Démocratie-Résistances

« They’re going to kill us »

S’il est dorénavant possible et souhaitable du point de de vue de la description des mécanismes psychiques d’adhésion à des groupes de narratifs historiques qui séparent la volonté collective de ce qu’elle peut faire, de parler de « Médiacratie », il faut mentionner l’effet psycho-social du dôme télévisuel, la possibilité inhérente à tout le complexe audiovisuel répressif de fabriquer un monde virtuel autonome, séparé du monde réel et de la vie ordinaire ; organique, émotionnelle et symbolique. Toutes les techniques de fabrication des zones du hors là vont constituer pour les télévisions et journaux autoritaires (C-News, Fox News, JDD, Valeurs Actuelles, Russia Today …) à séparer la chose du mot signe, ou bien revêtir les noms d’une force d’impact et de sidération phénoménale dans les masses de téléspectateurs et Internautes ; par exemple la fameuse submersion migratoire ou la théorie du grand remplacement ou bien l’ennemi de l’intérieur désigné comme musulman, chrétien ou juif, ou bien le détournement de la capacité d’exclusion de noms codés dans l’histoire dramatique de l’Europe et des États-Unis (antisémitisme, khmers verts, marxisme, terrorisme …) qui sont des instruments dont l’usage tactique répond à une manipulation de masse via les techniques audio télévisuelles et l’envahissement d’un espace psychique, symbolique et social, par l’économie de la puissance et de la négation. Ici la force de répétition des noms et des publicités politiques poussées par les animateurs du Néant et les vendeurs d’Infotainment, consiste à saturer l’espace-temps de réception via les nouveaux canaux de diffusion, fabriquer un présent de contrôle perpétuel, hypnotique, (Infoguerres et Talk-show de la haine, réseaux asociaux, influenceurs à la rhétorique virile et machiste, sexe-mécanique et bio propagande) avec une propagande psychologique et politique qui infiltre tous les interstices de la vie quotidienne du ou de la spectateur/spectatrice.

Il n’est pas rare dans ces temps dramatiques, percutés par des conflits potentiellement dégénératifs de grands ensembles institutionnels à vocation protectrice de droits des peuples et de paix, (ONU, CPI, GIEC …), de ressaisir au détour d’une conversation avec des amis/ennemis, des amalgames sémantiques adroitement infusés dans les communautés sociales et linguistiques ; par exemple le terroriste comme proto-figure du résistant politique ou comme ennemi de l’État ; (en Chine et en Russie), ou bien le Juif comme traître, errance et tueur mythique du chrétien et de l’arabe ; et les capacités technologiques et sociales de transformation des médias notamment grâce à l’invasion exponentielle des prothèses électroniques (smartphones, tablettes, TV connectés, montres, lunettes …) informent de nouvelles appréhensions des mondes libres. La guerre de l’information est ici omniprésente – partout je te vois et t’informe de l’actualité du monde ; tu dois me croire et partager ma forme pensée du « panopticon » télévisuel dixit Big Brother – au sens d’une technologie nominale de perte et de rejet de la complexité de l’ordinaire et des expériences vécues par les citoyens et citoyennes. Les mises en formes d’associations politiques à l’intérieur et au delà des sociétés de contrôle à haute ou faible intensité deviennent de plus en plus difficiles à mener, sous la pression d’une falsification continue des contacts avec le réel. Les collectifs se perdent, se rompent au profit du chacun pour soi égoïste ; on est plus prêt à payer le prix élevé de la défense de la forme démocratie. Le complexe audiovisuel ainsi créé par rassemblement de technologies de pointe, de stratégies de pénétration sémantique, et de transformation des opinions publiques à des moments de crise politique accroît la puissance des totalités répressives contre les formes politiques démocratiques.

Et le renversement de mondes [démocraties / autocraties] qui peut se produire avec l’articulation des axes autoritaires, des Etats totalitaires et du Sud global (Chine, Russie – empires totalitaires, Iran comme théocratie affaiblie, – Israël comme exception dont le gouvernement d’extrême droite de Netanyaou et le sionisme négationniste trahit la démocratie et le peuple juif -, l’Inde de Narendra Modi et sa dérive autoritaire, – le Trumpisme comme phénomène idéologiquement catholique, intégriste et ultra-conservateur, Arabie Saoudite et régimes où l’Islam et le politique sont unifiés par une emprise psychique collective, la force de l’économie du pétrole, du droit monarchique et religieux associée à un conformisme violent) par un archipel d’institutions alternatives, dépend tous les jours aussi de la guerre des récits qui vont former l’adhésion des masses à une histoire politique collective et ceci appelle l’émergence de nouvelles formes de leadership réunies pour la défense des biens communs et du monde libre (nature, climat, droits sociaux, libertés sociales et politiques, revenu universel ..). Les grands ensembles de réponses collectives contemporaines – les Institutions et les médias indépendants – luttent pour leurs survies, souvent contre l’anarcho-capitalisme et la violence brutale de la domination des forts contre les faibles, la destruction des règles de vie habituelles qui imprègnent depuis longtemps nos comportements collectifs (l’idée quasi intuitive en Europe que mon travail et des taxes liées m’apporte une protection sociale réelle, le sentiment d’être en sécurité dans l’espace urbain, la liberté d’être seul.e, la liberté de déplacement, la liberté de croire ou de ne pas croire, le choix de ses partenaires sexuels, affectifs, spirituels, la liberté d’expression, la liberté de disposer de son corps et de son esprit …) Il y a là comme un impensé des évidences politiques liées à la forme pensée humaine et démocratique qui s’entrechoque en 2025, aux terrifiantes idéologies réactionnaires imposées par la droite globale .. Ici le nom « droite globale » ne doit pas mettre sur le même plan ; conservateurs éclairés défenseurs de l’État de droit et des libertés et mouvements idéologiques qui travaillent à un grand retour en arrière de nos sociétés humaines, via des alliances avec de puissants groupes technologiques et financiers – (le MAGA implique aussi l’allégeance possible de la Technocratie communicante ; les GAFAM, les thuriféraires de l’Intelligence Artificielle Générative (IAG) et leurs puissances d’impacts informationnels dans les masses d’utilisateurs des technologies de communication et d’exposition de soi).

Plusieurs types de situations de jeux jouées par les animateurs du Néant ont pour fonction de stabiliser un ordre communicant global qui permettent aux oligarques d’infuser un certaine nombre d’idées forces ; ces techniques d’emprise psychique sur le téléspectateur correspondent à des stratégies faisant partie de plans d’ensembles tactiques qui tentent de convertir des masses à une idéologie réactionnaire, bien spécifique. En France, les médias du groupe Bolloré fabriquent une typologie de situations de jeux d’échanges qui embarque un certain nombre d’archétypes de représentations et de discours dans leurs jeux de mises en scènes de l’actualité ; (1) l’idéologie Woke – première victoire idéologique de la droite globale – l’ennemi toujours rêvé car inexistant dans les faits historiques mais fortement présent dans les esprits des vieux mâles Alpha dominants, (2) l’écologie punitive ou les Khmers verts – deuxième victoire de la droite globale ou comment faire passer le combat du siècle et la justice climatique derrière la privation de libertés (la liberté de détruire le monde industriel, économique et la Nature que nous créons et dont nous héritons) (3) la fin du père, du patriarche et de la Famille chrétienne – troisième victoire idéologique et plus religieuse de la droite globale ou pour quelles raisons évidentes, les liens sociaux se détériorent sinon parce que l’autorité paternelle est remise en cause par les gauchistes et les écoféministes de tous bords – cachez ce sein que je ne saurait voir sans frémir ; refusez que l’enfant ait deux parents de même sexe ; revenez au père conquérant prédateur cruel et la mère gestionnaire du foyer. (4) l’hygiène publique, physique et mentale – quatrième victoire idéologique et économique des réactionnaires ; la conformité des corps et des âmes et la lutte pour un corps sain et beau, – comme si l’esprit pouvait être nettoyé de scories gênantes, ou de défauts cognitifs repérés, tracés et identifiés pour la bonne marche du pouvoir hyper-capitaliste – ou comment transformer et confondre des discours de santés publiques légitimes – santé mentale, santé au travail, santé collective – pour réengager des entreprises et des sociétés privées dans des processus de management de la performance individuelle passant par le dressage des corps et des esprits au travail (ici l’exclusion du corps-stigmate est potentiellement majeure et l’exploitation des IAG va imposer une norme cognitive).(5), le principe identité et l’exclusion de l’autre, afférente ; l’axe final de gouvernance de la réaction peureuse ou haineuse ou comment l’identification de groupes sociaux devenus des mêmes familles de réactions émotionnelles, de discours, de rêves, projetés dans un même cercle social, économique et médiatique fabrique une même fermeture idéologique et dramatique et accompagne la prise pour cible des étrangers dans une xénophobie primaire et un racisme décomplexé.

Face à ces forces de régression terribles de nos modèles sociaux protecteurs des libertés intérieures et publique, plusieurs voies de transformation et de consolidation d’une forme démocratie peuvent se mêler pour accompagner les peuples et les masses vers des vies bonnes, des solidarités collectives réelles (par exemple au travers du revenu universel d’existence ou bien de la protection sociale) ; (1) le dévoilement des stratégies des ennemis de la forme démocratie – extrêmes droites techno oligarchiques, islamistes radicaux, catholiques intégristes, juifs ultra-orthodoxes, – montrer quelles seront les pertes de droits sociaux, économiques et humains irrémédiables pour les femmes, les homosexuel. les, les enfants différents, les familles ordinaires, mixtes, bigarrées, non conformes .. (2) revaloriser la vie et les sociétés du temps libre, non travaillé ; c’est à dire montrer que l’articulation réussie et harmonieuse du travail et de la vie sobre et plaisante est possible, faire voir toute la possibilité de vivre mieux ensemble, par l’économie de l’attachement, de la solidarité économique, l’éducation à la sensibilité, aux gestes de soins et de création, à l’entraide, l’éducation à la sexualité. (3) la redécouverte de spiritualités laïques, de philosophies mélioristes, pragmatistes, ou de formes de pensée religieuse qui permettent le perfectionnement moral et la même éducation à la volonté de devenir meilleur pour soi même et pour ses autres. (4) créer et diffuser toujours et massivement les cultures populaires de la forme démocratie, – musique, théâtre, cinéma, séries, livres – i.e. l’hybridation et le pluralisme en culture et en nature pour encourager partout où c’est possible la même puissance d’émancipation de l’individu devant toutes les incarnations de l’autorité. Enfin (5) en dernier lieu mais ceci est la fin ultime, la direction majeure, l’axe de rotation des transformations précédentes ; montrer que la vie sur Terre ne sera plus possible pour une grande majorité d’êtres humains – si nous ne changeons pas nos rapports aux vivants – et que le principe responsabilité (Hans Jonas, 1979) qui fait de nous des hommes et des femmes libres et soucieux du présent et du futur de l’Humanité, des héritages culturels et naturels de l’Humanité, commande de relier le plaisir, le respect du vivant et la bonté humaine et animale dans une forme humaine de pensées et ceci, contre le monde technique viriliste et autocratique qu’ils imposent – la violence des plus forts, la dévastation des milieux naturels, le capitalisme fossile et linguistique, les langues, l’éthique et les espaces esthétiques communs mutilés par l’IAG, l’extraction sans limites des ressources et le contrôle des terres rares, le viol et l’aliénation mentale et corporelle par les prothèses communicantes ….)

Fragments d’un monde détruit – 167

Le porteur de nuits

« Je t’ai élu
Entre toutes les étoiles.

Je suis éveillée – une fleur aux aguets
Dans le feuillage qui bourdonne. 

Nos lèvres vont faire du miel,
Nos nuits chatoyantes ont fleuri.

Mon cœur allume ses cieux
Au feu bienheureux de ton corps.

Tous mes rêves sont suspendus à ton or.
Je t’ai élu entre toutes les étoiles. »

Else Lasker-Schüler, « Dans la nuit en secret », in « Les Poésies d’amour » p.131, choix, traduction et postface de Sibylle Muller, les éditions Circé, Belval, 2025.

The Alma Mahler doll as Venus in Hermine Moos’ apartment, 1919.

Il est tombé dans ses rêves derrière le mur d’étoiles,
l’encadreur des traces, des zones bleues des ure symboles,
sur les veines qui pulsent autour de la bête monochrome,
le cœur électrique bât les mesures à contre-temps,
et les griffes du Temps ont retenues ta respiration, encore,
ah le moment n’est pas venu du trépas, de l’absence à soi,
il reste des corps-vagues qui se glissent le soir, pour s’aimer,
prés des jetées d’eaux nocturnes, dans les grandes cités pâles,

et j’ai la nostalgie des jours présents, l’amer et le feu,
versés dans ma bouche comme des larmes de spectres ;
des sans lieux qui tournoient sans jamais rien définir,
et la famille de visages adorés monte depuis les vagues de l’océan,
au fond d’un tableau noir de suie et de poussières,
tout autour de l’Église, plantée là, au milieu du froid minuit,
il y a la sculpture anthropoïde, l’espace sans corps, ni face,
allongé sur un lit de nuages tout blancs, grisonnante de pluies.

Tu es là aimante et morte, froide, sans jamais revenir, fantôme figé du plaisir, et tes bras ont sortis du monde, la nuit et le rêve de la nuit,
là plus rien n’existe que nos corps montés sur un cheval de bascule,
allant là, revenant ici, cherchant plus loin, les touchers de l’Esprit,
un désir montant depuis l’astre de ton sexe-blessure,
le sang et les langues, les creusées vasques, étranges,
ah dévorer partout la surface sienne, dieu des tourments,
et jamais se réveiller, jamais plus revenir seul,

j’ai le souvenir de tes contacts fébriles, la divine peau, il y a longtemps et mes mains sans toi, sont devenus des poings massifs et informes,
il faut encore faire surgir le souvenir de nos contacts,
dans l’exercice de l’ombre, exécuté à la confluence des mirages,
les sensations qui frissonnent et fixent tes yeux sombres diamants, rutilants,
les halètements de ta bouche rose au fond de l’obscurité,
dans les lumières de Dieu ; les flammes de la cire,
éclairent la chute de tes cheveux noirs et des lèvres si délicates ..

Ah frissonner ensemble, courant minuit dans les rêves de la bête infinie, ses babines retroussées sur des dentitions de nacres, violentes, et aimer la dévoration des chairs, tes ventres ouverts et le sang …
Quel est ce sentiment de l’étoile
l’appel de nos merveilleux lointains ?
Quelle est cette figure dans notre mémoire, qui sculpte le souvenir ?
Ta bouche, le creux de tes seins et les mondes parfaits, uniques et unifiés, dont les habits de signes chaque jour, réouvrent ma respiration,
peu importe le départ de soi ou l’exil, il restera ton existence sienne …

Nos corps figés dans l’instant éternel, au beau milieu des mondes honnis, sont des expressifs vagues, divins, des images de l’âme heureuse, et l’amour est un jeu doux et sauvage, un apprivoisement …
Nous nous sommes aimés puis les autres en nous, ont dit « non ! »,
dans leurs criantes maisons de santé, leurs chambres chimiques,
nos corps devenus grossiers, mal charpentés, hideux,
sous l’effet des capsules blanches, inconnues et infâmes,
une ingestion de morts-vivants, aux raisons et langues pâteuses, zombifiées,

devant les vagues à minuit, par les vents doux de l’été,
je vois l’Église, la place des souvenirs, la sculpture anthropoïde, allongée, je sens l’odeur de l’océan et le bruit des vagues qui arrivent tout prés, et le porteur de nuits passe avec ses lourds fardeaux,
l’âne qui emmène le prince, cherchant des planètes vives, de nouveaux jours, celui qui transporte l’amour fièvre pour les voyages, les colonies, les souvenirs,
toutes celles et ceux qui font la doublure des jours heureux,
mort.es, fuyants, exilé.es, malades, demeurés, fous et folles de Dieu.

MP – 30052025

Hériter d’une forme

Faire ou ne pas faire les liens ou les raccords dans son expérience vécue, d’un tissage symbolique issu des voyages, des lectures, des musiques ou des films repris dans son existence comme des expériences d’appréhension d’une forme pensée typiquement humaine qui vous est propre, c’est se poser la question de l’héritage d’une forme symbolique dans sa propre vie ; et cette question de ce dont nous héritons et de la manière dont nous héritons d’une forme pensée (une question largement travaillée par Stanley Cavell dans la manière dont il et nous hérite/ons de J.L. Austin et de Wittgenstein), revient à radicalement se poser le travail d’hériter comme un travail de soi, pour soi et sur soi, une action sur soi dont la charge symbolique est très forte et remarquable de possibles situations d’expériences communes de la vie. Hériter ou transformer le devenir soi, en un devenir monde pour le futur, qui poursuit le travail de ses pères, va consister alors à cercler et nourrir un domaine dont nous héritons ; un « domaine de joie » (J. Bertin). La triple question du travail (planter les graines, faire pousser dans un travail d’éducation et de dressage, attendre les promesses des saisons et récolter les fruits et leur libération de formes), et de la supposée authenticité du domaine, comme de ses frontières symboliques agit comme une transposition dans sa propre vie, des vies des autres présents et disparus qui ont travaillés pour ouvrir sa propre existence à la forme pensée originale qui vous caractérise et favoriser ses expériences historiques de l’existence commune.

Dans ces perspectives de comment, pour quoi et de quoi nous héritons, je pense immédiatement à deux mouvements de littératures français et allemands et un mouvement important de sociologie interactionniste américaine ; je pense à Robert Pinget du Nouveau Roman et à ses deux romans étrangers à la forme de narration classique ; « Mahu ou le matériau » (1952) et « L’inquisitoire » (1962), je pense aussi aux cinq textes de Franz Kafka, admirables d’originalités et de désespoirs : « le procès » (1925, posthume), « le château » (1926, posthume), « la métamorphose » (1915), « la colonie pénitentiaire » (1919) et « Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris » (1924), enfin je pense au travail immense et remarquable du sociologue américain Erving Goffman (héritier lui-même du pragmatisme philosophique et de l’interactionnisme symbolique de G.H. Mead), sur toutes les questions liées à l’ordre de l’interaction dans les deux volumes de « La mise en scène de la vie quotidienne » (1956 et 1971). Ici hériter demande un travail long et passionné de mises en liaisons des différentes formes symboliques puissantes à l’origine d’une expérience subjective particulière du monde présent. Un certain ordre symbolique doit être trouvé quelque part, par l’entremise de moyens d’exploration et d’enquêtes sur différentes manières de formaliser l’expérience subjective du monde humain.

Nous sommes ainsi conduits naturellement à nous poser la question d’une forme inscrite dans la réalité (l’est-elle vraiment inscrite par une sorte de grammaire de l’interaction ? Ou un réalisme particulier suppose et garantit l’effectivité des rapports moi/monde) de ce que Wittgenstein travaille aux corps de ses pensées toute sa vie ; la présupposition d’un ordre commun à priori qui réunit la pensée et le monde, un ordre logique, grammatical ou vivant ; les chemins difficiles le conduisant de l’atomisme logique à la forme de vie. Quand nous relisons quelques passages sortis du texte de Robert Pinget – « L’inquisitoire », nous sommes irrémédiablement frappés par l’étendue d’une forme de grammaire télégraphique liée à un récit neutralisé, à la vue spatiale et horizontale plus que verticale ; l’inquisiteur ou l’interrogateur – « oui ou non, répondez » -, assigne au domestique le travail d’un faux récit qui ne mène jamais vraiment nulle part ; un empilement de descriptions sans conclusions, ni décisions, censées refléter un ordre asynchrone existant uniquement dans les formes attendues ou présupposées de l’inquisiteur, ne fait qu’encombrer toujours plus un faux cercle de non préhension d’un monde tout entier ; le texte fuit à la lecture, il s’échappe et avec lui le contact avec le réel, et seul un travail de documentaliste rigoureux fait par le lecteur permettra par la prise de notes au fil de la lecture, de constituer un bloc de liaisons entre les personnages, les lieux, les fonctions, les scènes, les réactions sans jamais qu’un récit soit proposé. Ici l’auteur Robert Pinget n’est plus vraiment maître d’un bloc textuel qui ne s’appelle plus livre ou roman et ressemble plus à une enquête d’ordinateurs, un résultat machine, où le vrai est absent ; un résultat inerte ou un compact esthétique issus d’une machine de tri travaillant dans les réponses du domestique. On imagine la fatigue de celui-ci, due à l’exercice répété de l’aveu et la position délicate et douloureuse qu’il occupe dans le roman ; il est l’avoué permanent d’une forme déployée par une technique grammaticale et qui s’enfuit et ne dit rien aux autres.

Poser la question d’un réalisme fuyant, ou d’une appréhension fragile, désordonnée et angoissée de l’ordinaire ou du réel (le réel est toujours ce qui nous résiste et qui revient seulement par des crises, des interactions mal organisées, des conventions sociales heurtées, une grammaire aux contacts vivants et vulnérables), c’est avec Franz Kafka se demander aussi si un ordre du monde existe à priori qui commanderai les situations de narrations bloqués, statiques, figées, typiques des deux romans « le procès » et « le château ». La saisissante impression d’un récit qui n’avance pas est la première et la plus importante impression de lecture de ces deux textes. Il manque une dose de vie, de percussions organiques et intentionnelles, de hasards liés, de choses investit par des intentions, de liaisons vivantes, improvisées et/mais fonctionnelles ; quelque chose est cassé, les phrases ne font référence qu’à des faux-semblants, des apparences, des lieux vides – la parodie de Justice ou les aspects risibles du Pouvoir – qui là aussi s’enfuient, se démettent de leurs fonctions traductionnelles situées dans la vie des mots et des verbes d’actions (instruire, témoigner, délibérer, juger, fuir, condamner pour « le Procès » // arpenter un territoire, délimiter des frontières, soudoyer des subalternes, fréquenter des représentants, saisir une hiérarchie complexe dans « le Château ») . Dans le texte « la métamorphose », Grégoire Samsa pense d’abord à arriver à l’heure à son travail, même si sa transformation en cafard l’empêche de se déplacer et de s’habiller correctement comme ses habitudes de vie le commande. Il ne veut pas déranger sa famille et reste consciencieusement lié à son patron par l’économie changée de sa vie et l’adjudication centrale de son corps au seul droit du travail.

Enfin si nous devons relier, l’espèce de fuite du réel, et la manière dont les mots organisés en textes ne sont malgré tout leurs efforts autonomes, incapables de nourrir un récit à la progression vivante, nous devrons nous attacher à d’autres textes de ces auteurs qui font et travaillent la forme de vie des mots ou bien remuent l’organique d’une vie humaine ; par exemple, « la colonie pénitentiaire » ou la sentence du bourreau est inscrite marquée ou tatouée directement sur le corps du condamné, et ou la machinerie complexe qui matérialise la justice s’applique brutalement dans la vie des condamnés. Si par un autre détour, nous relisons tout le travail immense de Erving Goffman, et notamment la façon de faire du sociologue des interactions et d’une méthodologie de description par la situation, chargé d’un terrain d’enquêtes, le report détaillé dans une sorte de langages des interactions sociales et humaines des différentes manières ou styles d’interactions dont la visée sociale s’organise au moyen de rites d’interaction, de mises en scène théâtrales, de situations de jeux de langage et de coopération, il nous faut là aussi – et avec un espoir quand à la découverte et la consolidation d’un réalisme des usages – avec Erving Goffman montrer les interstices vivants de la société humaine, les entorses, les stratégies éprouvées et les friabilités naturelles ou sociales, ou les ruptures dans l’ordre interactionnel et symbolique.

Hériter d’une forme symbolique et vivante est donc un chemin ardu, très difficile qui peut prendre des années ; cela demande une attention à ses propres réactions affectives, ses jugements esthétiques, ses réflexions éthiques, cela se fait dans l’hommage des vivants à d’autres vivants qui ont comptés pour nous-mêmes dans ces passages de la vie ; hériter c’est retisser la forme pensée qui a construit votre propre vie avec vos pères et mères, vos oncles, tantes et grands-pères – revenir à sa propre famille de pensée et d’actions – , mêlée à toutes les amitiés stellaires dans et par vos expériences de lecteurs, d’auditeurs ou de spectateurs, qui ont fait ce que vous êtes (ces amitiés avec les créateurs et créatrices par l’élévation d’une belle forme au lointain ; Nietzsche).

Fragments d’un monde détruit – 166

L’appel aux ombres

« Quelque chose d’ex-
citant dans le cata-
clysme & l’ef
-fondrement d’empires.

Irrévocables, ir-
rémédiable,
Apocalypso
& ce vibrant
chaos bigarré

nous avions espéré
pouvoir
naviguer
plus bravement,
raisonnablement &
avec plus d’effi-
cacité, l’effort
d’être humain,
& « moral »
& « bon »
aboutissant,
finalement,
terriblement
& simplement
à
la Fin. »

Joyce Carol Oates, « Apocalypso », in « Mélancolie américaine » p.50, traduit de l’anglais par Claude Seban, Éditions Philippe Rey 2023.

Crédit Photo : Romuald Chilard

Derrière le soleil rouge flammes, au crépuscule, la ville,
de ses oraisons d’ombres fuyantes derrière leurs visions,
demeurent les froids silences embarqués, les beaux restes,
les alignements de tôles brûlantes, personne ne survit là,
claquemurés dans les zones à clim, l’air froid circule,
dans les gaines des bâtiments, dernier cri, pour le luxe,
la lumière blanche des néons, le flash et le sexe-mortel en direct,
les individus numérotés marquent leur exacte présence,
par eux-mêmes, chacun prouvant à l’autre son acceptabilité,
à la surface des zones valides, des esprits frappeurs et des corps-mutants, catalogués, nettoyés, par la science d’une gestion du « rare », de l’inattendu, de l’imprévisible ; ils traînent, miséreux et vagabondent, les invalides groupés en meutes de faim et de rêves …

L’infoguerre transite dans les veines des écho systèmes,
câblées sur l’horreur primitive, la mathématique bleue, digitale,
les masses de corps agencés dans les quartiers de surveillances,
reçoivent des codes vitaux à durée temporaire, qu’ils avalent sans bruits, on peut rentrer et se nourrir à l’intérieur des grands supermarchés, en se munissant des codes aux cartes cryptées ; l’inscription secrète, avec nos mémoires mortes, figées dans sa lumière ; nos langages sont des ruines projetées ; des déchets, des absences, rien de nous mêmes ne peut filtrer ici, maintenant, et leurs procédures d’alertes, aux détails ésotériques et très seuls, trônent dans l’œil cyclope, la supervision de toutes traces.
Notre bien aimée télévision est la seule vision programmée des futurs … Et les ombres remontent comme des proies de lumières ..

Les ombres ont criblées les voiles de grammaires, par les songes,
un éventail ouvert de possibles, de directions froides, d’espérances,
la transparence prônée par les maîtres est ici le mot d’ordre, le nœud gordien, d’un réseau de traits fixes, d’attitudes, de récits, de déplacements, mais cette prétendue ouverture à soi, est un faux passage en trompe l’œil, tout est percuté aux seules marques du contrôle ; signes, sons, souvenirs, promesses … Les linéaments, les vagues illusoires, les déclinaisons des forces, sont là pour creuser des angles pratiques, des coins de faiblesses, du faciès facile, mais rien ne sort de la prison mentale ; que la lumière flash qui pulse, et le bruit omniscient et omnivore, l’espèce d’écrasement par le bruit. Le fétiche est le code alpha de la ville, qui crypte et exclut de soi-même, le fétiche du mental inerte, un processus à sens unique, terminal, et les automates de tri continuent leurs fabrications morbides ..

Il faut voir les nombreux spectres figures, l’absence de matières,
venir empêcher les ombres de se mouvoir, d’étancher les soifs de l’existant, sur chaque site d’expériences disparu, placées sous les graphes des terreurs, les prescriptions du rien, l’absence de vies déjà partout présente, ils veulent supprimer les mémoires des mondes, l’Histoire, et se rendre univoque en contrôlant l’air, l’eau et la nourriture, la voix de son maître dégouline à la surface mienne ; téléviseurs, et les spectateurs mutiques payent le prix de son silence,
ah dieu du vacarme, des mondes terrifiés, qu’arrive t-il …
N’abandonne pas les enfants des signes, de l’eau et du soleil ;
voir les défilés d’objets monochromes métalliques, les phares et les moteurs, aux capots brûlants, voir le soleil se coucher à l’horizon.
Que reste t-il des traces digits, des ordres du mental froid et bleu,
sous le règne infini des fétiches monnaies ..
Des cryptes du silence intime ; des signes fantômes du vide qui les hante …

MP – 23052025

Les voies du silence

D’où sort ce mystérieux et viscérale besoin d’écrire quand le corps épuisé par les stimulations extérieures d’une journée de travail ne devient qu’un support de matérialité pure, une absence de formes du sens ramenant aux surfaces d’une langue muette, des directions d’actions, des forces qui se sont imprégnées de vous mêmes et ont traversées des vies sociales comme des interactions multiples et vivantes qui s’enfuient au passé. L’incessante dépression symbolique, la perte d’authenticité, les aspects dérisoires et vains de tout ce qui se dit et se mesure à travers vous, sans et avec vous, forcent un passage dans l’extérieur expressif pour exprimer le vide, l’inutile et l’absurde ; le spectre Nihil qui doit grandir encore en vous même, pour qu’adviennent les possibilités d’une création de et par soi-même ; une autodétermination de la forme pensée. Mais une fois bouclés tous vos intérieurs sociaux, quand plus rien ne franchit l’épreuve du pour soi-même, il reste encore le langage et ses administrations militaires, retorses et tatillonnent ; l’espèce de totalité d’une grammaire spectrale et morte, dont les activités gouvernées par des corps de règles, des verbes fantassins ou transitifs, des qualificatifs supports à la description normale et autorisée des choses informent tout un art de l’emprisonnement linguistique et mental.

Quand l’écriture à la fin de l’administration du paragraphe n’invente plus rien du futur, ne détermine aucune possibilité égale et libre de vivre mais se contente avec une langue techno administrée, d’aligner les signes comme des briques de murs afin de bâtir cette forteresse digitale aux remparts infranchissables, alors nous faisons l’expérience de la chute dans les prisons du langage ; comme l’a faite Franz Kafka à un degré d’acuité et de génie bien sûr anormal et exceptionnel. Après trois heures d’écritures intenses, le sentiment qui ressort est le dégoût devant des mécanismes de phrases bien huilés, des aplats de descriptions clicheuses, des verbes qui ratent l’action qu’ils sont censés produire dans la fiction. Dans la situation de l’arpenteur du « Château » [1926] le lointain monde du château qui représente la suite logique de l’action, ou bien le passage futur vers une sorte de fin d’une irrésolution tragi-comique de K, les phrases échangées dans de nombreux dialogues sont des émanations des pouvoirs du château infiniment lointains et peu compréhensibles. En en restant à la description d’un univers – un monde politique cauchemardesque par exemple – je reste ainsi enfermé à l’intérieur des rythmes, des styles de narration, des positions fonctionnelles, des espace-temps à priori régulés et des rôles cibles des mots et des contextes d’accueil de ces symboles qu’auraient ainsi pu anticiper un corps de règles, un habitude de narration et d’univers déjà décrits, une récitation morne et sans saveur débitée par une machine à lire inhumaine.

Saisi par l’épouvante du récit qui se déroule sans auteur réel, vivant, je me retrouve dans la situation d’une forme de vie symbolique, artificiellement construite hors de soi-même par un pur mécanisme grammatical de guidage et de prévision du futur signe symbole le plus probable dans une suite algorithmique ; horreur ! Ce n’est pas moi qui écrit mais une pure machine de probabilités comme un automate seigneur qui maîtrise les traces et matérialise dans le monde fictif, une histoire diablement humaine. Mais c’est justement cette matérialité ou organicité des symboles – je m’en aperçois aux contacts rigides avec une suite de mots qui ne se laissent pas pénétrer ou imaginer – qui fait défaut dans mon récit. Je me demande alors si cela tient à l’absence encore de personnages intégrés au récit, si la fonction de description pure hors dialogues ne rate justement pas la saveur, le tissage symbolique ou la texture de la vie derrière le mot, le rythme du temps conversationnel, l’espace des dialogues multiples, incarnés – pour le moment absent – qui positionne l’agora et les joueurs joueuses – protagonistes. Dans l’étoile de cauchemar censée abriter le monde que je veux décrire, les dialogues comme morceaux de braises encore vivantes seront d’abords exclus et le récit, commandé par la psychologie d’un pouvoir totalitaire, sera intégré dans la grammaire morte des non décisions, pour permettre le contrôle de tous les individus, par un présent fixe et l’absence même de futur.

La langue techno managériale peut parfois donner cette impression massive d’être totalement coupée des contextes d’emplois ordinaires des mots signes, et cet envahissement de ses espaces dialogiques intimes par coloration vers le neutre et la grisaille efficiente et verbeuse, et l’effacement progressif du rapport à soi, en une masse informe de sons et d’orientations systématiques, amène l’auteur d’un récit à être poussé hors de ce qu’il veut dire, et à devenir l’auxiliaire zélé des multiples zones de commandement des spectres figures de la grammaire morte. Car la structure grammaticale commande le déroulé des phrases, elle force l’imaginaire à rentrer dans des cellules aux barreaux rigides, aux formes d’expression toujours nivelant et égales ; catégories et identités deviennent ainsi des moyens d’asservissement de la fiction grammaticale qu’est le sujet humain. Si je veux visiter le monde de cauchemar que j’ai décrit en introduction de mon récit après coups, je suis arrêté et stupéfait, je reste en dehors des limites imposées par le récit, parce que le découpage de ce récit apparaît, le squelette, les coutures et les points de tensions demeurent à l’extérieur, encore bien visibles, mais ce que je recherche précisément est de montrer d’abord cette mécanique de guidage et d’orientation fournit par une grammaire surplombante et impérieuse et ensuite seulement d’offrir aux lecteurs la possibilité d’une double vision ; intérieure au monde que je décrit, extérieur au monde ainsi décrit par les réflexions de la raison critique.

La force immense de Kafka réside en ceci que son monde totalement prévu et imposant, ne ressort comme un filigrane apposé sur chaque phrase unique mais administrée, que par devers la lecture de situations de récit bloquées – dans la doublure muette liée à la sidération inouïe de son lecteur devant l’innommable ; l’absence de la Justice, l’absurdité de la condition moderne et l’absence de la Liberté – qui semblent comme séparées de la puissance évocatoire du procès symbolique instruit contre le monde vivant que déroule chacun de ses récits ou nouvelles. Il y a donc ici une frontière ursymbolique, une forme originelle de critique, un passage difficilement trouvable, une limite intérieure / extérieure qu’un philosophe comme Wittgenstein n’a cessé d’utiliser pour montrer la voie de l’éthique ou les voix du silence. Et cette découverte du passage qui est la séparation du dire et du montrer, si difficilement faite par le lecteur attentif et désespéré, ressemble à la compréhension de la place naturelle des mots dans nos vies ordinaires. La fonction vitale des mots d’une langue qui se trouvant réduits à des pièces d’une machine à produire du texte, – une grammaire morte, vide, mécanique ou spectrale – finissent par tous ressembler à des jetons de faussaires.

Fragments d’un monde détruit – 165

Le corps sonore

« […] Quatre mesures d’introduction, un signe de tête à Peter, et ils étaient lancés, le motif majestueux des notes graves s’élevant en souplesse, la ligne du piano s’ajustant à la mélodie déliée du violon, les voix médianes se mouvant sans efforts, l’ensemble tournoyant dans l’air languissant. Peter jouait avec assurance, sans se préoccuper de la musique. Claude dans sa tête, entendait les paroles douces amères de la mélodie.

Musique,
Musique,
Pour un temps
Apaise nos tourments
Pour un temps,
Pour un temps, pour un temps,
Apaise nos tourments.

Ça marchait si bien que Claude introduisit un très léger rallentando, comme ils approchaient de la cadence. Peter le suivit avec une souplesse inhabituelle et lui lança un sourire en coin pendant qu’ils tenaient le dernier accord. « Épatant », chuchota Claude à la fin. […] »

Frank Conroy, « Corps et âme : l’enfant prodige », p.179, traduit de l’anglais par Nadia Akrouf, Gallimard, 1993.

En exergue à ce livre :

« L’héritage qui t’est venu de ton ancêtre,
il te faut l’acquérir, pour le mieux posséder. »

Goethe, Faust.

Space Colony Art from the 1970s. Illustration by Rick Guidice of a colony with a cutaway view

Quelle est cette nasse blanche qui grandit hors de nous ;
à l’extérieur du son, et qui presse les yeux et les gestes,
cette limite invisible que traversent les seuls mouvements vitaux,
les lents, les accélérés, les froids, les inertes ou les brûlants,
comme une ombre seule, déjouée, une dramatique possibilité,
de n’être plus là après tout, emporté par les sons, les anti gestes,
plaquée contre les chairs amorphes, la voix sienne et découpée,
envahit par le silence affreux, la blessure rouge et seule,
et la musique ramène la vie au centre de toutes choses,
elle est le feu et le vent, la lumière et l’apaisement,
ma compagne nue, radicale, toujours vive et fuyante.

Je t’entends revenir dans la chambre vide, l’informe vie, sans attaches, à te suivre au plus prés des brisures, des frontières,
j’écoute les lignes du vent qui soufflent au dedans de nous,
musique grande, silhouettes audio et spectres figures,
je sens la fraîcheur divine qui baigne tout cet esprit,
l’harmonie des ombres fières, le ressac des étoiles …
Et ce peuplement de solitudes, cette merveilleuse histoire,
qui par les lignes du son, fabriquent un lieu à soi et un temps,
là pour faire transiter son corps dans l’expérience à venir,
le fil du morceau d’âmes brûlantes qui s’enfuit dans l’obscurité,
un mur de signes, transmués ; un rêve sans aucun présent.

Et si tu veux donner un coup d’épée au hasard, dans l’obscurité,
pour s’assurer de ton existence, des règles de ta propre vie,
tu verras grandir les histoires folles du son,
par une série d’images acoustiques, un souvenir plein et vivant,
un mot signe répété dans la bouche des joueurs,
un calibre parfait, une détermination forte et sans failles,
jouer l’accueil par ses autres, la possibilité d’être enfin compris,
devenir les corps libres qui suivent les traces des sons,
permettre qu’advienne le monde aux formes aimantes,
aux contacts fébriles, déclencheurs d’espérances …
La note qui déplie glacée, les nuages de fils invisibles,
et cherche son chemin au milieu des cathédrales …

Et si tu changes de voix et de visage, à chaque apparition,
c’est à cause des régimes et des polices d’incarnation, des forces présentes, derrière les corps fragiles, survivent des lambeaux de mémoires, des fausses trappes, qui emmènent, happent et annulent,
laisse moi dévorer les différentes mémoires du son,
celles qui font advenir et font oublier, les douleurs et les plaisirs,
celles stockées sur des capteurs de différences,
des systèmes audio décentrés, de grandes et belles sculptures …
Ah enfin voir le flash souvenir, codé dans la vie de la musique,
la projection ultime des images mentales par les sons,
sans rien autour, neutre, vide, sans autres signes …

Mais l’attrait physique du son sert aussi aux horreurs, aux servilités,
à la surveillance audiométrique, aux marquages des corps,
dans les systèmes spatiaux numériques, surgissent les cellules liquides, il y est facile d’enfermer les traces, les chemins, les visages et les sorties …
Ils suivront les arpèges du néant, les codes-barres aux passés rigides. Ici la forme spectrale de la présence à soi est saisissante, elle surgit par la musique morte, et dresse un mur de projections, une maladie froide et lente qui sépare les corps, les langages, et isole, l’absence de voix, la perte de la libre décision, la même ritournelle d’oiseaux métalliques, rassemblés par milliers, qui fait saigner la terre et empêche le vent de souffler.

MP – 16052025

Fabriquer la haine

Si des convictions démocratiques fortes, des vertus d’admiration pour l’idéal des biens communs ne sont pas cultivées et enseignées dans les ensemble de réponses éducatives, les lieux de délibération collective, et ne font pas partie intégrante des politiques publiques et des éthiques de la décision sociale, nous nous retrouverons à deux lignes de fuites et de pertes d’un modèle social mondialement pulvérisé, dans ses grandes déterminations internes ; solidarité transgénérationnelle, aides publiques aux plus pauvres et soins aux malades, élévation culturelle et sociale, tolérance laïque et respect du libre rapport à soi. La destruction de ce modèle social qui peut être un modèle social européen, demeure un enjeu majeur du futur des sociétés humaines ; un possible changement de conception de l’Esprit de la société, quand à la possibilité de vivre libre et en sécurité i.e c’est à dire de vivre sans dépendre du bon vouloir de puissances économiques et super prédatrices qui n’ont que la norme générale du profit et la conquête de territoires comme logiciel d’actions privées et publiques. L’espèce de transformation actuelle de conduites et de croyances en la vertu ou la dangerosité supposée de ce modèle de solidarité dépend de l’action d’hommes politiques parmi les plus dangereux, qui font partie d’une internationale réactionnaire ou de la droite globale (un néofascisme) ; leurs seules préoccupations d’abord électoralistes et court-termismes est de saper l’idéal de l’État de droit, moraliser le débat publique en instillant l’idée dangereuse d’une guerre de civilisations et d’une supposée destination naturelle des êtres vivants (chacun devant occuper une fonction conforme à sa nature) et d’un rejet féroce et xénophobe des étrangers et des migrants.

En matière de liberté reproductive et sexuelle, la droite globale et ses versants chrétiens ultraconservateurs (MAGA, Civitas, Agenda Europe, Ordo Luris, Némésis, Manif pour Tous …), soutiennent des positions pas si éloignées (finalement et honteusement) d’islamistes ou de juifs radicaux pour lesquels, le corps d’une femme est une sorte de maison de dieu ou un espace de pêchés de chair toujours dangereux, corps dont la libre disposition n’appartient plus au sujet de droit et de volonté – une femme vivante et libre – , mais reste la propriété de dieu, de ses représentants masculins et de ses institutions. Tous les désirs naturels seront orientés voire réprimés par un dressage du corps vers sa soumission à l’homme et une utilisation des parures, des pensées, de maquillages et de beaux vêtements en direction de l’homme et du père placé au centre du foyer. L’identité rêvée d’une jeune femme ainsi fragilisée ou brisée par des obligations morales très strictes, un risque pour sa propre vie ; elle demeure livrée à son espace intérieur – sa seule liberté quand elle peut encore vivre son intériorité – et ne peut compter que sur le courage de la révolte sociale et culturelle de tous ses autres, – la sororité politique et artistique comme en Iran.

Dans l’extrémisme terroriste en Afghanistan ou en Iran par exemple, la critique de l’occident mêlé à une sorte de confusion entre l’islam, le musulman persécuté et un prolétariat victime du capitalisme de prédation – une tactique de paravents, de brouillage et de masquage idéologique – , s’accompagne de lois abjectes qui exigent par la violence de la désensibilisation sociale – la perte de contacts entre les humains – que les femmes soient couvertes intégralement, qu’elles n’attirent plus les regards et déclenchent les faiblesses instinctives chez l’homme, qu’elles ne puissent pas exercer certains métiers, ni suivre des cours à l’école et à l’Université. Et le mensonge politique terrible des mouvements de la droite globale est de nous faire croire qu’ils luttent contre ces positions abjectes et fascistes de l’Islamisme radical qu’eux mêmes attisent par l’adoption d’une vue artificielle et purement imaginaire, faite d’une opposition fausse entre une supposée civilisation judéo-chrétienne luttant contre des arabo-musulmans ; ce fantasme terrifiant de la guerre de civilisations est une arme idéologique très efficace – un exemple de la fabrication du faux et de la haine par l’idéologie réactionnaire – pour monter des groupes humains les uns contre les autres, promouvoir la xénophobie comme principe d’actions politiques et instrumentaliser l’Histoire des peuples et des cultures.

L’autre exemple de fabrication du faux et de la haine dans l’histoire politique récente et qui a constituée une arme rhétorique décisive dans la montée en puissance des États autoritaires au sein des Empires (Russes, Américains, Hongrois, Roumains, Slovaques, Italiens ..), est l’arme du « Wokisme », la supposée idéologie « Woke » ou la guerre culturelle menée par la droite réactionnaire – enfin un épouvantail culturel crédible avec lequel instaurer un règne de confusion médiatique pour désorienter les masses – identifier un ennemi, rassembler ses langages, forcer sa culture, remporter ses jugements) – qui tout en se servant de la faiblesse et de la fragilité extrême des convictions démocratiques, médiatiques et sociales depuis l’attentat de septembre 2001, instaurent l’illusion forte et hallucinante d’un combat culturel supposé (que la droite ne fait que malheureusement gagner à chaque conversation médiatique, puisque 1) ce combat est purement fantasmatique et imaginaire et 2) étant imaginaire, tout interlocuteur qui impose ce combat en détient seul les clés, dans une sorte de monde parallèle), à mener contre une supposée « Cancel culture » ou une culture de l’annulation venue des États-Unis.

Ici ceux qui sont visés sont des boucs émissaires faciles d’une supposée idéologie anti universaliste, et communautariste qui violent les biosécurités et les normativités des États, remettent en cause la hiérarchie naturelle du juste et de l’injuste, prétendent mettre en questions l’empire de la Raison mythique et universelle. Le tronc central de ce discours halluciné est le suivant ; « On va vous aider à y voir plus clair, vous êtes manipulés par les gauchistes, les idéologues marxistes, les écologistes (ces fameux khmers verts qui manipulent la perception collective d’une supposée crise climatique et énergétique !), les mouvements féministes (Me’Too …) Vous ne détenez pas l’information juste et si vous souhaitez que votre famille, vos pères et vos propres enfants puissent obtenir de bons emplois, une bonne situation sociale et gagner de la force économique, une capacité d’influence réelle chez les puissants, une hiérarchie de valeurs et enfin du respect culturel et symbolique , alors votez pour « Nous » (MAGA, Fidesz en Hongrie, Fratelli d’Italia, Rassemblement National …) Votez pour nous, c’est à dire succombez au chantage de la puissance), faites le choix de la vie forte, de la famille, de l’ordre et de la sécurité, de la vie culturelle supérieure, et de la performance contre les dégénérés culturels, les détraqués sexuels et la capture du sens de vos vies par des masses de pauvres, de différences incompréhensibles et de malades ».

Ici, une non différence de mondes – un « solipsisme collectif » (G. Orwell) – est remarquable de la possible incommensurabilité qui va tenir l’entrechoc sidérant entre deux êtres humains, deux vies, deux systèmes de jugements presque parallèles – deux régimes de discours et de croyances – et qui lorsque ils ne sont plus parallèles lors d’événements terrifiants ou dramatiques (attentats, catastrophes climatiques, guerres …) qui les font pencher et se briser sur la nécessaire solidarité humaine envers les plus vulnérables, les victimes de la vie peuvent se rencontrer et apprécier leurs luttes communes – ce Kairos ou cet instant critique du drame – pour restaurer la vie mutilée. Deux cercles croisés dans un entre cercle social, un nouveau milieu culturel symbolique ; un espace-temps de contacts sensibles et qui va apparaître au fil de la succession des événements extrêmes comme un lieu de travail et de soin et un moment d’attentions à la vulnérabilité de la vie elle-même. Car il s’agit bien là effectivement d’une pacification de nos liens sociaux dans cette mesure de l’existence d’une série d’évidences terminales qui frappe depuis toujours la conscience humaine ; la naissance, l’amour, la haine, la maladie et la mort … Mais cette pacification de nos liens par la vulnérabilité comme condition existentielle de l’humain peut échouer à se faire voir, à se montrer, à devenir un autre sens dans nos vies ordinaires car ici, et toujours, l’influence globale des médiacraties est majeure (réseaux asociaux, télévisions gouvernementales, censures culturelles et journalistiques, coupures Internet …) en tant qu’elles sont en capacité de masquer les faits historiques, de fabriquer ce que l’on peut appeler du « territoire négatif » (par exemple occulter la situation terrible à Gaza), zone de non perception collective, zone d’aveuglement idéologique majeur. « Tout ce qui existe n’est pas ce qui existe pour moi » ; je ne vis pas dans ton monde et je souhaite férocement vivre dans leur monde, car j’ai peur de toi et j’ai mal … »

Fragments d’un monde détruit – 164

Dialogues du vent et de l’oubli

« La sensibilité au temps est une forme diffuse de la peur.  »

Emil Cioran, « Le crépuscule des pensées », p.55, traduit du roumain par Mirella Patureau-Nedelco, Editions de l’Herne, 1991.

Harry Clarke’s Illustrations for Poe’s Tales of Mystery and Imagination (1919). Berenice.

Il fait froid, ici et ailleurs, l’étendue de basalte rouge semble infinie …
A côté du rocher métallique sourd, de la pierre mutique,
se tiennent les grandes harpies, les créatures astrales …
Il fait nuit et la double lune éclaire toutes les ombres,
un dialogue naissant passe par les quartz silencieux …

Le vent récite la prière de minuit ; « va et viens par ici, sans espoir, car toutes choses ici bas, traînent et meurent un jour sans raisons, et les corps délicatement sont pris de maladies et de corruptions, leurs fières jeunesses se transforment et leurs visages sont frappés de stupeurs. Les yeux du néant regardent en toi, ils te voient partout, tout le temps, et transpercent les carapaces des Dieux … »
L’oubli répond dans la musique des précipices, des silences et des murmures ; « toi qui a saisi de froid et de douleur les corps, fait d’eux des pantins mécaniques allant par vaux et par monts, sans but ni passés, avec qui, la mort discute du montant des primes, pour chaque âme traversée et torturée vers la fin, dis nous enfin le prix du sacrifice … »

il fait petit jour, l’aube, aux couleurs violettes, arrive,
et le désert immense a effacé toutes les traces
des passages fiers, des écrits marqués sur les pages,
des folles avancées, des paroles bleues, sans rien autour,
le sable de l’anti mémoire à recouvert le fond des choses,

le vent se tourne vers le soleil naissant et dit ; « viens tu faire le ménage avec moi, nettoyer les passages des morts, dévorer leur chair quand elle est partout présente, emmener la poussière vers la poussière, et lui donner la couleur des braises d’un feu infini ? Dans tes rayons ardents, je veux vibrer au diapason des forces ; eau, terre et feu et faire voler les âmes détachées de la vie, à toutes fins inutiles .. »
L’oubli répond légèrement agacé ; « je suis le seul astre opaque, le miroir des absences, en moi personne ne voit et n’entends rien car je suis présent uniquement quand tu t’enfuis, je porte la mémoire neuve, la force de sidération, le silence enfin comblé … »

Sur ces terres immenses et désolées, il semble que rien n’arrive, ne pousse, n’advient,
seules les nuits profondes ont fait naître le noir galactique,
la seule lumière vive provient des étoiles,
le désert est rouge, le monde froid, incommunicable,
et la plaine qui tient la terre partout solide et triste
est la terre des tristesses, aux corps mutilés, aux ancêtres perdus …

Le vent dit qu’il ne veut pas vivre ici, qu’aucun corps ne se meut sans lui mais que là, maintenant, toutes les âmes errantes sur cette terre étrange, pourraient périr et rejoindre l’oubli ; « oubli, laisse moi, je t’en prie, aucune raison de vivre ne survit encore en toi, pour mouvoir, faire renaître, par la volonté de puissance, le vouloir de toutes les forces engagées et je suis le vent qui seul, fait mouvoir, glisse dans les tissus multicolores, drape le sable d’un autre sable, promet un ciel futur .. »
L’oubli annonce avec les hurlements des chiens du Temps ; «  le vent est devenu fou ! Moi seul garantit la vie future, parce qu’il faut bien oublier pour se souvenir encore, faire renaître les sons du silence, l’abîme de blancheur des pages nouvelles, promettre les futurs qu’appellent chaque geste, chaque signe et chaque vision … »

Le jour passe, transparent, solitaire et faible ; chaque mouvement, étant devenu soudain un mouvement de trop, une charge terrible, une fatigue lente, désespérée ; et sur la terre étrange du dialogue, le vent meurt à petit feu, dans l’effroi grandissant, il se consume comme une feuille de papier dans l’obscurité …

L’oubli crie à qui peut l’entendre ; « je préfère quand les choses sont bien dites, quand elles sont bien fixes, qu’il n’y a plus rien à attendre, plus rien à espérer, et que le tableau qui nous contient soit bien accroché sur le mur de leurs visions … C’est pourquoi je te bannis du territoire des morts, toi vent et faiblesse du mouvement vital … »
Le vent recroquevillé au fond des couloirs du Temps, flambant neuf, murmure dans l’espèce de trou qui lui sert de visage ; « je retiens ton absence de noms, la faveur des traces, les correspondances gracieuses, le même chemin que j’ai pris pour entourer les corps des vivants … Et je saurais à l’avenir repérer ta venue parmi nous, oubli du monde, empreintes des possédés, force sans qui rien n’arrive …. »

Le crépuscule tombe, au fond d’un horizon rouge flamme, le jour se dérobe, et les minutes siennes se détruisent lentes et sans vies, l’oubli et le vent se regardent en chiens de faïence, leur fragile empreinte de sable et d’eaux est maintenant transformée en milles morceaux de sons et d’images ; il fait froid, il n’y’ a plus personne ici et le rouge ocre du désert reprend tous ses droits, il suffira de lire les traces des poèmes, voir et entendre la musique des étoiles ; pour te souvenir.

MP – 08052025

Charlie Chaplin (3)

Revenir à « Modern Times » – « Les temps moderne » film de 1936 -, de Charlie Chaplin, c’est bien refaire l’expérience d’un mouvement esthétique critique important du monde économique moderne par l’intensité de scènes quasi mythiques du cinéma contemporain et qui par leurs perfections jouées, reproduites, représentent des objets d’admiration et d’inspiration éternels pour les spectateurs et les spectatrices de sociétés futures. Si le film de Chaplin est d’une puissance critique et émotionnelle rare, cela tient, en plus d’une comédienne d’une simplicité et d’une intelligence sociale extraordinaire – Paulette Goddard – à la capacité réflexive et mimétique du personnage de Charlot ; littéralement placé sous le feu des machines industrielles, dans les rouages complexes du travail de montage sur chaînes et de séquençage de l’activité des ouvriers. Charlot est un corps à mouvement tendanciel et critique à lui tout seul ; un pantin jubilatoire presque débile, maniaque ou imprévisible, qui fait mine de poursuivre le mouvement de tout ses autres, tout en illustrant par toutes sortes de gestes hasardeux ou conditionnés, l’imbécillité insondable des supervisions des processus de travail dans la production économique à grandes échelles. Ici, par rétroprojection, le vieux management par objectifs américain datant des années 1940 (formalisé en 1954 par Peter Drucker dans « The Practice of Management ») – et les techniques de contrôle presque fasciste du travail semble y devenir les principales cibles de Chaplin et cela n’est pas rien d’être considéré comme une cible par un artiste de ce calibre là [mais personne ne s’est dit depuis ce temps là, grave et important, l’année 1936 ; tiens figer un objectif surveillé et contrôlé par supervision hiérarchique, est-ce déjà perdre le seul présent réel du travail et le processus de l’activité multi localisée, interactionnelle, processuelle, située et formelle] ? – [Une méthode d’analyse des faits et des valeurs par rétroprojection permet d’approcher un sujet en profondeur par succession d’arrière-plans, de remises en perspectives historiques et de découpage des interactions sociales et symboliques par « identification projective » (M. Klein) et projections internes entrecroisées des différents acteurs, sédimentation des forces sociales et psychiques et recontextualisation de l’activité présente.]

Plusieurs scènes montrent l’imparable critique cinématographique de l’industrie mécanisée et accélérée, menée par Charlie Chaplin, à une époque décisive pour la vie sociale et économique américaine, autour et après la crise économique de 1929. La pression de la masse d’inemployé.es ou de chômeurs, la misère sociale, urbaine et affective, la pression de la conformité des groupes d’employeurs et de travailleurs dirigée et orientée contre les exclu.es, – le dehors est toujours le danger – et l’espérance chevillée dans les âmes d’un homme marginalisé et d’une jeune femme vagabonde qui se rencontrent et s’aiment malgré tout, malgré la vie qu’ils mutilent. Je pense d’abord à la scène de l’auto-mangeoire ; machine sophistiquée visant à économiser du temps optimal – i.e. déjeuner tout en travaillant sur la chaîne de commandes, en faisant l’économie du temps de pause réglementaire de midi – ici, tout se passe dans un jeu visuel sidérant d’habilités ; un plateau circulaire contient entrées, plats, desserts et boissons et des tiges métalliques poussent automatiquement les denrées dans la bouche ouverte de l’ouvrier ; ses mains doivent être libres de toutes pressions pour exercer le geste adapté et fonctionnel – le fameux coup de main – qui répond au rythme infernal de la chaîne de montage. A l’évidence, la conception d’une ingénierie de production totalement hors sol, déliée du monde des corps sensibles, a fabriqué un produit calibré à une anticipation a priori ou un programme d’exécution rationnel, – un besoin économique d’optimisation des gains de productivité – et qui est fondamentalement inutile et qui de plus fait du mal au corps de l’ouvrier. Ici le visage innocent de Chaplin sert de moteur critique en chair et en os et de manière redoutable, tous les aliments virevoltent, s’échappent du microsystème ; la violence mécanique apparaît et la machine dysfonctionne comme si l’imbécillité du programme en lui-même était refusé par son exécutant principal ! Par contraste dans une fameuse scène suivante, scène du contremaitre et de son apprenti incapable ou incompétent, bien qu’enfermé physiquement dans les rouages d’une machinerie complexe, le contremaitre va demander à respecter la pause du déjeuner.

Toutes ces scènes sidérantes d’un possible essai esthétique de politique radical passé par le corps explosif de Charlot, se situent à l’intérieur d’une usine ou d’une grande fabrique industrielle. Le directeur de l’entreprise communique directement avec le commandeur ou manager des rythmes, des machines et des chaînes de montages ; une série de leviers et des bornes de commandes complexes apparaissent comme des possibles exécutions automatiques de tâches et d’activités simples et complexes, et divisées par cellules d’interactivités hiérarchiques, descendantes et remontantes (Ouvriers/Dirigeant/Manager/machines d’exécution du sens de la tâche), et c’est ici que Chaplin représente le style de direction clairement autoritaire par un simple écran de télévision murale dont la force d’impact psychique est d’être omniprésent, omniscient, super actif, insidieux, toujours là [on pense instinctivement au télécran de « 1984 » de George Orwell, là où se voit « Big Brother »]; ainsi le manager ou le superviseur du rythme de travail répond directement aux ordres de la direction mais le directeur peut aboyer ses ordres à tous ses subordonnés à tout moment ou quand la productivité baisse par une simple commande ou interface télévisuelle calibrée à chaque situation de faiblesse – peu importe la fatigue des ouvriers, simples exécutants d’un programme déraisonnable, d’une danse débile des producteurs extracteurs de forces physiques et morales, toutes entières accaparées et absorbées dans la tâche infiniment petite et séparée du sens même de l’activité globale ou du produit final. Outil de domination capitaliste, l’appareil de production médiatique et industrielle bien dirigé est capable de diviser les volontés des ouvriers et des managers de ce qu’elles peuvent réellement faire et les aliéner en tant qu’objets support de la supervision dominatrice et hiérarchique. Et les conséquences de cette brutalité mécanique et pétrifiante ont lieu lorsque Charlot ou l’ouvrier héros du film, perd momentanément la raison et sort du circuit de contrôle et de surveillance (ici l’art de Chaplin est de faire se confronter deux ordres de vies dissociables ; un superordre de l’aliénation mortellement sérieux, ennuyeux et morne, par la prévision mécanique de tout ce qui arrive – le raisonnement statistique – et un contrordre de la diversion qui par le plaisir, le hasard et l’amour des hétérogénéités et des différences, détruit finalement même provisoirement les sens de la domination …)

Ces caractères automatiques et mécaniques du travail sérialisé dans des tâches morcelées et répétitives répondent à une même détermination critique du réalisateur et de son actrice principale, l’orpheline d’un père tué par la faim et la révolte dans une manifestation, séparée brutalement de ses petites sœurs par les services sociaux de régulation de la misère, et leur rencontre par le hasard d’un vol de pain qui répond à la faim qui tenaille leur ventre ; Charlot lui même, qui n’est plus que l’archétype du pauvre, de l’exclu, du dominé, aura fort à faire avec l’autorité, la légalité, la traduction de la force dans le droit social qui paraît avec nos regards plus éclairés et plus récents, largement soumis à la force de l’économie politique des pouvoirs sociaux économiques (police, direction d’entreprises, grands magasins, prisons …) Leur amitié et leur amour grandissent à contre-jour, doucement, au milieu du monde social, dans la profonde nuit des mondes libres et vulnérables ; devant l’immense forme hiérarchique et symbolique, le super ordre de l’application des règles, l’architecture grossière et vulgaire, obscène, de ceux et celles qui vont recruter, admettre, rendre possible leur vie moderne, en octroyant comme par un don gracieux de l’entreprise et/ou de l’institution, un salaire, une place, une considération, une fonction, une direction valable pour l’âme et le corps. Et à combien de signes de leurs propre corps de comédiennes, comédiens et d’homme et de femme de cabaret, Chaplin et Paulette Godard nous redonne la vision de la vie entière, puissante et folle, et leur offre de hasards qui font sortir le spectacle filmique du mouvement glacé, frappé, figé, cruel, inerte, conditionné par différents circuits d’ordres et d’obéissances du monde capitaliste et industriel est un don de liberté.

Il faut retenir enfin la beauté et la naïveté des scènes tournées lorsque Chaplin est employé gardien de nuit d’un grand magasin et qu’il fait rentrer en douce, comme « par effraction » son amie ; l’impression d’être enfin partie prenante d’un monde aux vitrines habituellement si distantes, aux objets, appels, et formes merveilleuses, produits inaccessibles et aux jouets inespérés ; le monde des forts, des puissants, le monde séduisant de celles et ceux qui vivent en face et/ou à côté de nous, dont toutes les carrières biographiques informent le monde culturel, économique et social ; ici l’orpheline jouée par Paulette Goddard va pouvoir s’habiller d’une fourrure blanche, chausser des patins à roulettes et dormir dans un vrai lit ; le jeu avec des patins roulettes, l’espèce de légèreté du jeu libre dans l’esprit de celles et ceux qui jouent inconsciemment et rendent présente la douceur de vivre, sera le jeu de leur liberté rêvée … Mais cette nuit est si courte ; le gardien du grand magasin doit pointer ses heures avec un badge et le minutage de la surveillance abstraite d’un lieu commercial est bien là comme un résultat escompté d’un programme pensée on ne sait où, mais jamais compris ni traduit dans l’humanité du travail réel … Et il – le gardien de nuit – va finir par croiser au milieu de la nuit, des anciens ouvriers devenus voleurs par la force de la faim et du manque et par des hasards fâcheux oublier par l’alcool et la fatigue, sa fonction d’une nuit. Une tentative d’embauche sérieuse de la vagabonde qui a un réel talent de danseuse et de Charlot capable de divertir les clients d’un bar spectacle – va tourner à l’amertume et à l’échec en raison des services sociaux administratifs pas plus capables de considérer des interactions sociales et symboliques et des histoires subjectives dans l’arrière-plan d’une vie entière que de comprendre les talents cachés ou la profitabilité économique d’un jeu dramatique et comique, humain, social et artistique ; une danse de cabaret et un chant inespéré et inarticulé et si difficile à mettre en scènes, pour des exclu.es, des pauvres. La dernière scène est très belle et offre une espérance finale, évidente ; au bord d’une longue route, hors de la ville, l’orpheline désespère et pleure sans maison, sans travail, sans lieux sociaux, ni temps pour vivre ; son compagnon l’encourage, la console et ils se remettent tous les deux sur la route à la recherche d’une vie aimante et d’une société meilleure.

Fragments d’un monde détruit – 163

Des raisons humaines

« Democratic advance, therefore, has always been in the direction of breaking down the social barriers and vested privileges which have kept men from finding the common denominators of conflicting interests which have been at war with each other, because they have been incommensurable.
The same democratic assumption in the relation of nations insists that there are no irreconcilable conflicts between peoples if only there is adequate opportunity for bringing these conflicting interests in deliberative contact with each other, backed by a public opinion that enforces a thrashing out of the questions, before resort is had to force.
It is the laboring masses of all communities that are more interested in the assertion of this democratic assumption than the vested interests. In war they suffer most and profit least. They have more at stake, for they are the beneficiaries of every democratic advance, and no advance can be of such importance as that which dispossesses autocracy of its last hold on militarism. »

G.H. Mead, « Democracy’s Issue’s in the World War » in « Chicago Herald, August 4, 1917 », [extract from the Mead Project].

Attributed to Lampridio Giovanardi, 1811–1878, Anthropomorphic or Posture Master Alphabet, ca. 1860.

– mentalité totalitaire et dissidence cognitive –

Ils plastronnent sur les estrades numériques et électriques,
les faiseurs de néants, les rois du nécro spectacle,
et leur langue de pierre est sombre, lâche et si dévastée …
Elle transite via des macro phones, des mini désastres …
Tout autour d’eux se maintiennent les décorums,
les arènes numériques, là où combattent les pieuvres,
les mafias mondes dont les directions mortes fixent l’horizon,
installent des murs de projection, des rêves obligatoires,
qu’il faudra pour vivre, désirer dans son propre sommeil,
l’esthétique de leur monde ne ressemble à rien,
la force contre le droit, la morale monolithique, surplombante,
et l’arrogance de se croire tout permis, tout naturel,
la défense des forts contre les faibles,
la haine de la liberté, le rejet de la solidarité,
l’ironie prise comme une ennemie du pouvoir …

Il faut bien voir leurs absences inouïes de visages,
leurs expressions annulées ou effacées de l’image souvenir,
le récit collectif vidé de toutes expériences vécues et réelles,
et le monde artificiel et vide, dans lequel ils survivent,
n’a rien de comparable, est historiquement nul …
C’est une médiacratie dont l’importance du projet d’emprise est la règle ; il consiste à bâtir des murs et des prisons adaptées, à creuser des territoires négatifs, des blancs de la mémoire. Celles-là et ceux-ci qui vivent à l’intérieur, informent des traces psychologiques toujours utiles pour le pouvoir, recommandent des types de comportements, montrent les erreurs, car le pouvoir réticulaire et vertical, ici et maintenant, est partout, il suinte du corps de la jeune femme torturée, il glisse des yeux du jeune enfant pris de honte, à l’idée de dénoncer pour pouvoir se nourrir,

les vidéo-drames qui surgissent dans la mer des réseaux, à tout moments, maintiennent le présent du pouvoir, fixe, ultime et total, celui qui s’insinue dans chaque dialogue, chaque mode de justification, cet art de la censure invisible, de la négation des différences, la société détruite ressemble à une série d’épaves, des cultures de ruines, la socialité de base ; le premier contact sensible résiste pourtant, mais il fait face aux surveillants guides, aux psycho-maniaques, aux images hallucinées du contrôle électronique et de la démesure … Le pouvoir total et ses formes pensées sont des bio destructions, les effacements des histoires, des raisons d’agir et d’espérer, des habilités de formes qui ferment l’avenir dans le présent fascinant, l’instant éternel du pouvoir, la hiérarchie des forces impressives, et l’extraction des ressources d’une Nature méprisée …

Ah humaine nature, énigme des temps présents,
que n’as tu pas déjà figé le temps de ta propre perdition,
dans le vacarme terrible du réseau informatique, le monde total, abstrait, intégré, qui prends chaque être vivant comme un unique terminal connecté, et qui refuse l’évidence de la vie, de la naissance à la mort ; l’étrange dissidence cognitive viendra te détruire, te démettre, te dissoudre, en tant que contre-force, pluralité, contre-utopie, passion folle du négatif, espérances des formes enviées, raisons divines et sans restes, amour des corps faibles, beaux, unifiés dans l’espace et le temps des étoiles, soin des âmes différentes, vulnérables, accords dans des langages sensibles ; hétérogènes et créativités, seront les mots divins, les fils des astres lumineux,
et le désir du monde libre est le désir de la faiblesse puissance ;
elle ne s’arrête jamais, elle remonte dans la respiration des masses.

MP – 01052025