D’où sort ce mystérieux et viscérale besoin d’écrire quand le corps épuisé par les stimulations extérieures d’une journée de travail ne devient qu’un support de matérialité pure, une absence de formes du sens ramenant aux surfaces d’une langue muette, des directions d’actions, des forces qui se sont imprégnées de vous mêmes et ont traversées des vies sociales comme des interactions multiples et vivantes qui s’enfuient au passé. L’incessante dépression symbolique, la perte d’authenticité, les aspects dérisoires et vains de tout ce qui se dit et se mesure à travers vous, sans et avec vous, forcent un passage dans l’extérieur expressif pour exprimer le vide, l’inutile et l’absurde ; le spectre Nihil qui doit grandir encore en vous même, pour qu’adviennent les possibilités d’une création de et par soi-même ; une autodétermination de la forme pensée. Mais une fois bouclés tous vos intérieurs sociaux, quand plus rien ne franchit l’épreuve du pour soi-même, il reste encore le langage et ses administrations militaires, retorses et tatillonnent ; l’espèce de totalité d’une grammaire spectrale et morte, dont les activités gouvernées par des corps de règles, des verbes fantassins ou transitifs, des qualificatifs supports à la description normale et autorisée des choses informent tout un art de l’emprisonnement linguistique et mental.
Quand l’écriture à la fin de l’administration du paragraphe n’invente plus rien du futur, ne détermine aucune possibilité égale et libre de vivre mais se contente avec une langue techno administrée, d’aligner les signes comme des briques de murs afin de bâtir cette forteresse digitale aux remparts infranchissables, alors nous faisons l’expérience de la chute dans les prisons du langage ; comme l’a faite Franz Kafka à un degré d’acuité et de génie bien sûr anormal et exceptionnel. Après trois heures d’écritures intenses, le sentiment qui ressort est le dégoût devant des mécanismes de phrases bien huilés, des aplats de descriptions clicheuses, des verbes qui ratent l’action qu’ils sont censés produire dans la fiction. Dans la situation de l’arpenteur du « Château » [1926] le lointain monde du château qui représente la suite logique de l’action, ou bien le passage futur vers une sorte de fin d’une irrésolution tragi-comique de K, les phrases échangées dans de nombreux dialogues sont des émanations des pouvoirs du château infiniment lointains et peu compréhensibles. En en restant à la description d’un univers – un monde politique cauchemardesque par exemple – je reste ainsi enfermé à l’intérieur des rythmes, des styles de narration, des positions fonctionnelles, des espace-temps à priori régulés et des rôles cibles des mots et des contextes d’accueil de ces symboles qu’auraient ainsi pu anticiper un corps de règles, un habitude de narration et d’univers déjà décrits, une récitation morne et sans saveur débitée par une machine à lire inhumaine.
Saisi par l’épouvante du récit qui se déroule sans auteur réel, vivant, je me retrouve dans la situation d’une forme de vie symbolique, artificiellement construite hors de soi-même par un pur mécanisme grammatical de guidage et de prévision du futur signe symbole le plus probable dans une suite algorithmique ; horreur ! Ce n’est pas moi qui écrit mais une pure machine de probabilités comme un automate seigneur qui maîtrise les traces et matérialise dans le monde fictif, une histoire diablement humaine. Mais c’est justement cette matérialité ou organicité des symboles – je m’en aperçois aux contacts rigides avec une suite de mots qui ne se laissent pas pénétrer ou imaginer – qui fait défaut dans mon récit. Je me demande alors si cela tient à l’absence encore de personnages intégrés au récit, si la fonction de description pure hors dialogues ne rate justement pas la saveur, le tissage symbolique ou la texture de la vie derrière le mot, le rythme du temps conversationnel, l’espace des dialogues multiples, incarnés – pour le moment absent – qui positionne l’agora et les joueurs joueuses – protagonistes. Dans l’étoile de cauchemar censée abriter le monde que je veux décrire, les dialogues comme morceaux de braises encore vivantes seront d’abords exclus et le récit, commandé par la psychologie d’un pouvoir totalitaire, sera intégré dans la grammaire morte des non décisions, pour permettre le contrôle de tous les individus, par un présent fixe et l’absence même de futur.
La langue techno managériale peut parfois donner cette impression massive d’être totalement coupée des contextes d’emplois ordinaires des mots signes, et cet envahissement de ses espaces dialogiques intimes par coloration vers le neutre et la grisaille efficiente et verbeuse, et l’effacement progressif du rapport à soi, en une masse informe de sons et d’orientations systématiques, amène l’auteur d’un récit à être poussé hors de ce qu’il veut dire, et à devenir l’auxiliaire zélé des multiples zones de commandement des spectres figures de la grammaire morte. Car la structure grammaticale commande le déroulé des phrases, elle force l’imaginaire à rentrer dans des cellules aux barreaux rigides, aux formes d’expression toujours nivelant et égales ; catégories et identités deviennent ainsi des moyens d’asservissement de la fiction grammaticale qu’est le sujet humain. Si je veux visiter le monde de cauchemar que j’ai décrit en introduction de mon récit après coups, je suis arrêté et stupéfait, je reste en dehors des limites imposées par le récit, parce que le découpage de ce récit apparaît, le squelette, les coutures et les points de tensions demeurent à l’extérieur, encore bien visibles, mais ce que je recherche précisément est de montrer d’abord cette mécanique de guidage et d’orientation fournit par une grammaire surplombante et impérieuse et ensuite seulement d’offrir aux lecteurs la possibilité d’une double vision ; intérieure au monde que je décrit, extérieur au monde ainsi décrit par les réflexions de la raison critique.
La force immense de Kafka réside en ceci que son monde totalement prévu et imposant, ne ressort comme un filigrane apposé sur chaque phrase unique mais administrée, que par devers la lecture de situations de récit bloquées – dans la doublure muette liée à la sidération inouïe de son lecteur devant l’innommable ; l’absence de la Justice, l’absurdité de la condition moderne et l’absence de la Liberté – qui semblent comme séparées de la puissance évocatoire du procès symbolique instruit contre le monde vivant que déroule chacun de ses récits ou nouvelles. Il y a donc ici une frontière ursymbolique, une forme originelle de critique, un passage difficilement trouvable, une limite intérieure / extérieure qu’un philosophe comme Wittgenstein n’a cessé d’utiliser pour montrer la voie de l’éthique ou les voix du silence. Et cette découverte du passage qui est la séparation du dire et du montrer, si difficilement faite par le lecteur attentif et désespéré, ressemble à la compréhension de la place naturelle des mots dans nos vies ordinaires. La fonction vitale des mots d’une langue qui se trouvant réduits à des pièces d’une machine à produire du texte, – une grammaire morte, vide, mécanique ou spectrale – finissent par tous ressembler à des jetons de faussaires.
Fragments d’un monde détruit – 165
