanc d’un grand classicisme raconte l’histoire d’un homme affublé d’une déformation physique complexe et totale de son visage et de ses membres, exploité par un marchand de foires aux monstres (« Freaks » comme le film de Tod Browning de 1932, en français « la monstrueuse parade »), et autres curiosités de la Nature ; nains, femme à barbe, avaleur de sabre, cracheur de feu … Dans ce théâtre cruel, « l’homme éléphant » de ce nom de scène qui le réduit à n’être que le jouet des curiosités perverses et du vice des spectateurs et spectatrices ; cette créature innommable est exhibée et traitée avec cruauté, cynisme et violence par son propriétaire. C’est par la visite d’un médecin pathologiste, le Dr Frederick Treves, joué par Anthony Hopkins que l’homme éléphant va faire l’objet d’une attention médicale du fait de son exceptionnelle défiguration par l’Hôpital Royal de Londres. Il faudra des négociations complexes avec le marchand d’horreurs – une sorte d’entente souterraine entre deux montreurs de monstres ; le marchand et le médecin – pour que l’homme éléphant soit admis à l’hôpital publique dans une chambre à part du reste des malades. Après une exhibition dans un amphithéâtre où derrière un voile qui le cache, le médecin en contre-jour, à l’aide d’une perche ou d’une canne montre au public les parties du corps déformées, l’homme éléphant va faire l’objet d’investigations médicales plus approfondies.

C’est là, une des scènes clefs et introductive du sens du film ; pour justifier de l’occupation d’un lit auprès du directeur de l’hôpital, le médecin fait répéter des passages de la Bible à cette créature restée butée et silencieuse aux questions, la considérant comme une bête, dénuée de toutes formes d’intelligences et imitant l’intelligence humaine par une sorte de par cœur dénué de capacités représentatives et d’intelligence réflexive. Il faudra le courage de l’homme et du sujet caché derrière le monstre, pour prendre la parole, émettre des sons avec un « je » qui le caractérise, un « je parle, j’existe » qui soit une voix humaine singulière, se faire entendre auprès du médecin anatomiste, pour que l’homme éléphant devienne un homme tout court, un être humain, sensible, un existant présent devant autrui, avec un esprit, un langage, une voix, de la chair et du sang. C’est – on le comprend vite – par toutes les violences et les cruautés de son expérience vécue, ainsi que par sa déformation physique exceptionnelle, que cet homme qui se nomme John Merrick, a enfoui sa capacité linguistique au plus profond de lui-même, ne l’exerçant jamais, parce que son milieu de vie ne l’a jamais stimulée ou sollicitée. C’est cette ambivalence que l’on retient entre l’extrême délicatesse de cette âme emprisonnée, par rapport à l’extrême brutalité et laideur de son apparence physique, comme cet écart entre sa gentillesse infinie et la violence des traitements dont il a fait l’objet par la Nature et le spectacle des autres humains.

Ici le corps est une prison abjecte pour l’âme, ici les spectacles garantis par les hommes de foire – qu’il s’agisse de l’appariteur qui va faire de l’argent en faisant visiter la chambre de John à des clients d’un bar ou de son propriétaire – font mal et heurtent la sensibilité d’un sujet humain qui caché derrière sa déformation physique, ne peut pas dire qui il est, quelle est son histoire ou son humanité. La violence inouïe des nuits traumatiques vécues par John à cause de cet appariteur ; ces visites de clients et clientes, piqués de curiosités quand à l’homme éléphant, ces nuits remplis d’alcool et de vices comme de la honte de soi et du dégoût à faire mal, forment une sorte de cauchemar pour John et vont permettre sa recapture par le marchand montreur de monstres. La division dans l’esprit de John est renforcée sans doute par la violence psychique des traumas de son expérience vécue, son corps qui est l’objet du spectacle cruel, de l’exhibition perpétuelle, comme si jamais John pouvait s’émanciper de son destin physique tragique et devenir un être social et humain. Dans d’autres scènes clefs, le médecin et l’infirmière en chef vont offrir à John un nécessaire de toilette comme un don à un être humain qui peut devenir une personne humaine, prendre soin de lui-même, avoir souci de soi, se regarder dans la glace, mettre du parfum, dire son nom aux autres en étant fier de son nom ; c’est toute la socialité de base, le lien social qui constitue là une promesse de vie pour John. Une comédienne de théâtre très célèbre incarnée par Anne Bancroft, va aussi rendre visite à John et lui faire lire « Roméo et Juliette » de Shakespeare en le félicitant pour sa belle diction.

La portée philosophique considérable du film de David Lynch tient aussi à sa capacité à nous faire vivre les sensations de rejet de John, la persécution dont il fait l’objet incessant et cette matérialité de l’exclusion de la différence est montrée avec une grande force dans la scène du retour vers l’hôpital. John caché sous un manteau et un masque qui le couvre entièrement, descend du train et marche difficilement, en se déhanchant du fait de sa difformité physique, vers sa destination tandis que des enfants cruels et stupides se moquent de lui, poussent des exclamations bruyantes pour signaler aux autres l’incongruité de cet être caché par un manteau, dont on ne voit pas le visage mais dont on remarque la démarche bizarre, peu conforme et originale. Acculé et poursuivi par la foule haineuse, John va crier, abattu ; « je suis pas un éléphant, je suis pas un animal, je suis un être humain ! » au fond de toilettes sordides, pour se défendre de ses autres inquisiteurs et violents. Il y a dans cette scène une puissance tragique et émotionnelle considérable, une force rarement vue au cinéma tant la projection d’idées de rejet de la foule dans le corps de John est massive, compacte, envahissante et la demande de justification ultra-violente, faisant du corps de John un objet de justification ultime. John doit justifier de l’anormalité de son apparence physique et la disproportion entre sa voix, son âme et son corps défiguré ; il n’a pas de visage immédiatement, il lui faut reconstruire la relation à chaque rencontre, faire preuve de courage et d’audace pour prendre la parole et faire entendre sa voix sous les moqueries de cette foule haineuse, honteuse et peureuse.

Il reste le final merveilleux de ce film si beau et empreint d’un grand humanisme ; invité par cette célèbre actrice de théâtre, John assiste en invité d’honneur au spectacle, à une représentation théâtrale, enfin lui-même assiste et prend plaisir à un spectacle, une mise en scène ; des clowns, des danseuses, des figurants sont là sur la scène pour le divertir lui et la musique est belle et si profonde, son ravissement se voit par ses yeux, les mouvements des artistes passant sur son visage illuminé par la grâce du jeu. Plus tard dans sa chambre à l’Hôpital, au milieu de cette profonde nuit de son existence, il mettra un terme à une œuvre de reproduction en allumettes de l’Eglise qu’il aperçoit juste par sa fenêtre ; c’est une sculpture modeste, une petite œuvre pleine de grâce et d’humilité, mais on sent la fierté chez lui d’avoir pu reproduire exactement un édifice comme une Eglise ou un rassemblement d’âmes, de participer ainsi à l’Esprit du monde. Cette fin là de cinéma est extraordinaire ; John sous l’effet d’une lassitude profonde et d’un grand désespoir va mettre un terme à sa vie, simplement en voulant dormir, comme le ferait tous les autres humains, en s’allongeant complétement sur un lit alors même que sa déformation physique l’oblige normalement à dormir assis. Ce film est à montrer dans les collèges, les lycées, les universités car il prévient et éduque les adolescent.es et les jeunes adultes aux gestes de solidarité, à la passion de la différence, à l’attachement à autrui et aux soins des plus vulnérables, au mépris des discours et des formes de l’exclusion contemporaine ; il devrait faire l’objet de cours de littérature, d’histoire, de philosophie et de cinéma partout dans ce monde du XXI siècle car il nous apprends grâce à une esthétique classique et universelle, des vertus de tolérance avec ce saisissement d’une étrangeté radicale par la forme physique autre – l’homme éléphant – et la monstration de l’horreur du rejet qui est du côté de la société des hommes, des enfants et des femmes. Le monstre comme proto-figure de l’inhumanité est logé dans le cœur de la société, il est la part sombre de notre possible bonté et souligne combien notre Humanité est vulnérable.

Fragments d’un monde détruit – 154

Le roi des abîmes

« Si j’interprète correctement l’état d’esprit de notre peuple, nous nous rendons compte à présent, comme jamais auparavant, de l’interdépendance qui nous lie les uns aux autres ; que nous ne pouvons pas simplement prendre, mais que nous devons également donner ; et que si nous voulons aller de l’avant, nous devons avancer comme une armée loyale et entraînée prête à se sacrifier pour le bien d’une discipline commune, car sans une telle discipline aucune avancée n’est possible, aucun commandement ne peut se révéler efficace. »

Franklin D. Roosevelt, « Nous surmonterons nos difficultés » in « Discours d’investiture à la présidence des Etats-Unis à Washington ; 4 mars 1933 », p.45, Points, 2009.

Rainbow-coloured Beasts from 15th-Century Book of Hours

Il y a ces lourds pitres en costumes, ces néants phagocintrés,
qui plastronnent multitâches et forts visibles, au centre de l’œil fixe et facettes, les milliards de surfaces multicolores, explosées, réfléchissantes, les vidéo-drames stagnantes au fond des sexes-cerveaux. L’espèce de faux lieux pris comme pure forme d’identification, identités nu métriques globales, traces capitales à exploiter. Et les géotaggers du psycho-pouvoir fixent tes éléments sur les aplats purs de leurs programmes asociaux et incompréhensibles ..

Les individus insectes sont écrasés sous la pression d’un Joystick,
manipulé au fond d’une cage de stimulations complexe,
la psychologie du dernier homme est réduite en une épaisse bouillie comestible ; un sous-produit des techniques du développement personnel. Et rien n’est jamais arrivé à l’oreille du dernier soldat artificiel. Les chaines de commandement s’en sortent toujours ; l’art de la décision se pratique en système complexe.

Et cette feuille d’écran plasma, ce médium interface et électronique,
qui s’intercale entre la vision directe du monde et leurs imaginaires monstre est comme un envoutement qui tient haut, l’espoir des oligarques, en un songe idéologique et misérable, l’Esprit commandé par le Tyran, qui surjoue la pose dans des situations de compétitions … Téléviseurs projetant la fiction d’un monde fantasmatique, délirant ; Net culture réduite aux services minimums des corporations.

La caméra glaciale fige des états du flux d’infoguerres avancé,
et dans les mosaïques déchets du Net, surgissent des abris et des failles. Il faut voir la haine de l’éducation, de la liberté et de l’émancipation, la même terreur imposée pour économiser des lignes de budget, le rejet de la vie ordinaire des femmes, des hommes, des enfants, et des homos et des transformations. L’impressionnante posture du mâle alpha coupé du seul monde réel et ses sous-fifres au gouvernement qui font la danse des courtisans.

Car il faut toujours nourrir la froide déférence, le contrôle des initiatives, pour alimenter le monstre Ego ; le pétromonarque, survivant sans rien autour, ni personnes, attends la mort en détruisant tout ; il avale les sons et les images de ses acolytes ; leurs ventres sont malades, leurs esprits nettoyés, leurs instincts sont affreux, Il n’y a là, aucune dimension morale et naturelle, sociale et belle issue de la vie. Et l’Art dans cette absence est une hérésie, comme la forme démocratie. Le dogme est fait de plomb, d’injures superstitieuses, racistes et de bêtises …

Passée l’exploitation effrénée de l’Ego, dans les commerces d’illusions, ayant fenêtres digitales ouvertes à l’interactivité du Net maximale, les tentatives de faire chanter les sols et les minerais, pour engranger plus de richesses, rester l’ahuri et idiot leader, au milieu d’une destruction terrestre globale …
Les masses vont jeter tous ces tueurs sociaux dans les limbes. Ceux là qui manipulent le jugement et nient les sciences des climats, ceux-ci qui détruisent l’accord des sociétés sur notre monde, affaiblissent le sens moral et s’essaient à changer les récits des faits et de l’Histoire.

MP – 21022025

Version officielle

Les diffusions globalisées de l’Information ludique ou Infotainment comme pouvoir insidieux de masquage des réalités sociales et des expériences vécues par les groupes sociaux humains et les êtres vivants – le rabaissement de la dimension commune de nos vies et la valorisation du tenir pour vrai contre la tension publique venue de la recherche de la vérité -, accompagnent en les fluidifiant les contrôles des systèmes d’information des administrations des sociétés répressives ou des sociétés à régime il libérale qui basculent dans des modèles sociaux politiques autoritaires depuis l’élection de Trump. Isoler et soumettre les dissidences, mettre au pas les opposant.es dans une bonne ambiance ludique, joyeuse, destructrice et simultanément stimuler et capter des attentions de potentiels consommateurs citoyens très nombreux, pris dans des manipulations affectives du divertissement et blessés par l’indifférence d’un lointain système technocratique imaginaire [« le complot contre l’Amérique » comme « The deep state »] représentent des tactiques de surveillance et de contrôle typiques du capitalisme de prédation sorti de manière dramatique du contrôle d’un Etat et d’une fonction publique fragilisés ou ciblés comme étant l’ennemi à abattre.

Tout l’espace médiatique ou médiacratie, de groupes de sociétés autoritaires – privées et publiques – est rendu presque indéchiffrable ou inattaquable par les dissident.es extérieur.es, car seule apparemment la lecture interne à un système de croyances et de motivations à agir est possible ; ceci est due notamment à la saturation d’un espace médiatique numérique par l’infotainment de masse et l’éparpillement très important des canaux de diffusion par l’Internet et les réseaux asociaux qui capitalisent leurs financements sur l’exploitation des données de l’Ego et de l’image de soi. Ici se joue une crise centrale de la forme du récit politique en 2025-2030 dans ces nouvelles sociétés de contrôle ou sociétés répressives comme communication et système de mise en ordre de l’action sociale, à l’intérieur d’un solipsisme qu’Orwell dira collectif. [Nous seuls détenons la vérité et constatons la réalité telle qu’elle est, transparente, nôtre, communicable, incommensurable et univoque ; tous les autres sont dans l’erreur et doivent être convertis à notre version du monde, par la violence si besoin]. Là se joue également, la lutte contre toutes les données scientifiques qui contrecarrent directement la version officielle du monde construite radicalement par le régime de discours autoritaire. Ainsi l’épouvantail wokiste agité par les techno réactionnaires comme Elon Musk, ou cette funeste « Cancel culture » qui heurterais l’immémoriale descendance des blancs, des pères de la Nation, des hétérocentrés majoritaires, de l’ordre naturel des choses et du système patriarcal.

Le style de diffusion et de concentration maximale tout en surfaces réfléchissantes des passions négatives par l’infotainment de masse et la communication officielle, [peur, haine, ressentiment, mépris, désir d’autodestruction, compétition des forces égotiques, prédation des ressources naturelles] accentue la capacité d’une communication à isoler, extraire l’Ego, l’annexer à son froid système de surveillance et de tri statistique, le pétrifier à l’intérieur du temps mort et artificiel des machines à prédire la probabilité du mot suivant, du fragment d’images ou de vidéo que le « je » poste ou diffuse dans l’espace-temps numérique. Ici qualifier exactement le capitalisme de ces sociétés dangereuses pour la vie de tous les autres, devient une sinécure ; capitalisme linguistique ou sémio économie autoritaire, hyper-capitalisation des traces et des voix rendues inhumaines, techno capitalisme de surveillance et de prédation ou bien plus efficacement capitalisme fossile. Détruire les situations de jeux normales en intercommunication sociale, c’est bien là le résultat d’une politique de la destruction des collectifs et des organes outils de la société qui s’imposent aux individus ; formes de socialisation, groupes d’intérêts et de solidarités, associations, ONG, institutions et administrations de l’Etat qui font de la coopération multilatérale, une situation de jeux à la base de leurs fonctionnements normaux et quotidiens. L’effet de l’atomisation des liens sociaux voulus par les anarcho-capitalismes signifie moins ou plus rien venant de l’Etat-fédéral (U.S.A) et de groupes sociaux comme moins de solidarités infrahumaines, comme il engendre aussi plus de violences, plus d’irresponsabilités, plus de destructions envers les êtres humains, les choses, les animaux et les milieux vivants.

La massification d’une certaine version du monde (pilotée par des grands groupes de mass-médias et des oligarchies financières, comme des géants de la Tech et des Intelligences Artificielles génératives qui aspirent des données personnelles et exploitent des travailleurs du clic) se fait par la cassure nette des liens sociaux politiques de citoyens littéralement bombardés de mosaïques Internet qui parcellisent les intérêts humains en les pulvérisant et les privatisant, les rendant secrets, parfois honteux ou simplement hantés par la crainte pour leur propre survie ou sécurité individuelle. La version du capitalisme que j’appelle égo cognitif, en misant sur le capital cognitif pur et l’entreprenariat de soi-même dans un monde économique très agressif permet cette transformation de la nature même de l’information en tant que logique de description collective de faits pour faire changer celle-ci en logique de saturation d’un espace numérique dont l’enjeu est de répondre à chaque intérêt individuel privé sous la forme de niches ou de bulles de filtrage d’un possible extérieur perçu comme déstabilisant ou dangereux.

Et là où la technologie de l’Internet permet pour ces technos réactionnaires et identitaires affiliés à Donald Trump par cette saturation de découper dans la réalité un cercle logique ou un système de représentations cohérent qui va nourrir une même appartenance délirante à la version officielle, l’Esprit critique se voit priver des moyens d’expressions de toutes résistances organisées (casse du web sémantique, exploitation des gisements de données personnelles, des informations bancaires, de santé, occultation des pages Web par l’e-commerce, reprise en main violente de sites Web officiels faisant la promotion de programmes scientifiques importants pour la vie humaine (le genre, la sexualité, le climat, l’éducation, la guerre, la religion, la société humaine, la manière de tisser des liens de solidarité et de fraternité).

La radicalité du combat de forces opposées, progressistes (écologistes, socialistes, libéraux, conservateurs éclairés, pragmatistes – démocrates ou républicains dissidents) vs déclinistes, xénophobes, climatodénialistes et antisciences (réactionnaire, conformiste, transphobe – autoritaires) correspond aussi par contraste à une ligne de renforcement historique de la lucidité et du réalisme pratique et théorique des jeunes générations nées à l’aube de l’an 2000 et des NTIC qui voient le monde changer à toute vitesse sous l’effet du dérèglement climatique et du renforcement des Empires (Chine, Etats-Unis, Inde, Arabie Saoudite, Russie), de leurs systèmes de confrontation bilatérale et de domination des groupes humains et animaux comme de l’assujettissement par le droit du plus fort au capitalisme fossile des zones naturelles protégées. La guerre de l’Information est maintenant par la puissance réticulaire des réseaux sociaux des X ou Méta aliénés au Trumpisme, devenue un enjeu politique décisif du monde dans lequel nous allons vivre ces quatre prochaines années, tant elle concerne la possibilité ou l’impossibilité d’accès à l’évolution réelle de notre système Terre parce que toujours ne pas comprendre et refuser la double logique de l’Information comme pure description transcendante et réglée par le langage et la forme logique du sens liée de manière interne, immanente aux différentes valeurs des actes communicatifs situés dans la vie concrète des citoyens et citoyennes est typique des régimes de discours autoritaires qui souhaitent imposer par la force économique d’un médium propagande, une version unique, « performante » et vassalisée du monde.

Pour ces régimes autoritaires comme la Russie, Dubaï, l’Arabie Saoudite et les États-Unis de Trump et J.D. Vance, l’Information, comme flux massif et liquidité de transaction d’un capital de signaux d’alertes et de mobilisation est d’abord un risque de déstabilisation d’une version autoritaire officielle d’un monde parfaitement clos sur – et réduit à – un écosystème fermé de décisions et de représentations ; version officielle dont le sens et le projet est de parcelliser, cloisonner, sidérer, massifier, confondre ou diviser les masses pour mieux régner sans partages par le néolangage, la réécriture de l’Histoire, la destruction des administrations, des Institutions ou des ONG ou bien l’invisibilisation maximale de tout conflits, de toutes causes ou de toutes enquêtes scientifiques dangereuses pour la seule survie du pouvoir. Ici la performance du discours fait tout ; elle fait partie d’une stratégie du choc et de la sidération pour un régime de discours autoritaire ; elle n’a que faire de critères de véracité et de normativité ; cette stratégie du choc et de la sidération va consister à saturer la zone de combat informationnel (« Flood the zone ») afin de repérer par réactivités dans la zone, les tensions agonistiques et identifier les forces alliées des forces ennemies. Et cette stratégie du choc – finalement par une sorte de retournement risible des moyens et des fins de l’action collective – a pour effet d’accélérer l’explicitation d’une carte géopolitique avec des positions, du matériel langagier, des systèmes d’information et de cognitions, des situations de jeux et des intentions – et l’occultation de territoires entiers qui ne font pas partie de la situation de jeux compétitifs ou de négociation entre les Empires. Il n’est pas question ici d’une technique de délibération clairement construite autour d’un agir communicationnel raisonnable, qui fait toute sa place à une situation de jeux à coopération multilatérale renforcée mais d’une lutte pour ne pas perdre la face, rester le premier dans son couloir de négociation ; tout ce cirque désolant de luttes égoïstes et de formes de communication adaptées ou inadaptées aux objectifs poursuivis par le leader économiquement le plus puissant ; le donneur d’ordres ; celui qui ne comprend pas ou refuse le « kill-game » est exclu.

Seulement là est la grande faiblesse de la version officielle fournie par le régime politique autoritaire, elle ne renvoie à rien de ce qui existe véritablement dans le monde que nous connaissons, – son solipsisme collectif est bien un solipsisme i.e. une illusion de croire, privée et unique, sa propre connaissance du monde – la version officielle finit par nier ce qui est vécue dans l’expérience des groupes humains entiers car elle a oubliée de faire attention aux incarnations collectives des discours, aux capacités de conscientisation maximale des masses venues des organisations humaines, des médias d’informations générales, de l’Art, de la Science et des Institutions depuis que l’Internet existe et permet une capacité maximale de diffusion et d’intercompréhension entre groupes humains ; d’où l’importance majeure de toujours protéger la société mondiale et protéger l’Internet, garantir que la question du droit et de la capacité de ce médium critique reste un mécanisme puissant et nécessaire de contre-pouvoir ; rendre la justice, préserver l’égalité dans le travail et la liberté du rapport à soi et aux autres, permettre une diffusion d’informations scientifiques et techniques fiables, de références et cohérentes, nourrissant une vue sérieuse et crédible de l’évolution de la Terre.

Et les stratégies du choc et de la saturation de l’espace-temps numérique de ces nouvelles sociétés d’informations autoritaires et répressives – qui parient sur le « solipsisme collectif » de George Orwell – doivent buter sur tous les discours d’auto réfutation qui renversent toutes les situations où le leader autoritaire croit dans l’espace médiatique imposer par la force un changement alors qu’il ne fait que tomber dans un piège qui va rendre de moins en moins crédible et possible ses interactions avec les autres. Laisser du temps à la réflexion, lutter contre la vitesse et les moyens financiers des réactionnaires par le droit et l’éthique, permettre peu à peu, l’isolation dans des zones numériques poubelles ; des sortes de vitrines d’idéologues et d’illuminés ; des sous-réflexions de mâles viriles, vulgaires et sous stéroïdes, installés provisoirement aux commandes d’un Etat fédéral comme les Etats-Unis, et qui ne rencontrent dans leurs vies particulières, régionales, visiblement aucune réalité concrète de la vie générale de l’Humanité et du vivant ; aucune articulation profonde et intime, avec ce dont la Terre a besoin (du soin, de la coopération, du féminisme, plus de démocratie sociale, plus d’empathie humaine, plus d’écologie, plus d’Arts et d’enquêtes scientifiques).

C’est en effet dans la perspective d’une stratégie de combat informationnel, que la recherche d’une forme d’épuisement et de lassitude de masse par la lutte féroce dans l’Internet des administrations et des associations, contre les technos réactionnaires et le capitalisme fossile, et sous la protection du droit et de l’éthique, peut créer des espaces numériques morts – des vitrines vitreuses faite d’images, de vidéos et de langage inerte, dénués de vie, d’interactions et de significations et saturés de contre-vérités et de méchancetés, d’absence de tout sens commun, d’injures racistes ou xénophobes, de stupidités masculinistes, de délires de communautés religieuses, que les forces démocratiques vont revivre en possession des boussoles d’un âge écologique, pragmatique et socialiste. Le choc de réalités par les critiques organisées du « solipsisme collectif » du Trumpisme et du Poutinisme, peut contrer la stratégie du choc et de la sidération ou la « Flood the zone » même en l’absence d’une capacité financière comparable à celle du milliardaire Elon Musk ; l’argent n’achète pas toutes expériences brutes et situées derrière un système d’enfermement « tautiste » du monde ; la vie biologique, sociale, politique, humaine et animale parce que la vie déborde ; le vent, la pluie, les feux, les océans, la température qui augmente.

Le réalisme pragmatiste nous apprend à user de nos croyances comme des habitudes d’actions réglées dans le temps et l’espace d’un « pour soi » humain, il nous apprend à travailler à l’édification d’Individus libres vivants dans une forme de vie démocratique, adultes et éduqués, faisant partie pleinement de l’Histoire et à faire confiance à l’opinion ultime ou la perspective de recherches scientifiques par des millions d’associations de bonnes volontés humaines qui coopèrent sur des questions cruciales qui concernent simplement la survie finale de l’Humanité, des sociétés et des êtres vivants. Dans ces tensions critiques et ces zones de combats informationnels dans l’Internet, dans ces espaces numériques qui vont servir la soupe des Tyrans de l’ère Trump, puis vieillir et mourir à force de non fréquentation et de déraisons, d’absences criantes de voix communes, il suffira de ressaisir et annoncer avec des voix hautes, plurielles et fortes, leurs pertes de contacts avec la réalité sur des questions politiques et philosophiques majeures du XXI siècle.

Ces questions politiques décisives pour le futur des communs de l’Humanité sont la politique du care, le renversement de l’échelle de valeurs permise et renforcée par l‘Intelligence Artificielle (IA) – de l’abstrait du langage machine, vitreux, hyper-cohérent, inutile des IA des capitalistes financiers du mot-signe des GAFAM, vers le concret bien réel du soin, de l’attention physique à un autre que soi, de l’aide à toutes détresses et aux catastrophes politiques ou naturelles, de l’espérance de se voir aimé.e et considéré.e, d’entendre sa propre voix dans l’espace publique démocratique, de construire son soi comme une communication existentielle avec le regard, le jeu et la voix d’autrui repris dans l’Esprit du monde – l’intelligence naturelle et le revenu universel d’existence, la mobilisation de masse pour les progrès scientifiques en faveur des droits humains et des droits des espaces naturels et l’éthique pragmatiste et réaliste comprise comme une philosophie de la décision collective.

Fragments d’un monde détruit – 153

Silences ennemis

« Tes yeux se posent dans les miens
Et jamais ma vie ne fut autant dans les liens,
Jamais si profondément placée en toi.
Si profondément désarmée.

Et sous les ombres de tes rêves
Mon cœur anémone boit le vent quand vient la nuit,
Et je fleuris, marchant à travers les jardins
De ta silencieuse solitude. »

Else Lasker-Schüler, « Mélodie » in « Styx » [1902], « Les Poésies d’amour », p.43, Choix, traduction et postface de Sybille Muller, Circé, 2025.

Kasimir Malevitch, [1918], « Composition suprématiste : carré blanc sur fond blanc. » Museum of Modern Art (MoMA), New-York.

Toutes actions s’évanouissent derrière un mur invisible,
chaque objet rejeté tout autour, vidé de toutes intentions,
est frappé de stupeur, avalé dans un magma de silence compact,
et l’impact du corps sur ces surfaces mathématiques et opaques,
lové dans un coton blanc, perdu sans attaches et sans nulles autres,
résonne comme un cœur qui bât sans s’ouvrir,

la ligne de séparation est si nette, froide et tranchante,
et regarder ses yeux fixes qui ne perçoivent plus rien,
c’est comme ne rien voir ou à peine discerner le sens sur sa peau,
et de lui ne reste que le silence majestueux, vide et massif,
et le désordre immense grandit ; l’affreuse solitude …
Les mots et les signes ont perdus toutes les choses.

Il ne suffit pas de parler, car personne n’entends,
les lieux d’amour sensibles et tendres ont disparus,
il ne le sait pas encore, mais leurs vies spéciales se font sans lui,
sans le gouffre de la langue noire, la bouche qui dit sans rien dire,
et dans la chambre vide, il n’y avait plus rien.
Les choses s’étaient désintégrées en pures matières,

les actes détruits par milliers et agonisants derrière le corps,
le corps brut, déplacé à la vitesse de l’injonction aveugle,
l’automate ambulatoire et la pression du sang.
L’étranger naissant à la faveur de l’abîme,
est une création nouvelle, une forme curieuse, dérangeante et belle,
mais leur horreur chimique aura dressé ses nerfs,
fait d’eux des terminaisons d’humeurs apaisées, régulées,

et là où le rire merveille pointait dans la défiance et l’absurde,
dans la machine à lire spéciale, orchestrale, offerte derrière le silence,
dans l’expérience folle de création d’un autre monde,
il n y’a que l’impératif médical, les gestes calibrés et normés,
l’oubli du paradoxe, de la musique, de la même intensité du drame ;
« je » doit bien présenter un monde cohérent, durable et fixe,

et ses carrières biographiques sont rattachées aux notices,
les modes d’emploi du savoir vivre, l’administration agréable de la vie ; l’index massif, le monstre technique qui règle par dessus leurs yeux,
les froides dimensions aux vecteurs infiniment nombreux,
les opérations de calcul qui servent à moissonner et raisonner,
la grammaire du spectre faite de bords droits, lisses et coupants.

De cette expérience de la solitude radicale, fondatrice,
de toutes les séparations du corps et de l’Esprit,
de la pure matière et du langage machine qui transcende seul, sans attaches, tout autour du corps, ces objets qui ne disent et ne font plus rien car plus personne ne les a investit d’une simple intention, il restera l’impression du vide, la défiance devant les autres. La sensation précise du silence et de l’absence du Temps,

le dégout devant le désordre créée par la solitude,
l’étonnement ahuri devant les nomenclatures médicales ;
des taxonomies à peine sérieuses, a situées qui ratent la somatisation
et les dimensions sociales, sexuelles, relationnelles,
la disparition momentanée du « pour soi » humain,
la fin de toutes les illusions sur les politiques du soin,
des parcs à exclu.es sociaux, des refusé.es, des inadmissibles,

à la fin, pour lui ou elle, ne restent que la beauté accomplie, les destinées, le sens de chaque situation, de chaque rencontre sienne, les capacités à prendre la place de l’autre, qui sont rares et libres, derrière la terreur d’exister pour nous, se montre la vie ; la vie obscène, fragile et brutale, la vie aux musiques froides et belles,
les avancées des mondes libres, le mélange et la passion, la capacité à sortir du silence de l’être, à redevenir « je » et autre.

MP – 15022025

Le pardon

« Dans le jardin du fugitif
Il se mit à genoux et chanta
Je suis avec toi

Dans sa soutane blanche il cria
je prie pour mon frère
qui m’a tué

Un crucifix noir apparut
comme il expirait
pardonne moi

Je suis un

Du crêpe tomba à flots des trois fenêtres
un drapeau de deuil se déroula
ses mots pénétrèrent le cœur

Tu es venu
la porte est ouverte
tu ne me trouveras pas
tu trouveras mon amour »

Patti Smith, « Trois fenêtres » in « Présages d’innocence », p.123, Traduit de l’anglais par Jacques Darras, Christian Bourgois, 2024.

Crédit Photo : Mathieu Pomart

Le souffle du vent a traversé toutes chairs,
le sang qui bouillonne ici est le sang bleu du ciel,
dont les parcours informent des réseaux de veines battantes,
et au bord de cette falaise, se brisent le soleil et l’écume.
Des morceaux de visages qui bruissent dans ta pure vision,
ont noués des liens par delà l’effrayant silence.

Et pour chaque nouvelle vague, tu dresses l’obscurité …
Sur la pierre monolithe plantée là, sans autres raisons,
l’ombre des jours perdus s’est glissée tout autour,
entourant de ses bras de spectre noueux, la pierre grise et verte,
et dans l’œil de la Nature transparaît tout ce jour,
la magnificence des jours aimés, chéris, adorés.
Ah dieu, dresseur de vents, de lumières et d’orages,

avec tes éléments filles jetés bien au-delà,
la terre, l’eau, l’air et le feu ; le foyer de tous les mouvements,
tu attrapes les rêves vivants de celles et ceux d’en bas,
leurs regards figés par le vent froid et le vacarme.
Et tes créatures chutent dans des pluies sans traces ni mémoires,
en poussant un seul long cri, par l’écoulement du Temps.

Leurs barreaux liquides ont fait saigner les vitres,
en bâtissant de précieux trésors, cachés dans l’azur.
Revenu d’entre les bruits de la ville, les milles rumeurs,
l’exilé de toutes forces marche en rêve au bord de ce monde,
avec des pieds sales, un cœur asséché, une voix rendue muette,
des gestes infiniment doux et fragiles,
et son âme est recluse dans une fausse prison.

MP – 14022025