L’âge totalitaire

Un exercice de prospective très rudimentaire offre une vision possible du partitionnement des forces impériales à l’échelle d’une Terre souffrante et blessée par les crises climatiques et énergétiques ; l’entrée dans un nouvel âge total ou totalitaire comprend la direction par la Chine des mouvements de forces et d’interactivités géo stratégiques entre Empire Russe, démocratie américaine attaquée par l’américanisme trumpiste, régime théocratique Iranien et ses satellites islamiques radicaux, pétromonarchies autoritaires, le sionisme négationniste en Israël, l’Afrique pillée et l’Europe comme continent périphérique politiquement faible et exploitée ; cette direction idéologique globale s’appuie sur le contrôle des métaux rares et des ressources de première nécessité (l’eau et l’air) à travers la planète, le contrôle monopolistique des marchés de batteries électriques et l’exploitation de ressources naturelles pour les industries numériques, pharmaceutiques et l’Intelligence Artificielle (IA) partout où c’est possible. Vivre dans l’âge totalitaire [2030-….] c’est subir violemment la guerre de l’Information où se déploient les techniques de la confusion maximale et permanente, – le masquage de la réalité extérieure au profit de la politique du Tyran – c’est également faire l’expérience de la perte d’autonomie dans l’acte de penser et de s’exprimer. Le régime totalitaire combat la démocratie libérale – il exècre la liberté de penser, les droits humains et sociaux, la liberté sexuelle et reproductive et limite drastiquement toutes formes de capacités d’opposition par l’unicité du pouvoir central et vertical diffusé dans toutes les strates sociales et économiques.

Dans cette capture globale des libertés individuelles, l’âge politique total – l’empire Chine – concentre ses forces d’emprises psychiques sur les citoyens par l’intermédiation de milliards d’objets connectés dans un Internet sécurisé, qui inter-communiquent les positions, les jugements et les attitudes du pouvoir dans des milliards de contenus vidéos transitant dans les réseaux asociaux contrôlés par des monopoles économiques et industriels, eux mêmes à la botte du pouvoir central chinois et du parti unique. Les tentatives de chercher sa propre voix dans le concert et le compact esthétique de la voix de son maître sont systématiquement détruites par tous les moyens y compris les plus doux au travers de l’infotainment de masse et de l’économie de l’attention, qui vont divertir les citoyens d’une réalité économique si cruelle, leur montrer que le faux est le seul vrai possible, toujours disponible, facile et renouvelé, la seule promesse tenue du bonheur. La lutte contre la vérité objective – qui existe en dehors de nous, de nos représentations – est un combat permanent qui conditionne la survie du régime totalitaire ; il ne suffit pas de dire et de promouvoir le faux, il faut que le faux s’immisce dans la langue totalitaire dont les expressions travaillées par le pouvoir pour s’appauvrir, ne peuvent plus rien affirmer de sûr de la réalité, ne rien affirmer ou questionner autrement que les affirmations et les questions issues de la seule et unique représentation de la réalité qu’organise le parti, Dieu, l’Ego, le Tyran [la novlangue d’Orwell].

Le suivisme de masse c’est à dire le conformisme généralisé permis par une pression capitalistique constante sur les corps et les âmes des travailleurs des industries numériques, énergétiques et artificielles, est une pièce maîtresse de la politique de la Chine, appuyée par une culture de l’appartenance au groupe social le plus fort et une faible capacité critique individuelle due à la répression de masse [Tien’anmen, 1989] et aux absences criantes d’impacts dans l’Opinion publique d’oppositions organisées en syndicats, en partis politiques, en mouvements culturels, en associations de lutte environnementales. La manne inespérée de l’Intelligence Artificielle Générative (IAG) si elle n’est pas rapidement fragilisée en marche par son intense consommation d’Énergie, apparaît comme un outil supplémentaire de mise en coupe réglée des esprits sous la pression de normes cognitives – le résultat du prompt – et de stéréotypes bio culturels. Ici le chantage technologique et économique est si puissant qu’il menace des ordres sociaux politiques et sociaux symboliques anciens ou naturels ; de vieilles cultures peuvent disparaître sous l’effet de l’exploitation par les algorithmes propriétaires des IAG d’immenses banques de données temporalisées et limitées aux points de vue du parti unique et de ses corporations. L’Esprit de l’humanité est sans doute confronté à un défi anthropologique majeur qui recompose ses formes et ses traces symboliques et biologiques au delà des seuls résultats machines qui n’ont aucune autorité mais qui s’hybrident dans les usages sociaux techniques et capitalistiques que font les groupes humains disposant de ces nouvelles technologies de l’Esprit.

Si nous devions déterminer les quatre idéo-drames du pouvoir totalitaire ressaisis comme des formes pures, idéales ou proto typiques d’assujettissement des individus au pouvoir unique, nous représenterions ceci à nos lecteurs et lectrices :
TRANSPARENCE : la projection de la psyché du pouvoir total dans les mouvements orientés des âmes et des corps des citoyens ce qui implique un certain compact de formes esthétiques. / AUTHENTICITE : la vérification systématique des traces et des preuves d’allégeance au pouvoir central et à l’alpha-matrice de combat informationnel. / CONFORMITE : l’exclusion forte, maximale des déviants et des dissidences dans tous les champs d’exercice de la domination du pouvoir (politique, symbolique, sexuelle, écologique). / UNIVOCITE : devenir à force d’entraînement, la voix de son maître par l’imitation sélective des formes du pouvoir et le respect strict des normes cognitives qui vont décider, par l’effet statistique du groupe le plus fort, du réel et de l’illusion, du vrai et du faux. A l’intérieur de cette alpha-matrice du pouvoir central totalitaire, doivent séjourner un certain nombre d’items précieux qui informeront des fragments d’analyse à destination des démocraties libérales qui luttent déjà contre les régimes totalitaires et leurs communautés de partisans (Etats, Entreprises, Sectes). La concentration des acteurs économiques dans d’immenses monopoles (de type GAFAM), le contrôle monopolistique et oligarchique d’industries énergétique (gaz, pétroles, métaux rares) permet aux régimes totalitaires de disposer d’armes de négociations politiques pour le partage de territoires entiers (Crimée et Russie // Taïwan et Chine) et la diffusion des cultures d’adhésion symboliques à l’identité des régimes totalitaires, tout en offrant une certaine sécurité à l’intérieur des frontières des Empires.

L’emprise psychique collective ; « tout ce qui existe n’est pas ce qui existe pour moi » et l’espèce de sur présence de la psychologie du pouvoir par tous les canaux de diffusion des comportements conformes ou anormaux [dans la Médiacratie autoritaire tout est vu et décidé avant d’être compris], répond aux programmes des techno oligarchies et du capitalisme de contrôle et de surveillance qui vont consister à tuer toutes les créations déviantes, remodeler l’Esprit humain pour le faire correspondre à l’esprit collectif du parti unique ; l’Art ici est déjà une erreur de jugement politique, un art potentiellement dégénéré et l’artiste est un fou, une folle à lier, un.e malade mental.e que la sécurité des autres et sa propre sécurité impose d’enfermer en hôpital psychiatrique. Le régime totalitaire ressemble à cette théocratie dans laquelle Dieu est le parti unique qui parle par la Voix du maître possesseur des âmes citoyennes, grand timonier, visionnaire et sage parmi les sages. Le parti, l’Ego ou dieu, comme hyper-hallucinations collectives éprouvées dans la plus profonde intériorité du pseudo sujet citoyen, elle-même ressaisie comme une forteresse de la psychologie du pouvoir ; «  je veux faire le bien du parti, j’aime le parti, j’aime dieu et son incarnation qui est le parti ou la secte, je défendrai le parti contre toutes formes d’injustices et d’oppositions ». « Je » est un spectre aphone, une marionnette grammaticale, une terminaison nerveuse et psychologique du pouvoir ; il défend de lui-même ses propres aliénations morales, économiques et politiques.

Fragments d’un monde détruit – 162

Totalité et Dissidences

« Alors il dit qu’il savait que le camarade était très cultivé, mais que le camarade ne savait pas que dans la vie, il en allait autrement que dans les livres, que dans la vie, la praxis, c’était hélas très différent. Alors la grenouille haussa les épaules. Alors le directeur regarda la grenouille l’air résolu. Alors il dit que chaque opinion qu’on adoptait devenait une opinion personnelle. Alors le directeur dit qu’il importait d’adopter la bonne opinion pour avoir une opinion personnelle. Alors le directeur dit que toute opinion personnelle était défendable si on la gardait pour soi. […] La grenouille devenue grenouille météorologique restait à longueur de journée assise dans les nuages qui passaient au dessus de la ville. Alors la grenouille dans les nuages écouta le bulletin météorologique de la radio. Alors la grenouille mouillée jusqu’au os par la pluie, entendit à la radio qu’aujourd’hui il faisait grand beau temps et que le lendemain le temps serait tout aussi correct. Alors la grenouille dit que le bulletin météorologique était un mensonge […] Alors le directeur de la station météorologique envoya la grenouille sur un nuage tout blanc qui flottait aux confins de la ville. Alors la grenouille se retrouva toute seule sur le nuage blanc. Alors une brume blanche se leva et avala les souliers de la grenouille. Alors la grenouille regarda la ville en bas. Alors tout le nuage blanc s’éleva, et engloutit la grenouille tout entière. »

Herta Müller, « L’opinion  » in « Dépressions » p.211-214, Traduit de l’allemand par Nicole Bary, Gallimard, 2015.

Gustave Doré, Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer (Dante and Virgil in the ninth circle of Hell), 1861. Inferno, Canto XXXII: the heads of souls in the frozen lake of Cocytus

Ah les voir défiler comme des colonies de monstres, fashion, multicolores, l’œil vissé sur l’écran uniforme qui projette leurs scissions. Regarder en meutes alertes, l’unique programme du pouvoir ; ici viennent se ressembler l’effroi, le contrôle et le silence, les déclinaisons vitales et l’excitation des corps-animaux. Leurs exacts mouvements orientés par ces trajectoires cibles qui transitent d’un espace-temps à l’autre, sans être jamais là, jamais sûrs ; les « géotaggings » opèrent avec leurs cartes idiotes et sans mémoires.

Reliés par les fils de la pensée, aux milliards de cabines de projection,
leurs sangs traînent dans les circuits électriques,
empaquetée en produits adaptés, la vie des âmes se mutile,
elle a fuit au delà des nuées de craintes et l’amour s’est éteint,
il ressemble à ce tas de poussières devant la porte,
qu’un coup de pied balaiera sans aucun remords,
et le cuir dans la cervelle du dirigeant,
est froid et sec, sans rien autour.

Le quadrillage cellulaire par ponction des forces vivantes,
dans le serpent à cellules froides, impose des anneaux de silence,
par les sifflements des roues sur les rails d’infini …
Seront pris dans des feuilles d’acier blanches, vides,
les guerriers schizoïdes, aux manteaux de nuits et d’étoiles,
tout ceux là qui traînent dans la queue de la comète,
et les filles de l’amertume sans qui rien n’arrive …
Ah les entendre jouer l’air déjà su, des orchestres noirs,
dresser l’harmonie du monde derrière l’idéal neutre, atomisé,

creuser les parois mentales, de ces forteresses invisibles,
voir tourner l’œil cyclope, dans sa propre direction,
boules à facettes vitreuses, pleines de remuants-cadavres,
taxer de folles, les dissidentes, les femmes arrogantes,
l’immense applique sur le monde, la prothèse numérique,
qui recouvre et masque, tout en excitant un maximum.
Chacun.e se croit l’élu.e du dieu miroir, l’absolue contingence,
et plus rien n’a de conséquences, rien ne compte pour soi-même.

L’intérieur digital est fait de pluies consolantes, de rêves insensés,
et il est bien tard pour rêver encore ce rêve dissident,
car il faut vivre l’emprise parfaite du macro système,
la perfection des réseaux entrecroisés et la volonté de pouvoir,
qui se dresse comme un mur entre nous et la réalité extérieure,
chaque brique magique, fige un temps sombre et éternel ;
c’est moi l’Ego, dieu, le guide, le pouvoir infini, le parti unique des puissants, dont l’intérieur digital fabrique tous les territoires négatifs, en périphéries, les no man’s land, des guerres mortes, des peuples oubliés.

Et laver mille fois ; les yeux pâles des vivants par les téléviseurs mondes, les locaux supervisés, sous pressions, et l’eau rouge et noire, vibrante, les différentes manières d’abandonner sa liberté, craindre ses voisins, l’enfant qui dénonce et vous tue,
pour demeurer fièrement l’enfant du père et du pouvoir central,
voir les mécanismes d’huiles et de feux, logés dans leurs raisonnements, les standard cognitifs sortis par l’ordinateur, bien polis, et bassement protecteurs ; une larve de décision …

Il nous faut ravaler l’image du poème étrange, le libre cadran,
l’heure complexe qui déroule ses séries d’événements,
tout contre les traces artificielles laissées par le pouvoir,
faire contre-preuve, contre phrase, apposer l’unique différence,
comme l’Information rare prise par un écosystème,
comme un flash de lumières bleues qui contacte et sépare …
Ah voir les feux glissants tout autour du seul monde enfermé,
qui brûle par dessus les murs de hantises et de projections,
casser l’image du même, ce présage d’une folie collective.

MP – 26042025

Agents Detritus

Les vies suburbaines cloisonnées par des capteurs numériques d’attentions – interfaces multiples, tablettes, ordinateurs, murs de projection et smartphones perfectionnés et paramétrés comme des mini sceptres de commandement virtuel – offrent des spectacles de grandes tristesses et nourrissent un profond désespoir quand à la fragilité du « socius », des manières de faire société ensemble dans un processus de liaisons, d’échanges et de relativités, par une série d’inter actes et de rituels sociaux pris comme unités opératives de changement et de transformation sociale et politique. Le caractère statique et figé du corps et du visage unique, penchés ou capturés sur/dans l’écran n’est pas seulement l’indice de la parcellarisation de l’espace public, social et urbain, – une clôture cellulaire et informationnelle – en espaces privés silencieux, mais plus profondément ; c’est le signe d’une perte d’agentivité massive qui empêche ou rend plus vulnérable encore le faire société en arrimant l’unité individu sur des marchés virtuels de signes, de recommandations et de réponses. Si l’espace privé domestique peut lui être entretenu, soigné, mis en reliefs par un cercle de visites d’amis étroit qui entretiennent la vie, la cellule virtuelle emmenée avec le moi comme encadrant de l’interaction, source de normativité spéciale, impose une division spatiale et temporelle de l’agir individuel qui empêche bien souvent la rencontre et l’interaction physique face à face. Dans la cellule virtuelle ce qui est possédé par le donneur d’ordres (sites Web, espaces virtuels marchands, démos, tutos, sketchs, signo graphes, vidéo-drames ..) est le temps et l’espace exsangues et vides, non parcourus, partagés ou vécus ailleurs, par l’utilisateur final.

Il est alors inquiétant de voir la colonisation massive par l’espace virtuel privé, de l’urbanité, des transports, des lieux publics, jardins et places, rues marchandes ; l’espèce de blanc spatial, cotonneux, qui enveloppe les gestes du « smartphoneur » ; son épuisement réactionnel à tous ses entours immédiats, choses physiques, êtres vivants, ami.es, paysages … Les stimulations constantes et maximales offertes par l’outil d’exploitation du temps et de l’espace ouverts en démocratie sociale et urbaine, qu’est le smartphone, accomplit cet exploit [un rêve pour le Tyran du Tycoon] de casser un régime d’agentivité normale de l’action en captant le « je » volontaire du sujet dans un espace de cibles attentionnelles et virtuelles qui vont sélectionner autoritairement ses propres réponses dans son système nerveux central pour informer un ordre d’interactivités nulles, instantanées ou sans existences. Ainsi la forme de pensée qu’implique ce nouvel ordre suburbain virtuel doit faire appel à une philosophie de la perte, du détritus, du déchet – l’usure du lien social par les frottements répétés de la cognition et de l’espace virtuel – et de l’effacement des liens concrets aux choses physiques ; l’absence à soi, à ce qui arrive tout autour, aux interactions sociales symboliques, à l’écologie de la perception urbaine, l’immense fatigue cognitive et affective, sont prises dans une logique de médiatisation maximale de l’espace et du temps, dans la spatialité du média qui déforme la vie sociale, ordinaire. [projection de n’importe quel point d’espace à un autre point d’espace].

Une des conséquences majeures de la captation et de la parcellisation par cellules virtuelles de l’action individuelle demeure ainsi la possible incapacité expressive dans laquelle vont se trouver réduit des individus – dont le temps est occupé à 80% par l’utilisation du smartphone et des réseaux asociaux – et qui à force de fréquenter des outils de décharges cognitives et affectives invisibles ne s’exercent même plus à exprimer des émotions propres, ou parler ou écrire avec un langage expressif et humain dans une forme d’interactions et de sensations prises dans un environnement physique, symbolique et concret (un lieu, un moment, un corps, un groupe, une fonction …) L’espèce de désincarnation de forces physiques par la passivité de l’utilisateur qui « doomscrolle » 8h par jour et/ou le surinvestissement dans une image de soi supposée attendue, projetée ou exposée dans un réseau d’échanges ou des forums virtuels, constitue la double face d’une même déformation de l’implication sociale symbolique de l’individu, une emprise psychique potentielle qui tient à l’écart des perceptions normales et ordinaires de la vie sociale, les attitudes mêmes des « smartphoneurs ».

Interactivité n’est pas interactions sociales ou actions réciproques, du fait du caractère massif de la colonisation par le smartphone de toutes les activités normales d’une vie humaine ; l’interactivité correspond à la technique de perte de direction et d’orientation dans l’action de l’agent. L’intention de l’agent est déstabilisée par la multiplication des forces d’excitation de ses intérêts pulsionnels et rationnels, qui transitent et accaparent ses attentions dans les cellules de vies virtuelles que sont devenues les smartphones. Et comment ne pas voir l’écart stupéfiant, la différence majeure entre l’air du visage pris et très concentré du voyageur de RER ; les yeux et les mains fixés sur les écrans du smartphone, jouissant de sa projection totale, agréable – et l’absence d’une posture physique ordinaire ; l’aspect laid et repoussant de toutes les choses physiques qui l’entourent et constituent un wagon de RER – sièges miteux, couleurs dégradées, voyageurs serrés, odeurs étouffantes, vieilles barres métalliques .. Qui va demander ses raisons d’agir à un « smartphoneur », étant donné, que ses histoires virtuelles invisibles, qu’il vit depuis des mois et des mois, a alimenté un imaginaire sinueux, virtuel et complexe qui maintenant, devant l’étranger qui pose une question simple, subitement, ne peut pas s’exprimer du fait de sa complexité et de son caractère entièrement virtuel ; tous les mots se bousculent en même temps et rien de nouveau ne sortira de sa bouche.

Si tout est disponible dans le monde virtuel, à tout instant, via une connexion réseau et une capture par les cibles attentionnelles sélectives des formes pensées et des vies ordinaires dans l’Internet des objets et le Web marchandisé – avec l’imaginaire atrophié, l’impossibilité de relier sa vie à une autre vie différente de la sienne, l’impossible construction d’un soi humain par l’éducation et la transformation sociale et politique, le rejet de tout effort de création et de souci de soi et des autres par le choix des symboles, [non imposés par une Intelligence Artificielle Générative (IAG)], comment ne pas dériver soi-même et ses autres simplement à une forme déchet de la pensée et de la vie ; – un non agent, un vouloir fragilisé ou une impuissance vitale et pragmatique – la norme cognitive qui va être imposée et déterminée de force par la norme capitaliste du profit qui règle et assure la diffusion massive des réponses des IAG sous l’effet d’un conformisme d’utilisation – dans conformisme, il y a confort, réactivité et paresse d’avoir tout à disposition – texte, image, son, vidéo – et conformité, assujettissement et transparence – i.e réglage de ses propres réactions sur celles des autres de peur d’être écarté de l’entreprise ou de la vie des autres. Et ce mouvement de perte d’adhérence de l’intention dans l’action est sans doute caractéristique de formes pensées qui ne sont pas réellement démocratiques, mais oligarchiques ou autoritaires, ou qui en tout cas permettent dans leurs diffusions massives, à un modèle d’exploitation cognitive, symbolique et affective des corps des êtres vivants de superviser les interactivités humaines/humaines, humaines/machines, humaines/vivantes dans l’optique maximaliste et totale de la surveillance et du contrôle des individus pacifiés, divertis ou rendus passifs [prévoir et s’alerter des techniques de mises en accord des êtres vivants aux formes de gouvernements du XXI° siècle, de leurs interactions sociales et bio symboliques, de la guerre de l’information et des régimes de propagandes. Lire une nuit, désespéré, les « Règles pour le parc humain », de Peter Sloterdijk, 1999].

Fragments d’un monde détruit – 161

Paysages endormis

« Le domaine de la mémoire offre trois thèmes essentiels à l’attention des psychologues. Ces trois thèmes sont a) l’éducation et la formation des traces qui nous permettent ensuite de procéder à l’évocation ; b) le sort des traces entre les moments de l’éducation et de l’évocation ; c) le processus d’évocation lui même. […] Un ensemble de stimuli peut ne pas causer d’évocation non seulement lorsqu’il est séparé d’autres stimuli auxquels il se combinait à l’origine, mais encore lorsqu’il est uni à des stimuli qui n’existaient pas au moment de la première présentation. Cette condition peut aussi conduire à des expériences à quoi rien ne correspond dans la trace. Nous constatons une fois de plus que ce n’est pas seulement l’organisation donnée au moment de l’association donnée qui importe, mais également l’organisation au moment de l’évocation (éventuelle). »

Wolfgang Köhler, « L’évocation » in « Psychologie de la forme : introduction à de nouveaux concepts en psychologie » p.285-324, [« Gestalt Psychology », 1929], Gallimard, 1964, 2000.

– Stéréotypie, hommes-preuves et images naturelles –

Parmi les figures insérées à l’ensemble froid, rectiligne,
se tiennent les ombres faciles et les spectres,
glissant doucement à la faveur du rien,
figés sur les pierres que déposent les textes humains,
dans des couloirs de signaux rigides, opaques,
le noir puissant a grandit à l’intérieur des corps,
l’incendie du noir qui happe l’œil dans ses visions,
les aplats lisses, numérisés ; l’espace et le temps vides,
font pâles figures transpercées de couleurs obscènes,

Une stéréotypie lente, mécanisant tous les passages,
et l’œil ne voit rien d’organique, de chairs, de sensibles,
le voir comme ceci comme cela est perdu, la variation d’aspects,
le mouvement qui comprend la structure figure sur fond,
a été codé en des vecteurs d’images et de déplacements,
et la traduction inerte du prompt est l’absence d’œuvre,
la fuite de concepts nouveaux, de récits et de films originaux,
la folie collective gagne et fait place nette ou hybride,
aucune expérience sensible, n’a été mobilisée ni vécue,

pour produire en masse, ces complexes d’objets morts,
l’arithmétique du néant, la prévision horriblement exacte,
les trucs qui varient dans le paysage, morne et sans vie,
chaque enclencheur de rien, soumis à la requête,
est un piège pour la perception normale,
le grain et la texture de l’image ont été éliminés,
les graphismes deviennent des outils mathématiques,
pour ne rien fabriquer mais générer « ex nihilo »,
un pur produit consommable, un artefact technoïde,

dans les formes hybrides et les morpho synthèses,
survivent des morceaux de conscience, des rêves mutilés,
et l’on n’expérimente rien quand on regarde le résultat machine,
aucun corps n’a investit les lieux, et la présence froide du xénolithe,
la pure étrangeté d’une syntaxe inerte et monstrueuse,
l’humeur inhumaine et hostile des exploitants du prompt,
agents autonomes combinés en réseaux d’interactivités,
leurs missions programmées s’avèrent utiles ou commandées.

Je suis pilote d’agents artificiels, mon sur-travail continue sans fins,
dans des absences de lieux, de sons, de voix incarnées,
par des corps agissants, réfléchissant les sens de la vie.
Je prends la forme pensée du xénolithique ; j’archive, je classe et je trie, des humanités jugées utiles à la production des résultats futurs,
ah vivre le bonheur des machines : je suis programmé pour superviser et le scan par code-barres tatoué sur la peau permet ma bonne traçabilité, le combat dans la zone informationnelle, l’exclusivité.

Le contrôle biotechnique est partout dans la présence du rien ;
de l’arrogance des maîtres et des montreurs d’automates ;
il faut dire qu’elle suinte entre leurs murs des décisions,
faut-il enseigner l’art du prompt comme un sous-produit,
d’une sorte d’activités de loisirs, carbonés, d’un intellect borné,
entendre et lire les compacts des monstres, exacts et vides,
ces résultats finaux, excessivement polis et bien faciles,
détruire les expériences vécues, innombrables, des écrivain.es, des peintres, des musicien.nes, des architectes, des milliers d’artistes sans bénéfices, ni preuves.

MP – 13042025

Pornographie(s)

La dégradation lente et massive de la qualité des contenus de vidéos pornographiques diffusées par l’Internet depuis le milieu des années 2000, accompagne un mouvement de morbidité sociale et culturelle autour de la perception économique et extraordinaire des corps humains. Dans les abattoirs du « X » de répulsions – non pas une industrie moralement condamnable mais des productions en séries aliénées aux systèmes de prédation capitaliste – dans l’industrie du « X » en accès libre et instantané, les corps porno gérés doivent performer dans des séquences de violences physiques courtes et intenses – vidéo-torsion ou corps mécanisés – pour lesquels des mâles dominateurs et puissants ont payés par leur travail d’exploiteurs et attendent un résultat en terme de satisfaction pulsionnelle et de rendement économique. Ici la violence exercée sur les corps des jeunes femmes ou de jeunes hommes par des réseaux d’exploitation des corps et d’emprises des psyché rejoint l’appétence des mâles alpha conditionnés par le capitalisme de prédation pour la réduction technique des organismes à des fentes et des creux stimulants.

Ce qui est morbide dans les vidéos de plus en plus massivement exposées en premiers résultats de recherche sur des plateformes de contenus tient en l’abattage numérique et le hachage des images et des sons qui confinent les individus qui consomment à habituer leurs goûts esthétiques et leurs expériences bio sexuelles à une vulgarité naturelle et instinctive massive. La technique d’emprise des délinquants de la pornographie « cheap », est de toujours compter sur l’addiction du consommateur final en développant des formats de vidéos ultra calibrés et adaptés aux circuits de récompenses numériques et capitalistes. La femme objet, le mâle dominateur, sûr de lui, musclé et violent, la séquence ultime et la haine du récit et des raisons d’agir comme subjectivité narrative, le rejet de toutes formes de contextualités, la réduction à des fentes et des creux des corps susceptibles de déclencher la jouissance le plus rapidement possible, entraînent une surconsommation et un aveuglement massif ; consommateurs et performeurs ajoutent leurs corps aux circuits de production économique de la violence.

Dans les conditions matérielles, économiques et symboliques, souvent ignobles de production du porno morbide, [faute de considérations politiques pour les métiers d’actrices et d’acteurs de films pornographiques et par la violence du tout gratuit] plus rien n’est simulé ou joué par l’entremise d’un cadre légal ou d’un scénario et de statuts rémunérés et des fonctions artistiques respectées comme des actrices ou des acteurs de films. Ici, il s’agit de produire la violence la plus maximale, réifier des corps, objets de pures stimulations, déclencher des spasmes en séries et le côté sordide d’une simple navigation dans ces sites mainstream qui ont progressivement empêchés depuis le milieu des années 2000 et le développement de l’Internet, la recherche d’une esthétique pornographique de qualité, appelle une sorte de stupeur et de dégoût devant la vulgarité de contenus bruts, supervisés par une recherche du viol des corps d’autrui, devenue centrale et dominatrice. Le viol est l’événement qui excite par l’illusion de la toute puissance organisée sur le corps de la jeune femme.

Le principal enjeu d’une plateforme de diffusion massive de contenus est de faire du fric, dans la douleur physique, psychique et morale si possible, l’exploitation de capacités affectives adaptées et la réduction des coûts et du temps ; c’est plus excitant et les sous-genres qui peuplent les requêtes de ces supermarchés numériques du « X », indiquent à quel niveau de vulgarité tombent, supportent et s’asservissent les internautes consommateurs et consommatrices du « X » de répulsions. La haine du sensible, de l’arrière-plan narratif, des corps et des âmes dans leur entièreté érotique, suinte de ces mini-séries de vidéos extraites – on l’imagine bien – d’une production capitalistique accélérée de contenus qui doivent respecter un certain standard de violences diverses (physiques, psychiques) et l’urgence de gagner plus de fric. Cette haine du récit, qui provient d’abord du monde économique, caractérise en propre la violence de la domination sexuelle et prédatrice d’un capitalisme des corps exploités au travail ; l’hyper-capitalisme de prédation est bien celui là avec lequel nous devons supporter de vivre, celui-là qui admet possible l’exploitation ultra-violente des corps et des esprits ; la norme de la performance physique, le rabaissement systématique des âmes et la violence et la nullité symbolique d’une hiérarchie calculée des plaisirs et des douleurs.

L’expérience vécue du consommateur ou de la consommatrice occasionnel.les de films X, montre cette dégradation de la qualité artistique de films qui autrefois bien que mineurs (et pourquoi pas un genre d’arts mineurs ?) pouvaient présenter un intérêt esthétique ou un réconfort vital dans certains situations de vies difficiles. En réalité, pour un.e malade chronique, pour un handicapé moteur, pour un être difforme, ou une femme ou un homme en fin de vie, pour un.e pauvre ou une.e exclu.e sociaux en 2025, l’accès à des films érotiques uniques et valorisants, des films pornographiques de qualité – des propositions artistiques et cinématographiques ; c’est à dire qui créent une fiction originale, qui préservent la santé, la sécurité, le bien être humain, les conditions de travail des actrices et acteurs normales et présentent des scénarios vivants, drôles et dramatiques dans lesquels le ou la réalisatrice travaille dans une intimité respectée mais exposée ; cet accès là est devenu presque impossible [ou alors, il faut chercher habilement] sur les plates formes mainstream [pornhub, x hamster, X-Videos]. C’est tout un modèle économique d’organisation même du travail d’artistes pornographiques qui est dramatiquement absent de ces production de vidéos cheap ; une rémunération misérable, une considération sociale, politique et symbolique nulle, un abattage du travail à la chaîne et une violence des techniques d’emprises et de contrôle des corps et du psychisme malgré des milliards de vues chaque jour et nuit sur l’Internet.

La violence de la prédation sexuelle est ici une problématique sociale et économique centrale ; l’économie de la pulsion sexuelle est fabriquée autour de la demande et de la récompense, comme dans toutes les relations de pouvoir possibles qui rentrent dans un circuit de décision capitalistique [je travaille, tu me récompenses, ils consomment] et informent les représentations du monde extérieur. Cet hyper-capitalisme de la prédation sexuelle est un capitalisme de la démesure, de la démence psychique, de l’extraction d’énergies vitales, du viol des corps et des esprits des jeunes femmes/hommes, de la violence des rapports sociaux hommes/femmes, du patriarcat, de la colonisation par l’économie du corps performant et sa psychologie terrorisante des sphères du vivant. Le corps de la jeune femme comme capital physique doit performer dans une répétition de douleurs parfois extrême |le sang, les lavements, le sport à haute dose, la drogue ; tout le rythme hallucinant de l’exploitation capitalistique pour des productions à grande échelle], il est investi par la prédation sexuelle, totalement réifié, il est parcellisé en fentes et creux utiles pour les facettes des vidéos amateurs et du « X » gratuit, violent et débile contre un « x » de l’émancipation ou de possibles œuvres pornographiques intéressantes.

Cette prédation sexuelle traduite dans les sociétés privées et les entreprises contemporaines recoupe la question de la présentation de soi chez les femmes et les hommes au travail ; en effet, c’est parce que je me conforme à un modèle intimidant d’exploitation du corps et de la performance symbolique, cognitive, plastique et affective pour une femme ou un homme, que je vais rechercher les cercles de pouvoir préparés pour protéger la force traditionnelle d’une image déséquilibrée du rapport homme/femme et assurer un réseau d’affinités qui confortent une série d’attitudes déplacées, mesquines, violentes et vulgaires ; attitudes qui conviennent bien à la psychologie dominatrice des mâles alpha. La centralité du concept de prédation sexuelle dans les vidéos « X » de répulsions, doit permettre de lire la double violence là où elle s’exprime le plus et le mieux ; dans la domination illégale de la vie de jeunes femmes, victimes de réseaux quasi mafieux et l’incapacité des consommateurs et consommatrices addictifs à sortir du circuit de la récompense bio pulsionnelle.

Le « porno cheap » survit contre l’art pornographique travaillé et sublimé [il existe sur l’Internet ou ailleurs, par d’autres médiums, des propositions esthétiques, numériques et sociales intéressantes, quand il s’agit de dessiner, montrer et filmer des corps humains, de les imaginer nus, beaux ou faisant l’amour ; « Hardwerk » est par exemple une plateforme qui admet des décisions consenties et une coordination d’intimités complexe, « Voxxx » est un site de porno-audio également remarquable] ; le « X » de répulsion contre le « X » d’émancipation et de réconfort, assure la perfection du contrôle social et économique des corps et des âmes mis au travail ; c’est une sorte d’arme économique supplémentaire pour réduire, asservir et contrôler systématiquement et urgemment l’obéissance des corps gouvernés et des âmes réduites à rien ; une arme psychique et physique terrible, venue d’une économie du sexe-propagande, une intimité dramatiquement appauvrie, un contact sexuel terriblement rapide, réducteur ou artificiel – une sorte de corps autophage – et qui rate la dimension érotique profonde de nos vies sociales, imaginaires et sensibles.

Fragments d’un monde détruit – 160

Sortir les vaisseaux

Quand les mots et les expressions détenus dans les cages artificielles des Intelligences Artificielles Génératives (IAG) sont innombrables mais que la pensée politique qui se développe – tout autour et en périphéries – est faite de raccourcis violents, de schémas arbitraires et grossiers et d’absences de toutes contextualités et incarnations dans des situations de discours et des expériences vécues, alors survient le temps de la barbarie, de la violence sémantique, de l’absence de dignité, qu’expriment très bien les nombreux pantins idéologiques tirés par les fils de milliards, de pensées impériales, obscurantistes et de techno oligarques. Faute de rhétorique puisant sa source et sa spontanéité créatrice dans les textes de l’histoire de l’Humanité, celles et ceux qui exploitent des canaux médiatiques asservis à leurs idéodrames pour imposer ou fixer un ordre sémantique global font du langage un instrument, un système de mise en ordres de l’interaction, un langage qui n’est ni de persuasion ni de conviction, mais qui est neutralisé et asservit à une technique d’utilisation de ressources linguistiques prises dans un réservoir ou un stock d’expressions disponibles et bon marchés. La sémiose de la crainte et du chantage [le signe ou ce qui représente comme symbole, icône ou indice, l’objet ou ce qui est représenté comme catégorie de l’existant, l’interprétant ou le sens généré par l’effet du signe dans le système interprétant] particulièrement présente et diffuse dans l’environnement du pouvoir techno oligarchique, pénètre les attitudes grammaticales des leaders et des subordonnés. Elle est une force de décision, de confusion et de sanction, car l’émotion brute et primitive liée au chantage comme elle appelle la crainte, s’exprime par des mots et des expressions réductrices et brutales ; des expressions pleines de sous-entendus et qui masque et font peur.

Il faut bien voir la gesticulation trumpiste, le fait surprenant et révélateur d’une certaine conception de la fonction du leader, que Donald Trump dans ses gestes corporels mêmes, impose comme leader-marionnette, fait de bras rigides, de pouces levés, de costume et de démarche lourde, de meetings à 100 000 dollars ; il veut incarner la force, le bon sens et la simplicité « pragmatique » contre la complexité et la faiblesse de caractères du monde des élites culturels et dans ces attitudes viriles sur scène, se montre en revanchard nourri d’un ressentiment complexe. Et tous son corps est réductible à une série d’émoticônes ; ces mini symboles qui schématisent instantanément et directement une réaction humaine ; il faut aller vite quitte à détruire ou à simplifier outrageusement, il faut saturer la zone (« Flood the zone ») de combat informationnel, pour établir la carte des forces en présences – amies ou ennemies – reprises dans une vision duale issue de rapports de forces adroitement entretenues. Leur monde unique, fossilisé – datant des années Reagan de 1980 – fait de cages dorées, de performances sportives, de pin-up s, d’armes à feu, de fast-foods, de panneaux publicitaires vantant les mérites de voitures à essences, de forages de puits de pétrole ou de cigarettes au goût mentholé, ne finit pas de se désintégrer à de multiples occasions, espaces et temps de sorties médiatiques ; et ce crash conceptuel de tout ce qui les fait tenir ensemble a comme un lent effet d’écho, n’est pas encore arrivé dans leurs esprits bornés. Et la puissance inertielle du processus d’importation du social actuel dans l’individualité sortie de la vieille époque Trumpiste est telle qu’il faut attendre un peu et qu’il faut attendre avec confiance, pour que leur monde s’évanouisse aux multiples contacts sensibles de la réalité, de la Nature et de l’ordinaire de la vie.

La haine de la démocratie libérale suinte dans chaque expression employée par des portes flingues – femme ou homme véhiculant un goût rance de non Amérique, de pluralisme honni, d’égoïsmes affichés – d’un homme visiblement plus occupé à vivre sa revanche personnelle sur ce qu’il croît être ses ennemis de toujours que par le souci de l’État fédéral, de l’administration et des politiques publiques. Et cette haine là présente en Europe et attisée par la propagande russe, dans les régimes autoritaires de Hongrie, d’Italie et les partis populistes en Allemagne, en Pologne, en France, en Espagne – [qui ont confisqués l’idée de peuples souverains], marque une sorte de rupture potentiellement tragique avec des leçons historiques en Europe, en Russie, en Allemagne et en Italie tirées des expériences du nazisme, du stalinisme et du fascisme. L’Ukraine est là au milieu de l’Europe, debout, fière, luttant contre la violence nationaliste – l’annexion de territoires souverains et la destruction de l’idée même de libre destin des peuples d’Europe – comme un soldat vaillant et courageux, combattant cette force impériale Russe. Toutes les études de leur régime de discours – toutes les analyses sémantiques et pragmatiques des discours autoritaires – montrent leurs incapacités notoires, remarquables à coller à l’air du temps ; toujours, il faut qu’ils réagissent en décalage contre ce qui arrive malgré eux, malgré ou en dépit de leurs traditions intellectuelles par la puissance d’impacts des changements planétaires (climats, ressources, démographies, cultures, vivant, technologies) et le seul refuge de ces âmes étriquées est l’unité familiale et la religion du profit personnel. Tout doit être mesuré à ce que je gagne et à ce que tu perds en échange de quoi, je suis fort et tu es faible [je protège mes biens et ma famille]. Ici le libéralisme jeté aux oubliettes de l’histoire fait place nette à l’anarcho-capitalisme, à l’autoritarisme et aux contrôles drastiques des mœurs ; les seules règles maintenues concernent la norme générale du profit, l’enrichissement personnel – le destin intime devant Dieu -, le m’as tu vu du « bling bling » clinquant et superficiel, l’espèce d’arrogance simpliste et brutale de l’individu roi.

La réaction violente tient lieu d’idéologie et de mesure de l’action politique ; en bons réactionnaires, les équipes d’ahuris qui accompagnent Trump pilonnent des sujets majeurs de libertés publiques aux États-Unis et ailleurs ; la liberté du corps bien sûr qui doit appartenir à Dieu, la liberté de l’âme qui se corrompt à la lecture de textes de dissidence, la liberté du soi-même qui ne saurait être différent du pour soi recommandé, promu par les compétitions du marché et conforme à l’identité culturelle des plus nombreux. A combien de séquences médiatiques, de drames économiques et sociaux, de mouvements de protestations de masse, devront nous faire face dans les quatre prochaines années ? Comment l’organisation de la dissidence dans des régimes de discours autoritaires et des systèmes de mise en ordre de l’activité économique et culturelle, peut-elle se faire contre l’imposition par la loi ou le décret présidentiel, de censures, de libertés juridiques éliminées, de contre-vérités évidentes ? Ici la force de l’évidence terminale est majeure ; le fait que toutes et tous, nous sachions bien qu’au fond le leader autoritaire vit sur une autre planète et que sa communication relève plus du divertissement de masse que du sérieux exigé par la transformation climatique et écologique, que les sciences du climat et de la diversité bio sociale prouvent et promeuvent depuis 50 ans.

Frapper par l’évidence terminale [la naissance et l’amour, la haine, le ressentiment et la mort], les yeux réouverts après des années de conditionnement issues du capitalisme autoritaire, les masses vont dire « non » dans toutes les langues ; « no », « lo », « laa », « no gracias », « nein », « hi », même sans le savoir, instinctivement, furtivement ou sûrement mais ensemble ; aucune autre forme pensée ne peut exister que celle qui conduit la transformation sociale, écologique, économique et politique en direction du mieux-vivre, de la somme de bien-être et d’utilités maximales pour toutes et tous ; c’est une question de justice et de liberté, une question de droits et d’éthique. Parce que la crise climatique demande l’élaboration de politiques orientées vers l’économie carbone, la diversité sociale et culturelle, l’aménagement urbain, le ré-ensauvagement des espaces naturels, la protection juridique, l’organisation de groupes humains (associations, institutions, corporations, entreprises, médias, syndicats, parti politique) capables d’affronter cette crise climatique devient l’urgence de toujours. Et la forme politique démocratique semble être et rester la forme de régime politique adaptée à la prise de décisions rapides et continue, sous conditions du rejet du populisme nationaliste et outrancier ; ainsi c’est faire un pari sur l’avenir que d’avoir confiance, en tant qu’individu éclairé par les livres ou les Lumières, en la capacité critique des démocraties libérales, leurs résistances au Trumpisme et au Poutinisme comme phénomènes de réaction et de destruction.

Fragments d’un monde détruit – 159

L’Esprit rédempteur

« The problem of restoring to the world original and eternal beauty is solved by the redemption of the soul. The ruin or the blank that we see, when we look at nature, is in our own eye. The axis of vision is not coincident with the axis of things and so they appear not transparent but opaque. The reason why the worlds lacks unity, and lies broken and in heaps, is because man is disunited with himself. He cannot be a naturalist until he satisfies all the demands of the spirit. »

Ralph Waldo Emerson, « Prospects VII » in « Nature », « Selected Essays », p.79, The Penguin American Library, 1982.

Crédit Photo : Romuald Chilard

Des morceaux de soleil ont découpés la pièce du jour,
l’air est doux et fin, rien ni personne ne t’attends,
seule la mémoire s’entend dire, « au revoir » des ailleurs ;
les souvenirs du grand-père à la canne de bois sculptée,
dont les pas lourds résonnent encore à cette fin du jour,
la mémoire d’eaux vives et de vagues écumantes,
et le sable dans le creux du lit qui pique délicieusement.

Le grand-père à la moustache blanche et à l’air sévère,
que le papillon un instant choisi pour une épaule accueillante,
avec un léger balancement et le tic-tac de la pendule …
Tu ramènes des couleurs précises, des ocres sables,
des rouges vermeils, des tâches blanches et or,
en revoyant les ailes du papillon délicatement posé comme un diamant, sur la peau brune ouverte par un t-shirt blanc et ouvert,

et la vision de ce souvenir, précis, de cette image mentale,
se referme pour cueillir hors du temps, la délicieuse saveur,
la texture sensible de cet être vivant …
Le flux continuel du temps qui ne s’arrête jamais
est subitement coupé par l’instant paradoxal de l’image,
quand tu refermes les yeux pour protéger ce présent,
quand tu touches la pierre avec la paume de tes mains,
rien ne peut éviter de ne pas s’enfuir, de s’échapper,

car l’ici est maintenant, de la vie froide et sans secours,
et le temps file toujours et quand même entre tes doigts,
à une allure de vertige et de liaisons invisibles,
tu pressens la nature sensible de l’insecte multicolore,
et aucun autre moment n’est là présent,
avec le disparu, le mort, le fantôme,
le papillon sur l’épaule, la cendre, et le murmure du dehors …

Ah quand je touche la main froide du cadavre,
dans l’espace climatisé des morgues,
ces bâtiments anonymes et horribles, à l’usage réglementé,
au parfum synthétique écœurant qui fixe les choses et les êtres,
que reste t-il de toi Dieu, Nature et organe,
le souffle de la vie, la voix et le papillon sur l’épaule,
dans ce morceau de chair glacé, cette pure extrémité,
le maquillage épais et vulgaire ; la manipulation du corps …

Tu revois l’iris rouge, noir et sable, le mouvement de l’âme,
et le temps respire doucement, hors de ces yeux vitreux,
il garde en lui les formes du vivant, la logique de la nécessité,
il est pénétré d’une forme papillon, gracieuse, fine et légère,
que l’on aimerait toucher au delà d’elle-même,
en respectant les lois de la Nature, l’âme centrale et divine,
ses expressions hétérogènes et ses symboles ultimes …

Je te suis reconnaissant toi Nature, Esprit du monde libre,
j’appartiens à rien ; dans cet infini, personne ne me commande,
et la sympathie étrange de tout être vivant à son milieu,
est une connexion forte, une manière d’agir et de parler.
Tu résistes là bas dans sa mémoire, dans sa vision,
avec le disparu, la tension dramatique de ce souvenir,
a creusée les nuages, les galaxies, d’une forme nouvelle,
transformée les êtres et les machines tout autour de moi.

MP – 05042025

Tyrannie et Décision

Les styles brutaux d’orientation de politiques publiques prouvés par l’équipe de tyrans autocrates et oligarques qui tentent d’établir un ordre de réalités parallèles à la réalité scientifique et éthique préviennent de par leurs violences manifestes et leurs absences de scrupules ou de prévention éthique, les citoyens et citoyennes de Nations encore démocratiques de la nécessité d’une désobéissance aux directions de contrôle hiérarchiques venues des ces pouvoirs autoritaires. Incarnées par des décrets signés « à la mano », unilatéralement, sans restes, ni coopérations, une sorte de degré zéro de la politique publique ; ces directions hiérarchiques logées dans les strates de décisions d’une administration fédérale dont l’organisation est percutée par le Tyran, rappellent l’intention de destruction manifeste de toutes formes de socialisation heureuse et progressiste appuyées sur des droits conquis par des luttes et mobilisée à l’intérieur de réponses organisées sous la forme d’Institutions, d’associations, d’ONG, de groupements scientifiques. La tyrannie opère monstrueusement à l’intérieur d’une sorte d’hydre décisionnelle ; l’éclatement de la décision initiale dans le bureau du décret (par exemple siphonner des pages de sites Web officiels qui contiennent des mots-clés interdits par la loi – genre, sexualité, équité, diversité, climats) faisant office de repérage avant la chasse – en applications qui désescaladent de manière sournoise et subtile – à l’intérieur des services ou des groupes sociaux, d’une ligne de forces opposées – Trumpistes / Progressistes – pouvant ensuite faire l’objet de campagne d’intimidation individuelle par la force du chantage financier ou de la possibilité du licenciement ou de la censure du citoyens ou de la citoyenne accusés de comportements inappropriés, d’attitudes déplacées ou de jugements fallacieux.

Là est la grande capacité de transformation de la perception des problèmes sociaux, économiques et environnementaux des Tyrans, celle reliée à l’élimination systématique des personnels occupant des postes stratégiques pour incarner publiquement une décision à reliefs et impacts, celle qui exprime la possibilité de fabriquer un autre monde que le monde réel ; une sorte de réalité parallèle dont les modalités de vie sont différentes des modalités ordinaires de vie. La représentation du monde des trumpistes dépend d’explications fétiches, basiques et irrationnelles, qui doivent répondre à une pensée faite de slogans et de clichés racistes, sexistes, dogmatiques, écocidaires qui conduisent l’économie politique et la politique sociale à des versants profondément déraisonnables, dangereux pour toutes et tous, ou dramatiquement égoïstes et illusoires. L’illusion de croire que sa représentation du monde est la seule correcte et opposable à toutes autres, est typique d’une sorte de solipsisme collectif pour lequel n’existe que ses propres croyances, et la super croyance d’une nécessité de croire juste et vraie ses formes de représentation et de combattre y compris par la force publique celles et ceux qui ne les partagent pas. L’incarnation du pouvoir tyrannique doit se faire à un niveau micro situationnel au sens où ce qui est surveillée est l’attitude adoptée devant un trait d’humour par exemple, ou bien l’expression d’un jugement qui doit ne pas sonner bizarrement à un moment, ou bien l’appréciation esthétique ou le goût pour des livres ou des œuvres (que les Nazis en l’heure temps brûlaient et qualifiaient d’arts dégénérés) qualifiés de « Wokes » et porteuses d’idéologies victimaires ou discriminantes par rapport au seul mérite individuel.

Ici les pires formes des sociétés de contrôle à haute intensité se font réellement ; socialisation empêchée, ruines de l’âme et des efforts de solidarités, absence à soi et non-existence dans cette mesure d’une emprise psychique globale sur ses propres citoyens supporters et sémio économie autoritaire qui doivent mesurer le poids de chaque signe, chaque mot, chaque attitude ou geste comptant pour adhésion à ou refus du programme de la psychologie politique du Tyran. Et la surveillance technique et financière des citoyens et citoyennes doit accompagner la brutalité du décret signé unilatéralement en autocrate despote, ce qui prouve, que nous sortons de la forme pensée démocratique pour atteindre les rives de l’autoritarisme et du contrôle social, médiatique, technologique et financier. Et le travail de sape ou d’effacement progressif de la forme pensée démocratique s’effectue depuis le début des années 2000 et l’attentat islamique effroyable du World Trade Center (11/09/2001) – il s’agit pour des groupes médiatiques captés par la puissance de diffusion de la Médiacratie (Fox-News, médias Bolloré pour exemples) d’ajouter des éléments de langage addictifs, des audio-visuels divertissants, des détournements soit disant humoristiques, bref de bâtir un certain récit collectif des événements qui arrivent dans notre monde, pour atteindre et couper le nerf de la pensée démocratique qui est la capacité à adopter le rôle d’un.e autre que soi, c’est à dire le développement des pratiques de tolérance et de libertés citoyennes. La fragilisation de cette capacité – qui correspond à la possibilité politique du maintien d’une relation solide entre deux visions des choses opposées – de relativiser sans occulter le problème en jeu, permet le basculement vers une forme pensée autoritaire et uniforme, bâtit autour du récit de la victimisation, de la panique morale identitaire, de l’unilatéralisme et de la force de prédation contre les faibles, les religions différentes, les déviants naturels que sont les gay, lesbiennes, bisexuels, queer, pansexuels et trans.

Il est remarquable de la vision politique basique et brutale du Tyran Trump de ne pas concevoir la possibilité de la contradiction dans ses propres termes décisionnels, ni de comprendre la nature de l’enquête délibérative citoyenne et scientifique nécessaire à l’établissement d’un réel problème à régler ensemble en bons pragmatistes vivant dans la société des êtres vivants et des machines. Le caractère dangereux du trumpisme comme populisme anti-démocratique, provient en effet de son uniformité culturelle contagieuse, sa pleine possession d’un arsenal médiatique et technologique, de plusieurs archipels de sites Web de propagandes, appuyée sur une force de frappe financière redoutable (avec Musk et certains GAFAM). Uniformité culturelle de masse ; c’est à dire en fait refus de la diversité culturelle, soutien aux pratiques de délations vis à vis d’artistes ou de professionnels de l’art qui dévient d’une ligne idéologique puisant ses forces de censures dans l’évangélisme, le capitalisme fossile de l’extractivisme et la culture du mâle alpha et du patriarcat chrétien intégriste. Chantage financier ensuite pour permettre d’appuyer et de faire passer la décision ; dans l’hydre Trumpiste qui se veut majoritaire le financier oligarque finance, soutient, appuie, défend une certaine « Weltanschauung », une représentation du monde portée par un certaine nombre de valeurs qui n’ont plus rien à voir avec la démocratie délibérative. La « Stimmung » du trumpisme – l’affectivité liée à un certain régime de discours – est également faite de la haine du raisonnement complexe comme forme de pensée appuyée sur la logique et le débat publique contradictoire, – la misologie est partout présente dans les lieux du pouvoir autoritaire car le raisonnement simple doit faciliter une décision simple, efficace, dans un monde extérieur ultra schématisé et bipolarisé (chrétiens contre arabo-musulmans / hommes gardiens de la tradition contre écoféministes destructrices).

Dans ce monde qui hésite à basculer d’une forme pensée à l’autre, dans les mirages de la puissance égoïste, trumpienne, le pouvoir autoritaire est toujours aussi micro localisé ; il appartient aux hommes et aux femmes de bonne volonté, de fermer les possibilités de son extension, de sa contagion liquide, affective, sensitive, afin d’éviter la destruction de collectifs, de croyances, de cultures, d’attachements aux choses et aux êtres vivants, par habituation aux formes dominantes de la pensée tyrannique. Le réflexe de survie et l’intuition du mal qui est fait tout contre la main qui nourrit et protège, c’est à dire le dépassement de la logique de chantage qu’impose l’oligarque – tu me soutiens, je te nourris, te finance et te protège – doivent rendre possible la vie des plus faibles car c’est bien là les dangerosités extrêmes de Donald Trump et ses acolytes, leur incompétence notoire et cette volonté féroce de séparer par une ligne de forces de propagande médiatique, un monde de pauvres, de faibles, de malades, de déviants ou un monde de sciences, de santés, d’amitiés, de recherches, de progrès et de diversité culturelle et/face ou devant un monde de puissances, de fiertés familiales, d’identités nationales, de protections économiques, de prédations sexuelles, naturelles et de jouissances très bien encadrées. Cette ligne médiatique de séparation brutale, tracée depuis le gouvernement fédéral le pire jamais imaginé, rameute et donne confiance à tous les autocrates de la Terre (Poutine, Orban, Erdogan, Netanyahou) et rend plus facile leurs maintiens au pouvoir, ceci malgré ou avec la protestation de masses de citoyens, éclairés par la raison, la défense de l’idée démocratie et l’éthique politique. De quels leviers de transformation sociale et politique peuvent se servir les masses gouvernées par les tyrans ? La conviction intérieure forte, libre et paisible d’agir conformément à un certain droit, le refus d’éliminer les sensibilités morales à certains drames humains au nom d’intérêts économiques, le respect de la vérité scientifique et historique, l’attachement aux autres – la curiosité et la prise de rôles – comme formes de pensée démocratique, sont des vecteurs de stabilité et d’explication ou de monstration de l’obscénité de l’autoritarisme ; c’est en effet par cette terreur de l’isolement dans l’irrationalité globale, la perte de contacts sensibles avec la vie ordinaire, l’immense stupéfaction devant la violence raciste et sexiste, l’exclusion économique unilatérale, l’injure publique de la décision trumpienne que se montre l’hydre néo-fasciste qui se veut majoritaire partout où elle tente de se déployer.

Fragments d’un monde détruit – 158

Audio-sculpture

« Il pourra s’agir tout autant d’outils de suivi des corps ou des gestes instrumentaux, que d’outils de transformation ou de contrôle de masses ou lignes sonores, d’outils d’interaction entre vidéo et musique, d’outils d’écriture ou de mémorisation, de son 3D (ou binaural), de reconstitution informatique d’anciens appareils électroniques devenus obsolètes, et ce toujours au service de concepts et de syntaxes musicales en constant devenir et questionnement.»

Art Zoyd Studios : nos missions recherche : explorez les nouveaux outils. Art Zoyd Studios – Centre de Création Musicale – https://artzoydstudios.com/

Michalina Janoszanka, Zima (Winter), ca. 1920s

La note sur la ligne suspendue, touche,
des creux de couleurs et de surfaces,
le vide progresse dans l’espace mental,
la mer de toutes choses se retire plus loin,
et disparaît derrière l’horizon et le silence,
la structure mélodique pénètre l’espace sonore,
et il suffit de fermer les yeux pour vivre le voyage,
les notes dégringolent des escaliers invisibles,
remontent depuis des chocs et des profondeurs,
et la mémoire se dresse sur la ligne tendue,
à devenir l’autre, l’étrange créature de mer,
blottie au fond des voix, minces filets liquides,
et qui tressaute comme le cœur de l’orage battant,
Tu n’es jamais seul, ici tout résonne,
et des sables minutes découlent des souvenirs,
de grandes cartes d’ombres et de lumières,
et j’aime te voir ciselée peu à peu,
sortie d’une glace opaque, d’un étouffement,
de cette blancheur vide sans aspects,
des nappes mi solides, des textures,
qu’imprime un spectre physique symbolique,
sur les voiles de minuit,

L’eau d’un pur cristal contient des perles,
des notes ramassées dans des cellules,
que tu agences à la faveur d’une idée-force,
et qui éclatent dans l’environnement sonore,
en dressant touche par touche, la creatura,
l’immense forme mouvante, creusée dans l’espace,
libère la furie des mondes, animaux et machines,
elle respire en expirant l’air et le temps,
et à son contact tout est calme et tranquillité,
son inspiration est un immense souffle de vie,
bercé par ces nuages de sons, l’amour du monde,
redevient le centre, la demande de pardon,
le geste partagé au delà de toutes frontières,
la même vision des choses qui renaissent,
à chaque morceau de nuits, joué,
réapparaissent les anges du paradoxe,
avec tout le sang des fantômes, de l’espace,
les chairs lourdes, épaisses, quasi inertes,
et le mouvement vital qui emmène tous les corps sonores,
capés d’étoiles, de comètes et d’astres rutilants,
les anges vont et viennent à contre-temps,
en faisant l’amour corps à corps,
amenant la lune vers le soleil, les flammes et la glace,
pour que toutes choses renaissent encore …

Revivre aux contacts sensibles du corps sonore,
passer les postes frontières, les gardiens du silence,
ceux-là qui demeurent des brutes épaisses,
sans musiques, sans voix, sans rêves,
à tenir l’arme de la stupéfaction,
stupeur en faction, prête à étouffer et frapper,
à rendre muettes les formes de la creatura,
revivre les contacts par les notes jouées,
réparer les passés meurtris, les futurs empêchés,
faire du présent, une modalisation, une tension dramatique,
cela comble la solitude des errants, des exils,
et toute cette panoplie douce est mienne ; sombre et or,
chaque portion d’espace a été visitée par la musique,
chaque geste à répondu à une ligne mélodique,
toutes choses se sont habillées du silence vaincu,
avec des chromas, des réflexes, des conditions ..
L’existence est plus belle et plus clémente,
avec ces sculptures en images sonores,
qui traînent dans les parcs à thèmes, légères et dansantes,
chacune étant le rêve d’un.e seul.e, homme ou femme,
toutes formant l’espérance et le soin des âmes,
chaque note percuté dans l’instant par l’éternité du son.

Et ce qui semble mécanique, collée à la surface sonore,
comme des nappes ou des vagues multicolores,
admet les creux, les percées, les microfailles,
c’est un.e autre que je rencontre au milieu de nulle part,
car les sons fabriquent les espaces médiumniques,
ils sont des ouvriers urdimensionnels, des armes pour des situations,
et le médium musical parvient à transformer,
il est creusée, aplats, limites occultées, frontières brisées,
car il est naissance d’une origine et d’une fin,
survivance au delà du monde des bêtes opaques,
des voix mutilées, des gestes jamais compris,
survivance d’un paysage bien à soi, toujours là,
libre maîtrise des paradoxes, des temps présents,
l’instant éternel, c’est le son écouté, chéri, compris,
le creusement d’une dimension d’accueil et de pertes,
la fragile et gracieuse creatura, qui déploie ses ailes,
au dessus de tous les grands complexes muets,
les planètes mondes qui tournent sans musiques,
et se figent dans des temps morts, des souffrances invisibles,
sont les planètes mortes, sans espoirs, ni durées authentiques,
les violences immédiates, la même affreuse attitude,
qui ne comprend rien, ne prends soin de personne.

MP – 29032025

L’esthétique du néant

L’expérience esthétique reliée à l’appréhension des milliers d’images et de textes générés artificiellement par un outil machine qui structure et organise de manière algorithmique des portions de réalités sociales et symboliques par l’entremise d’images, de textes et de musiques est une expérience extraordinaire et complexe au sens d’une expérience d’accueil et d’intercompréhension (im)possible d’une forme esthétique qui paraît étrangère à nos standards de goût intellectuels et émotionnels, élaborés au fil de nos histoires culturelles et répondant à certains sentiments organiques de formes universelles. Appréhender ou faire l’expérience d’une image générée par une IA générative, c’est d’abord faire l’expérience de la surprise ou de l’étonnement face à une artificialisation maximale de l’image comme représentation d’un fait naturel complexe qui mixe symbole, icônes, représentants et interprétants dans un procès sémiotique qui est largement tributaire d’une espèce de calcul hors sol, hors situations réelles d’incarnation des êtres vivants et des objets. Et c’est là dans cette impossible liaison entre le contexte d’incarnation des mots, des voix et des images représentatives d’une communication d’expériences vécues et d’une image ou d’un texte élaborés ex nihilo par une machine de prédiction [« un perroquet stochastique »], que se redécouvre au XXI° siècle, une frontière possible entre la capacité technologique de produire par simple prompt, des énoncés machines et les capacités expressives, organiques de constituer des totalités désirables et bonnes.

Ici la question de l’expression est devenue majeure ; elle doit irriguer des réflexions esthétiques et éthiques qui vont concerner les manières dont les humains se représentent eux-mêmes leurs vies, dans des médiums artistiques, sociaux ou politiques. Les types d’incarnation des propositions esthétiques dans la vie culturelle des masses, de populations nationales, des publics constitués comme forces de délibération et de changement culturels, renvoient à une incapacité technique et intuitive majeure pour une machine de prédiction et de calcul de faire voire les différentes et infiniment variables expressions de la vie organique des animaux et des humain.es. Lire correctement un comportement dans une situation de jeux de langage, adopter le rôle d’un autre que soi, voir ses propres perspectives d’actions du point de vue de celles d’autrui ; autant de capacités d’intercompréhension entre vivants qui dépendent d’une esthétique naturelle et fonctionnelle, de possibilités expressives du langage et de l’existence de totalités sociales qui dépendent d’un principe d’unités organiques. La machine de prédiction se sert d’opérations vectorielles, aveugles, incompréhensibles, et qui calculent une certaine probabilité de contacts mathématiques entre des portions d’images tout en occultant les liaisons bio fonctionnelles et organiques qui font sens dans la lecture d’une image ou d’un texte.

L’image produite par l’effet automatique du prompt ou de la requête est sortie de nulle part, du néant technologique pur, aucun contexte d’emploi des signes transmis par l’image prompt n’est avéré sûr, fiable, réel, aucune intention d’actions se traduit dans l’image – machine ; il n y a rien, seulement l’absence de forces organiques, le fantasme de l’instant de création zéro d’un tout nouveau produit magique et total qui devrait contenir toute la proposition de la requête prompt formulée par un internaute. Et l’absence criante d’une histoire collective de nos émotions, de nos imaginations et de nos expressions corporelles et psychiques, marque l’identité mathématique et logique désincarnée, neutralisée du résultat machine. Sons, textes et images produites dans une chaîne de générations de fragments compilés et rapprochés artificiellement les uns contre les autres fabrique une image dis cohérente, n’ayant aucune références aux expériences vécues du monde ; elle est inutile, sans incarnations, dénuée de sens. Si les articulations logiques des phrases sont parfaites, si le texte montre une certaine grammaire respectée, une déférence dénuée de pertinence, si l’image ou la vidéo répondent à peu près à la requête prompt de l’utilisateur final, un construit symbolique, politique et culturel est en capacité de repérer l’image, le son ou le texte artificiel parce que celui-ci ou celle-là ne renvoie à rien de ce qui existe concrètement dans l’expérience esthétique et éthique du monde. Cohérence et référence sont là deux domaines de critères de distinction majeurs pour qualifier un texte ou image sortis d’une machine de prédiction artificielle.

Intuitivement pour tout un chacun qui a reçu une éducation artistique minimale pendant sa scolarité gratuite et obligatoire, le contraste entre l’incarnation d’une expérience imaginaire qui utilisent différents médiums d’expression structurés collectivement [formes multimédias des textes, sons et images] et le résultat machine – isolé et mort ou n’ayant pas de valeur historique – est bien trop élevé pour faire que les sorties d’un langage machine soit simplement accueillies ou comprises normalement pour s’intégrer facilement dans la vie des signes d’une société de communications et d’information. Et cette redoutable capacité des êtres vivants à savoir ou reconnaître par l’intuition, les différents sens d’une réalité sensible, organique d’une image ou d’un texte évoquant une expérience vécue, a avoir avec la composition de touts organiques ou de totalités sociales qui respectent le principe des unités organiques (Moore) ; des parties ne valent pas par elles-mêmes en dehors du tout organique qui les constitue ; ce qui implique ici dans le cas de résultats machines, l’incroyable magma dysfonctionnel, incohérence dépictive [le montrer est toujours différent du dit] ou incompréhension logique et situationnelle d’une image, d’un son ou d’un texte auxquels aucun contexte d’usages, aucune situation de jeux et de vie sociale, ne sont reliés dans l’histoire de nos pratiques, aucune pratique commune ou expérience collective n’étant reliées à ce résultat machine, exact et vide.

Ici le prompt comme message ou commandement à l’outil de IA sert comme cadrage fantaisiste, peu adhérent, sensiblement décalé ou incapable de réellement instruire un procès de transformation symbolique et vivante d’une forme esthétique générale. La production de mêmes, de parodies de réalités innombrables et massives dans l’internet de divertissement, accompagne ce masquage et ce brouillard esthétique qui entraînent fatigue cognitive, rupture affective, isolation informationnelle et confusion des ordres de réalités. La question de l’expression est devenue ici une question politique majeure parce qu’il est toujours possible avec ces IA génératives de fabriquer des « fake-news » ; de fausses informations propagandes utiles pour conditionner un certain type de réponses de masse à un régime de discours autoritaire qui ne s’embarrasse plus des conditions capacitaires de l’expression organique, sensible, particulière de la vie et des expériences historiques du monde.

Le résultat machine est le résultat du calcul vectoriel, mathématique pur, et de l’insignifiance issue de la perte de contacts sensibles avec la réalité historique ; c’est un résultat malade ou vide, sans cohérences, ni références, un résultat fait de formes et de couleur criardes, obscènes ; il ne s’adresse à personne de vivant, n’exprime rien ; il n’appelle à rien, ne procède d’aucune intention particulière malgré l’illusion du prompt et ne rend compte d’aucun procès historique et sémiotique existant. Devrons nous faire avec cet ordre de sous réalités esthétiques produits par des IA génératives en 2025-2050 – un sous-ordres investit immédiatement par des politiques d’une médiacratie autoritaire, qui se servant d’une complexion esthétique médiocre, nulle, neutralisée, prétendent imposer à la place des capacités de reconnaissance naturelle du beau et du bon – ce sentiment universel des êtres vivants qui reconnaît des touts organiques ayant une valeur intrinsèque i.e. qui méritent d’exister par eux-mêmes – un ordre de réalité artificiel, extra historique, hors-sol, a situé, purement imaginaire ou idéo dramatique.

Fragments d’un monde détruit – 157