« La sensibilité au temps est une forme diffuse de la peur. »
Emil Cioran, « Le crépuscule des pensées », p.55, traduit du roumain par Mirella Patureau-Nedelco, Editions de l’Herne, 1991.
Harry Clarke’s Illustrations for Poe’s Tales of Mystery and Imagination (1919). Berenice.
Il fait froid, ici et ailleurs, l’étendue de basalte rouge semble infinie …
A côté du rocher métallique sourd, de la pierre mutique,
se tiennent les grandes harpies, les créatures astrales …
Il fait nuit et la double lune éclaire toutes les ombres,
un dialogue naissant passe par les quartz silencieux …
Le vent récite la prière de minuit ; « va et viens par ici, sans espoir, car toutes choses ici bas, traînent et meurent un jour sans raisons, et les corps délicatement sont pris de maladies et de corruptions, leurs fières jeunesses se transforment et leurs visages sont frappés de stupeurs. Les yeux du néant regardent en toi, ils te voient partout, tout le temps, et transpercent les carapaces des Dieux … »
L’oubli répond dans la musique des précipices, des silences et des murmures ; « toi qui a saisi de froid et de douleur les corps, fait d’eux des pantins mécaniques allant par vaux et par monts, sans but ni passés, avec qui, la mort discute du montant des primes, pour chaque âme traversée et torturée vers la fin, dis nous enfin le prix du sacrifice … »
il fait petit jour, l’aube, aux couleurs violettes, arrive,
et le désert immense a effacé toutes les traces
des passages fiers, des écrits marqués sur les pages,
des folles avancées, des paroles bleues, sans rien autour,
le sable de l’anti mémoire à recouvert le fond des choses,
le vent se tourne vers le soleil naissant et dit ; « viens tu faire le ménage avec moi, nettoyer les passages des morts, dévorer leur chair quand elle est partout présente, emmener la poussière vers la poussière, et lui donner la couleur des braises d’un feu infini ? Dans tes rayons ardents, je veux vibrer au diapason des forces ; eau, terre et feu et faire voler les âmes détachées de la vie, à toutes fins inutiles .. »
L’oubli répond légèrement agacé ; « je suis le seul astre opaque, le miroir des absences, en moi personne ne voit et n’entends rien car je suis présent uniquement quand tu t’enfuis, je porte la mémoire neuve, la force de sidération, le silence enfin comblé … »
Sur ces terres immenses et désolées, il semble que rien n’arrive, ne pousse, n’advient,
seules les nuits profondes ont fait naître le noir galactique,
la seule lumière vive provient des étoiles,
le désert est rouge, le monde froid, incommunicable,
et la plaine qui tient la terre partout solide et triste
est la terre des tristesses, aux corps mutilés, aux ancêtres perdus …
Le vent dit qu’il ne veut pas vivre ici, qu’aucun corps ne se meut sans lui mais que là, maintenant, toutes les âmes errantes sur cette terre étrange, pourraient périr et rejoindre l’oubli ; « oubli, laisse moi, je t’en prie, aucune raison de vivre ne survit encore en toi, pour mouvoir, faire renaître, par la volonté de puissance, le vouloir de toutes les forces engagées et je suis le vent qui seul, fait mouvoir, glisse dans les tissus multicolores, drape le sable d’un autre sable, promet un ciel futur .. »
L’oubli annonce avec les hurlements des chiens du Temps ; « le vent est devenu fou ! Moi seul garantit la vie future, parce qu’il faut bien oublier pour se souvenir encore, faire renaître les sons du silence, l’abîme de blancheur des pages nouvelles, promettre les futurs qu’appellent chaque geste, chaque signe et chaque vision … »
Le jour passe, transparent, solitaire et faible ; chaque mouvement, étant devenu soudain un mouvement de trop, une charge terrible, une fatigue lente, désespérée ; et sur la terre étrange du dialogue, le vent meurt à petit feu, dans l’effroi grandissant, il se consume comme une feuille de papier dans l’obscurité …
L’oubli crie à qui peut l’entendre ; « je préfère quand les choses sont bien dites, quand elles sont bien fixes, qu’il n’y a plus rien à attendre, plus rien à espérer, et que le tableau qui nous contient soit bien accroché sur le mur de leurs visions … C’est pourquoi je te bannis du territoire des morts, toi vent et faiblesse du mouvement vital … »
Le vent recroquevillé au fond des couloirs du Temps, flambant neuf, murmure dans l’espèce de trou qui lui sert de visage ; « je retiens ton absence de noms, la faveur des traces, les correspondances gracieuses, le même chemin que j’ai pris pour entourer les corps des vivants … Et je saurais à l’avenir repérer ta venue parmi nous, oubli du monde, empreintes des possédés, force sans qui rien n’arrive …. »
Le crépuscule tombe, au fond d’un horizon rouge flamme, le jour se dérobe, et les minutes siennes se détruisent lentes et sans vies, l’oubli et le vent se regardent en chiens de faïence, leur fragile empreinte de sable et d’eaux est maintenant transformée en milles morceaux de sons et d’images ; il fait froid, il n’y’ a plus personne ici et le rouge ocre du désert reprend tous ses droits, il suffira de lire les traces des poèmes, voir et entendre la musique des étoiles ; pour te souvenir.
MP – 08052025
