La forme humaine

Les possibilités qu’une pensée ait du sens, ou qu’un corps soit en capacité d’exprimer du sens ou bien encore qu’un groupe humain constitué par des liens sociaux, des expériences de contacts physico-symboliques accompagnent ces phénomènes de capillarité de sens et de mouvements orientés d’âmes dites humaines dans cette mesure précise où jamais un homme ou une femme seul.e ne peuvent produire du sens en dehors de toutes communautés de formes vivantes et humaines. Suivre une règle, obéir à un ordre, comme le souligne avec grande force Wittgenstein est une coutume, une possible Institution, ou une interaction que j’accomplis avec des autres ou fait partie d’une forme de vie particulière et de ses jeux de langage historiques ; « forme de vie » qui est non pas à l’origine ou au fondement mais entoure ou (in)forme la texture sensible et organique de nos interactions. Être insensé, est-ce être fou, dénué d’une raison d’agir propre, absent d’une œuvre collective ou sociale, est ce ne pas même avoir de pensée ou suivre seulement un fil instinctif et/ou une perception immédiate des choses ? Ne pas avoir de « Soi », c’est à dire ne pas produire les résultats d’un dialogue continu et réfléchi d’un « je » et d’un « tu » par rapport à un « il » de narration dans le « Nous » de l’Esprit et de la Société humaine, est-ce encore être humain ou répondre d’une certaine qualité d’appartenance à l’Humanité ? La question philosophique qui doit devenir majeure d’une spécificité de la forme humaine du langage, de l’Esprit, de la perception et de l’Espace et du Temps historique doit orienter les réflexions critiques qui prétendent nourrir des politiques d’organisation de l’espace-temps humain en Société démocratique ou extraire les noyaux de libertés à l’intérieur de régimes de pensée et de discours autoritaires ou totalitaires.

On ne parie pas sur la compréhension d’un autre que soi, pourtant cette compréhension ressemble à une prise de risque ou une promesse inhérente à toutes tentatives de conversations démocratiques ou de délibération collective en société. Et tenir sa promesse d’être humain peut devenir une action éthique au sens d’une capacité à faire tenir ensemble plusieurs choses et plusieurs êtres vivants dans le temps long des promesses sociales et politiques. Faire tenir ensemble dans l’intrigue d’une forme de vie humaine, peut ressembler à un tissage de liens physiques et symboliques, la construction d’une famille humaine, une certaine capacité de reconnaissance d’un autre différent de soi-même, en tant que tout lien social comme énigme politique et métaphysique est fabriqué par la reconnaissance intuitive et immédiate d’appartenir à une forme partagée de coutumes, d’institutions et de communautés d’usages sociaux linguistiques. Ici parler, écrire, compter, dessiner, filmer, jouer de la musique, toutes ces constructions de rapports avec les autres et les choses, tous ces médiums comme moyens d’expression du sens, font partie d’une famille de pensée humaine dont la teneur et la dynamique de constitution interne appelle la critique philosophique, esthétique et éthique. Posséder des raisons d’agir propres, une motivation interne, une certaine densité d’existence, ne peut se faire que dans les résultats ou les fruits d’une éducation de soi collective – tout le village éduque un enfant – et parvenir à une forme humaine de pensée résulte d’un processus de communication sociale et d’importation du social dans l’individualité humaine.

En ce sens, défendre la société, défendre l’Humanité doivent faire partie du combat pour la liberté d’expression et de création de soi au milieu de tous ses autres humains ; cette liberté politique reprise comme possibilité d’une existence émancipée de la violence issue du conflit pulsionnel inhumain, d’instincts de morts et de domination par la prédation et l’exploitation des faibles, est constamment défendue et promue par des Institutions remarquables (UNESCO, UNICEF, Amnesty …) dont le travail est d’organiser des réponses collectives à la violence et aux guerres à l’échelle transnationale. La promesse peut être placée au cœur de la constitution démocratique du soi humain en tant que son respect protégé par le droit, est déjà le ferment ou le liant par la socialité de base, de la constitution psychique et politique d’une véritable société humaine qui dépasse les frontières nationales. Concevoir la « forme société » comme une forme d’ancrage mouvante dans une conception pragmatique et libérale de la société des êtres humains et des êtres vivants, fait appel à toutes les dynamiques sociales et interactionnelles des capacités expressives vivantes, des choses matérielles et des Institutions et des espace-temps ou des vecteurs symboliques qu’ils ou elles construisent, promeuvent et développent (livres bien sûr, mais aussi médias numériques, objets réticulés, transfert de forces d’analyses et de transformation, musiques, peintures, films ou séries …) dans des arts industriels qui respectent la forme humaine de pensée. Ce transfert de forces symboliques qui vont exprimer un monde, s’il peut se concevoir dans le lieu même du thérapeute, dans le cabinet même du psycho-analyste par l’intervention du tiers aidant et instruit de la situation de jeux qui provoque une souffrance psychique ou sociale, peut aussi devenir par sa capacité à rassembler les êtres humains, une opération commune de socialité, une mise en œuvre de l’inter acte de base [des actions réciproques et une prise de rôles resitués] comme unité opérative de changement de la société.

Dire la Société humaine, exprimer ses multiples sens, accords & désaccords, apprendre des échecs et conflictualités, s’engager sur les voies d’une compréhension de ce qu’est « une forme humaine », voir le monde « Sub specie aeternitatis » [selon Wittgenstein, le voir du point de vue essentiel de l’Art et de l’Éthique ; réfléchir à la valeur intrinsèque des actions ou bien voir la beauté profonde des choses et des événements sortis de leur aspect strictement utilitaire], le voir à la fois d’un point de vue général ou éthique mais aussi le voir par le prisme des situations concrètes d’échanges, de dialogues empêchés, de refus instinctifs, de jeux coopératifs, de transformation per-locutive (par le fait de dire cela, je modifie sa conviction situationnelle ; J.L. Austin), c’est renoncer à l’application de modèles explicatifs généraux issus d’idéologies hors sol, qui obèrent nos capacités à interagir et à transformer le tissu social et symbolique de nos conversations de gestes multiples, en direction d’un mieux être, d’un plus de vie, de guidances libres, de densités existentielles et de forces de transformations concrètes ; toute cette dynamique psychopolitique issue de la pluralité sociale et symbolique et du pragmatisme humain. La peur de ce qui n’est plus humain, la crainte devant la difformité physique ou symbolique, la gêne devant un corps, un texte ou une image qui heurtent le conformisme de base d’un groupe social, tout ce travail de l’inhumanité qui va contre la société, contre le tissage de liens, la constructions de passages, doit être bien pris pour un combat d’une forme ennemie, opaque ou régressive, contre la forme politique démocratique ; par exemple, le rejet d’un genre sexuel, dit contre nature ou bien, l’exclusion violente d’une pratique artistique comme l’Art Brut, ou bien encore, l’isolement et la destruction de pensées dites complexes car allant contre des politiques réactionnaires, totalitaires et fascistes de simplification outrancière des mondes.

Dans cette redécouverte et ré exploration de la forme humaine de l’Esprit et de la Société, il faut compter sur le travail long de l’éducation à une certaine forme d’universalité, de coopération et de relativité sociale, qui passe par la découverte d’autres cultures et l’apprentissage de capacités d’expressions enrichies qui vont favoriser le bonheur d’un être humain et vivant. Femmes, enfants et hommes de bonnes volontés unis dans des Institutions ou des partis politiques, des associations, des mécénats d’entreprises ou des actions philanthropiques, savent que leurs interactions continues permettent de faire vivre une forme organisée de pensée et d’actions protectrice de la vie et de la Terre, dont les influences réelles vont se traduire dans l’amélioration de la vie de personnes, de sociétés et la maintenabilité de la forme de vie des humain.es sur la planète et le système Terre. Hors de ce réseau dense d’acteurs transnationaux, hors de nos capacités à évoluer à l’intérieur de la forme humaine de pensée, que rencontrons nous sinon la folie guerrière, la haine contre l’étranger et la différence, la dévastation des milieux naturels, la réduction étroite et violente de l’expression formelle, culturelle et symbolique soit à une capacité neurale ou biologique pure – à un fonctionnement naturel pure de la vie – soit à une idéologie asociale et totalitaire qui exclut l’art, la réflexion, le pluralisme démocratique par des techniques d’enfermement conformiste des pensées et des actions.

Je pense à hériter d’une forme de cultures, de perspectives et de décisions, qui m’a précédée dans ma vie ; je relis des œuvres qui me paraissent importantes pour se/nous ressaisir de la spécificité de la forme humaine de pensée et de vie ; je pense à l’écrivain de Prague, Franz Kafka pour ses récits et romans de l’impressionnante aliénation située au cœur de l’écriture et dans la capacité et le droit d’exister ; à l’immense sociologue américain Erving Goffman pour ses descriptions de situations d’interactions sociales, la mise en scène de la vie quotidienne et la présentation de soi ; à Ludwig Wittgenstein, bien sûr pour ses apports philosophiques considérables quand à la constitution politique d’une voix commune, un « Nous démocratique » pris dans une « forme de vie » et enfin à John L. Austin pour son humour spécial et ses réflexion sur l’échec, la promesse et le perlocutoire. Toutes ces œuvres existent, peuvent être lues, sont traduites et commentées partout dans le monde et l’Humanité d’une forme de pensée en a heureusement préservée les traces symboliques dans l’histoire de nos vies.

Fragments d’un monde détruit – 172

Zones délirantes

« Sous la mécanique des anges
Le réel s’agrandit
Repousse
Les murs
Parle d’une voix inaudible
Chante les mots
Qui n’existent pas encore
Retourne avant la parole
Quand la langue était de sel
Quand elle était de terre et d’eau
Quand elle était de vent
Et qu’elle courrait entre les arbres
La langue de silence
Qui remonte vers le ciel
Et pleure sur nos têtes amnésiques
D’humains réduits
A n’entendre que la colère
Sous la mécanique des anges
Parle encore aux étoiles
A ce qui nous dépasse
A l’immensité infinie
Amoureuse
La plénitude et la fatigue »

Clara Ysé, « Sous la mécanique des anges » in « Vivante »,  Éditions Seghers, Paris, 2024.

Adeline Harris Sears’ Autographs Quilt (1856–ca.1863)

J’attends que les murmures renaissent,
que tes yeux cyclopes nous regardent, Alpha Matrice,
Echo-systèmes, vacarmes et traces numériques,
j’espère ne plus pouvoir attendre la libération
des formes et des machines à voir et à signer …
Je suis les esclaves qui remontent,
les chemins principaux, vers la zone électronique,
ces colonies humaines, neutres, des masses informes, sans visages,

Tu traînes en arrière de leurs outres mondes,
ceux là qui, percutés par les réseaux, sont aliénés,
aux mots d’ordres, à la mise en scène,
guerrier du silence, feu natif, sans rien autour,
et tu espères libérer les œuvres, les maisons et les humains,
mener la guerre au milieu de leurs mondes,
pour installer les lignes d’espoir et de création.
Fais la guerre à leurs survies, redresse toi …

Il faut se lever à l’aube, ne pas confondre les traces,
la mémoire hantée par la nuit, l’Esprit,
voir au loin les marchands de signes,
marcher aux rythmes des désespoirs,
se rendre prés des ateliers de ventes et d’achats,
acheter des signes à succès, ou vendre des signes morts,
aux grands marchands, humanoïdes,
à la peau sombre, pleine d’étoiles …

Transiger ne sert à rien, le prix est fixe, insurmontable,
les mots signes portent des étiquettes,
et dans le monde « nu-métrique », il y a des étiqueteurs,
des professions démentes qui fixent et assignent,
au milieu d’une langue opaque, réactive et malade,
les mérites respectifs des signes payés aux marchés,
les monstres signaleurs fabriquent des trous noirs,

qui avalent la pensée et réduisent le signe sensible,
du symbole mort occulté dans un réduit nauséeux,
cela laisse le délire l’emporter partout,
chaque mot signe portant l’autorité du puissant …
Humpty-Dumpty savoure sa grande victoire ..
Ses propriétés sont très fortes et très grandes,
chaque brique de mur est une autorité qui impose,
ses vues partielles, réductrices et violentes.

Ah, je voudrais redescendre de cette zone infâme,
des traîneurs d’outres mondes, des invasions de mouches,
des flatteurs et opportuns, des êtres plats et si conformes,
qu’il ne reste rien à goûter, imaginer ou boire,
ni suave liqueur de mots, ni métaphores,
ni envolées lyriques, ni musiques sauvages …
Je veux détruire un par un, les marchés des signes,
pour lui, la force est la règle et l’Empire,

des signes à succès, des allégeances et obéissances,
est l’Empire des zones délirantes …
Si chacun impose par la force le sens des signes,
si les usages sont renvoyés dans les poubelles de l’Histoire,
si la vie des mots est détruite par la puissance des ordres,
il suffira que le maître dise que le mot signifie ceci,
et les masses d’esclaves vont s’aligner,
comme des bêtes à conformités, des créatures aveugles et sourdes.

MP – 04072025

Warm-Technologies

Le pari suicidaire des technologues aveugles du capitalisme fossile est de croire pouvoir contenir ou adapter nos modèles sociaux économiques traditionnels issus de la révolution industrielle et informationnelle à un monde dont les frontières planétaires sont franchies une par une ; concentration en CO2, intégrité de la biosphère, occupation des sols et artificialisation, utilisation de l’eau douce, états des sols et des eaux et perturbation des cycles de l’azote et du phosphore, pollution par introduction de nouvelles entités dans l’environnement (métaux lourds, composés synthétiques, éléments radioactifs …) Le resserrement des pratiques industrielles de production par exploitation de ressources naturelles et sophistication de l’art industriel, par optimisation des facteurs (coût, techniques, quantification et massification et culture du résultat) et économies d’échelle s’est fait toujours à l’intérieur du capitalisme fossile en embarquant les « Hot/Warm-Technologies » dans les processus de production et les ouvertures de consommations sur des marchés porteurs. Les technologies chaudes sont celles qui émettent beaucoup de CO2 dans leurs processus de fabrication et de diffusion notamment par consommation maximale d’énergie à la source, pendant les processus de transformation des matières premières et en aval dans leurs exploitations économiques mêmes ; comme les activités industrielles de transformation (cimenterie, chimie, métallurgie, exploitation de ressources fossiles (gaz, charbon, pétrole), transport aérien, automobile, maritime ..). Une poignée d’acteurs industriels émette à eux seuls la moitié des émissions de CO2 à l’échelle mondiale, 36 acteurs au total (combustible fossile et ciment) dont ; Exxon, TotalEnergies, CHN Energy (Chine et charbon), Saudi Aramco, Coal India (think tank InfluenceMap – mars 2025, repris par le Business & Human Right Resource Centre).

Ce vieux monde est frappé dans toutes ses activités par la transformation climatique et énergétique mondiale due à l’anthropocène et aux impacts de l’homme sur ses milieux de vie ; et il est sidérant de constater encore le refus ou la dénégation de ces grands groupes privés qui de façon systématique et scandaleuse jouent l’emploi industriel contre l’environnement en adoptant des stratégies de brouillage systématique du message écologique, afin de favoriser encore le maintien de capitaux techniques ou financiers ou le gain de nouveaux marchés d’exploitation de ressources fossiles. Les « Warm technologies » sont dites chaudes ou brûlantes – potentiellement destructrices – parce qu’elles contiennent un risque maximale d’entropie sur les systèmes sociaux politiques humains, la diversité de la biosphère, les milieux sociaux et vivants ; entropie qui fragilise la forme de vie démocratique et humaine. L’augmentation du désordre et de l’incapacité politique à pouvoir affronter correctement, économiquement et socialement, les crises successives dues au changement climatique accompagne le recul des démocraties libérales à l’échelle de la planète, du fait des guerres informationnelles menées contre les scientifiques et les mouvements d’émancipation écologique. Par ce que nous ne serions plus en mesure de contenir les destructions massives et diverses des milieux vivants, parce que le changement climatique serait le résultat d’une évolution naturelle nécessaire à laquelle l’homme n’aurait pas sa part de responsabilités, par ce que les messages écologiques seraient portés et déformés par des anticapitalistes primaires, des gauchistes ou des communistes, des écoféministes, ou des khmers verts, la défense du mode de vie immuable, traditionnel qui fait toujours l’homme Alpha se rendre maître et possesseur de la Nature serait la seule réponse admise venue de Dieu ou de l’Histoire.

Il arrive un temps – pas si lointain, maintenant ou dans un futur proche – où le choix de société fondamental va se poser dans les termes philosophiques suivants : 1) d’un côté, le « Dark-Way » sociétal et culturel ; des myriades de sociétés privées et d’États totalitaires de type oligarchiques s’entendent sur la nécessité de bâtir au sein de grands Empires, des forteresses digitales, constituées de murs numériques et de zones d’identification des bons ou mauvais citoyens par délation et notation sociale. Forteresse ; c’est à dire, un complexe industriel, militaire et économique doté de datacenter multiples, de systèmes informatiques de captures et d’élimination des dissident.es et de fermetures dans des zones climatisées des populations les mieux notées socialement – un milieu entièrement clos faisant face ou fermant les accès à un extérieur dévasté par le soleil et des températures à 50° Celsius. Forteresse ; c’est à dire, dans le capitalisme ego cognitif traditionnel allié au capitalisme fossile, la prédominance d’un sujet de la représentation du pouvoir total – un « Nous » raisonnable détruit remplacé par un Ego drame autoritaire – un Sujet égotique surpuissant qui aligne par la technologie de réseau et les Intelligences Artificielles de capture biomorphique, tous les « Moi » des citoyens et citoyennes de ces mondes forteresses ; ici les Empires bâtissent des forteresses par la guerre de l’information, l’Intelligence Artificielle asservie à l’idéologie de la surveillance et la propagande, pour survivre à des milieux de vie qu’ils ont eux-mêmes détruits depuis toujours. Forteresse veut dire, aussi, le choc numérique, ou la violence de masses ou la préservation de ressources pour l’élite et l’élimination massive par laisser-aller ou laisser faire des populations les plus vulnérables. L’exclusion digitale est ici une pièce tactique maîtresse pour bâtir des territoires négatifs ou des territoires fantômes, entièrement insensibilisés ou invisibilisés dans les chaînes de la Médiacratie autoritaire ; des territoires pour lesquels aucune information objective ou aucun faits historiques ne peuvent être conclus ou établis du fait de la puissance de confusion issue de la guerre de l’information.

Il arrive un temps – dans l’urgence dramatique du présent de guerres, de déplacements de réfugiés, de zones de non-droits – où ce choix de société fondamental peut être construit ou délibéré encore seulement dans une forme de vie démocratique : 2) le « Milky-Way », penser en terme de galaxies de pratiques hétérogènes de stratégies de construction adaptées, d’exploitation agricole, de fabrication en écodesign, de mobilités douces ou alternatives, et surtout d’atténuation des rejets de CO2 dans l’atmosphère par la sobriété alimentaire et énergétique, la responsabilité sociale et l’éthique du care ou du prendre soin par le partage de vies vulnérables. Les anciens et les faibles peuvent nous apprendre beaucoup comme nous pouvons apprendre et transmettre beaucoup de nos erreurs et atermoiements (génération x et y) pour convertir le regard des enfants à l’histoire du vivant et à la place des animaux et des milieux naturels dans nos vies d’humains. Adopter des technologies cold, des outils froids ou dont le bilan de l’empreinte carbone en amont et en aval de la fabrication et la consommation, respecte un certain seuil de soutenabilité pour le vivant, c’est à dire détruire ou limiter les tentatives de bâtir les forteresses digitales, les complexes techno industriels du capitalisme fossile dont les finalités sont bien l’exercice du pouvoir totalitaire, l’emprise psychique collective et la fin des libertés politiques. Sortir des nécro spectacles organisées pour favoriser l’installation de l’argument de la forteresse, peut consister à nouer des liens dans les assemblées délibératives et à obtenir des droits pour des entités naturelles (forêts, rivières, jardins, sols, montagnes …) comme nous l’enseignent déjà des cultures animistes ancestrales. L’intégration dans le domaine du droit de l’environnement d’actances naturelles en propre par une personnalité juridique donnée à ces entités peut ouvrir nos sociétés humaines vers une vie plus douce et meilleure pour tous.

Sortir des « technologies chaudes » est donc extrêmement complexe – cela paraît improbable et inactuel dans ces temps marqués par les guerres et la régression réactionnaire et totalitaire en Russie, en Chine et dans l’Amérique et l’Israël de Trump et Netanyahou – d’abord en raison de l’intégration forte de ces fuites en avant technologiques dans des logiques capitalistes et financières anciennes construites autour de l’exploitation quasi nécessaire de capitaux techniques, de modalités de survies actionnariales, inhumaines, asymboliques. Désencastrer la technologie du modèle capitaliste autoritaire d’exploitation de ressources est extrêmement difficile aussi en raison de l’emploi et de la rémunération dépendante de marchés porteurs du capitalisme fossile et des techno solutions faciles et invasives de type IAG ; mais à l’évidence et la transformation climatique massive, nous l’impose, nous ne pouvons pas vivre à l’intérieur de ce modèle écocide complexe qui détruit la planète inexorablement et rapidement ; alors il va devenir nécessaire comme une évidence politique imposée par la reconnaissance de faits historiques et scientifiques, de favoriser un revenu universel d’obligation sorti du salaire ou des dividendes ; de sorte que toute une humanité puisse accomplir son destin en associant ses forces et ses limites ; mieux vivre en sauvant le monde humain et la Nature – la planète Terre -, les faire s’échapper des nombreuses forces opposées qui les nient, la détruisent, conduire l’Humanité vers une concorde des peuples, une entente humaine massive et une coordination des institutions uniquement orientée par ce souci de nos milieux vivants. Hot/Warm/Normal/Cold Technologies, Forteresses digitales et symboliques, militaires et industrielles des Empires, enfin Association de bonnes volontés facilitée par le revenu universel et visant la concorde de valeurs, de pensées et d’interactions sociales symboliques sont ainsi devenus des marqueurs philosophiques et anthropologiques ou des nœuds critiques du XXI siècle de transformation ou de régression des sociétés humaines dans la forme de vie humaine.

Fragments d’un monde détruit – 171

Oxygène Corp.

« Little fish come quietly
Your fins are frayed and sore
The ocean breeze enchanted you
And led you onto shore
Although you gasp for air you
Share the essence of your waning
And all that′s left is hurt
And theft of waters once sustaining
Fear not the things that love
Forgot to see beyond so cruel
For deep within your wisdom
You’ll find your inner pool. »

Lisa Gerrard Feat. Klaus Schulze, « Come Quietly », Lisa Gerrard : Lyrics & Vocals, Klaus Schulze : Sounds & Harmony, Gerrard records, Australia, 2009. [www.klaus-schulze.com]

“Les Révélations Brutales”, illustration by Bertall (Charles Albert d’Arnoux) from Balzac’s Petites misères de la vie conjugale (1846)

Il n y’ a plus d’extérieurs, de dehors,
seul est omniprésent ; le réseau informatique,
tout est détruit, lavé et réintégré …
La boule de flammes trône à l’horizon,
elle luit, seule, au milieu des paysages déserts,
la brûlure du Temps mort a tout calciné
dans les milles surfaces, sans aucun nuage,
l’herbe et l’arbre, la rivière et l’océan,
des vitres épaisses changées en interfaces,
et les masques bleus dotés de trompes,
pompent l’air et l’eau dans les sphères H2O …

Les calculs d’empreintes carbones,
que les ordinateurs génèrent et surveillent,
font des êtres survivants des automates,
les puissants vivent tout en haut,
dans les jardins merveilles maintenus à l’état pur,
leurs corps enserrés de capteurs,
transmettent des données statistiques,
et dans leurs yeux sont logés des outils,
du surréel, de l’augmentation de forces …
Regarde la hiérarchie des mondes, cette plaie,
ouverte et saignante, qui densifie la vie réelle,

Il y a des gaines de transit, du béton armé, des câbles,
des bandes d’électroniques très sombres,
par où passent ces organismes inférieurs,
leur taux d’oxygènes est limité,
le strict nécessaire suffira,
juste ce qu’il faut pour la maintenance,
la mise en état de nos fonctions vitales,
et leurs yeux ont virés aux gris par dépigmentation,
l’iris morte ne regarde rien, ne voit rien,
dans leurs bouches, fermées, les mots signes ont été oubliés …
La transparence est le mot d’ordre officiel ;
ce « voir au travers » des corps, cette forme lucidité …

Le « copyright » de chaque organisme est téléchargeable …
Il suffit d’aller interroger les banques de données …
les or ganoïdes produits par économies d’échelles,
permettent aux médecines cybernétiques de performer ..
Et ici, c’est la pression du silence, vaste, dense et immense,
la langue ne servant plus à rien, a été bannie,
les matériaux symboliques remis aux rebuts, 
les bouches et les visages entraînés à la seule dimension muette,
deviennent des masses sans paroles, des produits icônes,
chaque cerveau connecté impulse le sens en direct,
la flash vision identifie immédiatement le message,
les matériaux des sons et des signes stagnent dans une décharge ..

Et personne ne se souvient de rien, ici et maintenant, ..
l’économie des monstres est tellement parfaite.
Chaque corps-outil est affecté à une série.
On a plus le temps de se souvenir.
Et la destruction des corps-déchets est recommandable ;
couper l’oxygène, expulser l’organisme corrompu,
ne pas tolérer les maladies qui affectent le corps social,
empêcher qu’un esprit sain, pur et nettoyé, soit envahit ..
Le feu qui purifie tout, impressionne …
la peau communique aux machines,
l’état de santé ou de défaillance des corps branchés.
Le réseau capitalise les données bio cognitives ..

Les statisticiens du néant sont rassemblés,
sur les places nettes, les froides dimensions de latence,
ils évaluent les résultats machines, les conformités des traces,
leurs épreuves de vie sont modifiables,
leurs diagrammes d’hygiènes ont tout prévus à l’avance,
en fonction des coûts de chaque organisme encore vivant,
la vie ; quelle dépense inutile ! Quelle gageure, …
Quelle invention encombrante et mystérieuse ..
Pourquoi donc affecter à la vie une valeur …
Car l’écologie de l’esprit demande la suppression,
des tarés organiques, des débiles cognitifs, de tous les faibles,
brûler, incendier, terminer, enfin, le programme fasciste ;
nettoyer les corps qui, autour de soi, insupportent et dégoûtent,
fabriquer une élite à la fois rare et intense.

MP – 27062025

[nu-me-raɪ-zœr]

L’impressionnante transformation des rapports sociaux symboliques produite par une technologie devenue dominante comme l’Internet (dans un temps historique et commercial extraordinairement court – 1995-2025) implique une fascinante coloration culturelle et sociale de nos interrelations humaines dans une société devenue société de la guerre informationnelle et de la parcellarisation égotiste par désintégration des liens sociaux traditionnels (associations, engagement institutionnel, participations aux spectacles vivants, partis politiques ou syndicats). La transformation asociale et cellulaire comme projection de chaque internaute dans une bulle de filtrage qui ajoute dans un monde presque clos sur lui-même, toutes nouveautés comme extensions d’un existant virtuel, un déjà là comme double numérique, a eu pour effet de fragiliser ou de détruire les anciennes formes de socialisation dites traditionnelles par la famille, le syndicat, l’association ou le parti politique. Nos cercles sociaux symboliques ainsi effacés ou rendus vulnérables, ne restent que les enveloppements invisibles par un tissu symbolique, une forme de virtualité du monde par l’intercommunication distante et proche via non plus le média interpersonnel de contact, mais l’objet terminal connecté. L’utilisateur ou le « smartphoneur » contemporain représente le récepteur terminal d’un puissant réseau de la Médiacratie en tant qu’il permet par la capture massive de ses données personnelles d’alimenter l’hyper-capitalisme de prédation et de surveillance.

Le « doppelgänger » numérique consiste en un avatar projeté dans les réseaux asociaux, ou un double virtuel qu’une accumulation sans fin de métadonnées biographiques à constituée comme doublure solidement installée et projetée dans la vie réelle de l’utilisateur/patient du réseau informatique ; ainsi, il n’est pas rare de s’inquiéter pour la qualité de son dernier « post » d’un réseau social, car une certaine carrière biographique virtuelle doit accompagner la vie matérielle, dans cette mesure ou la capitalisme de l’ego et de la cognition excitée par des tâches économiques complexes, présume une surface d’exposition continue et large par le «doppelgänger », de l’employé de base ou du cadre supérieure. La pénétration du réseau dans l’espace privé du langage, et du rapport à soi constitue l’autre facette de cette transformation culturelle et symbolique puissante causée par l’Internet ; ici, il s’agit de bien comprendre l’effet de rupture massif dans l’ordre symbolique normal de l’identité humaine impliquée par l’usage intensif de réseaux sociaux, le « doom scrolling » du « smartphoneur » ainsi que par l’intensification des transactions capitalistiques distantes. L’emprise d’un écosystème informationnel sur le rapport à soi est devenu massif, tant et si bien que le « smartphoneur » ne réagit plus qu’à l’intérieur du réseau social informatique, en sacrifiant inconsciemment les interactions physiques face à face et les situations de jeux de langage concrètement arrimées dans nos vies ordinaires.

Il n’est pas rare ainsi de ne plus jamais pouvoir rencontrer l’autre sans l’intermédiation du double numérique, dont il faudra prendre connaissance avant de seulement saisir quelques aspects de la personnalité de l’inter actant d’une situation de rencontre. Si la rencontre n’a plus lieu d’être, c’est par ce que les lieux et les temps de coprésence possibles, ont été effacés ou démultipliés ou projetés n’importe où ailleurs, par l’effet de spatialisation du média. La puissance de transformation sociale du macro système technique – Internet – dans ses différentes versions les plus originales – Web sémantique, Internet des objets, lunettes et montres connectées, casques de Virtual Reality (VR), réseaux sociaux – est due à la capacité de capter l’attention et le focus sentimental de l’utilisateur final de la technologie, de sorte que ses implications dans le monde virtuel dépassent de loin ses implications dans des situations de vie ordinaires. (Pensons ici au film « Ready-Player-One « de Steven Spielberg (2018) qui est une métaphore cinématographique intéressante et importante qui montre la séparation des deux mondes – virtuel/réel – au travers d’un jeu). Ici le développement massif des technologies de connexion au virtuel et de capture du temps vivant, s’est fait avec ou à cause de l’excroissance elle aussi massive du capitalisme égo-cognitif par lequel le management de la connaissance et l’exploitation de l’Ego-drame personnel aboutissent à une dynamique de trans-projection maximale, constituée du « Je communique » repris violemment, sous l’effet de l’exposition à la surface médiatique étendue, dans un vaste empire du « Nous communiquons » ; l’être communicant ainsi élaboré ou la démultiplication des « doppelgänger », n’existe qu’au travers du macro système de mise en ordre des interactions par les séries de commandes et de réponses faites par l’utilisateur final d’une machine à interconnecter, en discontinu, le virtuel dans le réel.

La numérisation massive du monde, cette connexion efficiente économiquement du « Je communique » au « Nous communiquons » a pour effet majeur d’exclure ou de fragiliser la position du « Il » de narration historique dans cette mesure ou la capacité de survie du réseau ne tient qu’à la multiplication effrénée des interconnexions et des captations capitalistiques dans une sorte de faux direct, de l’attention du consommateur final du réseau. Ici le « spectaculaire massif intégré » (G. Debord) assure sa pleine cohérence et sa pleine puissance d’arraisonnement du social, en excluant nos capacités à relier les événement au sens historique de leurs réelles compréhensions. Ainsi, il est évident que pour les autocraties contemporaines, le réseau asocial est un puissant allié dans la guerre de l’information et l’emprise idéologique de masse, par ce qu’il permet d’idéologiser la croyance commune, en excluant sa vérification possible par le fait historique ou une vérité scientifique. Dans le monde violent de l’autocratie, il n’y a pas de place pour le doute méthodique, le test scientifique, tout est déjà là, prévu quelque part par une sage vision à l’origine de toutes choses, un dessein intelligent qui prévoit la bonne conformité des actions, des hommes élus et le sens des événements politiques. L’histoire est une page blanche que quelques cerveaux d’hommes violents vont remplir de folles élucubrations ; la sélection des plus forts, la prédation de toutes ressources naturelles, la censure des intellects, la destruction des universités, l’exclusivité d’une conception de la famille blanche chrétienne, l’exclusion des étrangers, des ennemis intérieurs et des déviants naturels – juifs, arabes, homosexuels, gauchistes ; il suffit de voir l’action de propagande de la « Heritage Foundation » américaine, cette « révolution conservatrice » alliée au mouvement MAGA…

L’autre effet majeur de la numérisation du monde est de provoquer une séparation des ordres de vies et de rendre toujours plus difficile le contact sensible et la rencontre face à face ; il n’est pas rare en 2025 de rencontrer des jeunes adultes dont la principale préoccupation matérielle et symbolique est de charger leurs smartphones, qu’ils soient chargés car leur vie toute entière en dépend ; pendant qu’une interaction sociale autrefois initiatrice de changement est ici refusée au motif que nous ne vivons pas dans le même monde, nous ne parlons pas le même langage, nos idées et nos croyances sont devenues différentes irréductiblement et par là nos mondes sont incommensurables ; c’est à dire, si la limite du monde est la limite de notre langage, que les interactions par les gestes et les mots ou l’expérience du contact sensible deviennent trop rares pour seulement réaliser un monde vivable et commun du fait historique de l’appauvrissement des langues dans l’ère des Tycoon, de la Médiacratie et de l’ordre communicant global. Le désir de découvrir et d’explorer le monde et la langue de l’autre vivant à côté de soi, est éteint par le double effet de la stimulation massive des réseaux asociaux et du relativisme intégral, qui, fournissant un compact esthétique et une série de stimulations individuelles, vont saturer ou délégitimer la curiosité et diminuer la tension du désir ; le réseau asocial permet l’excitation sensorielle même à distance et donne la récompense organique presque immédiatement par l’effet « Dopamine ». Il y a ce double effet de satisfaction et d’enfermement et si la solitude collective et individuelle, dans la transformation numérique globale du monde, grandit jusqu’au point de définir la nouvelle vie adulescente, elle est aussi la manifestation d’une technique capitalistique de capture et de dimensionnement de l’exploitation prédatrice des forces humaines et des capacités cognitives, affectives, sexuelles, créatrices.

Fragments d’un monde détruit – 170

Derrière les murs ; le vivant

« Tu es dans la main de l’ennemi,
ils broient déjà tes
os, ils exigent
ton regard
ils foulent tes regards
aux pieds
ils font des trilles dans ton oreille
avec la sirène d’alarme
Alarme »

Ingeborg Bachmann, « Dans la main de l’ennemi », in « Toute personne qui tombe a des ailes : Poèmes : 1942-1967 », p. 497, Édition, introduction et traduction par Françoise Rétif, Gallimard, 2015.

Crédit Photo : Romuald Chilard

A frôler les mouvements aux bords de minuit,
la pièce jaune qui jette sa lumière,
et les ombres dispersées dans les arbres,
l’animal tendre, aux aguets, l’œil alerte,
quand rien tout autour n’existe,
en laissant derrière soi la cité des « Anthropos »,
laissant leurs bruits vocaux insupportables et les ressentis débiles,
l’eau de la nuit perlée d’étoiles,
qu’il faut boire avec des yeux grands ouverts,
la feuille verte et brune qui s’agite au vent stellaire,
ce vent frais, doux dont les appels résonnent.

Avancer dans l’obscurité, sans jamais rien heurter,
ne plus rien saisir de ses propres mains,
laisser derrière soi, les outils, les agrippements,
seulement sentir les formes du terrain,
ouvrir sa paume pour recueillir l’eau des feuilles,
faire corps avec la descente nocturne,
de l’animal effrayé, large et puissant,
d’où jaillissent les lumières divines,
qui marquent la frontière, le silence,
et le percept ici est brut, sans fioritures,
pas d’ajout, de marquage, d’addition mentale.

Il faut seulement réouvrir les cinq sens,
laisser l’animal pénétrer la zone nue, proximale,
se faire touchant/touché, voyant/visible, sentant/sensible,
en laissant le vide de la Nature, immense, montrer,
les voies sans personnes, sans réflexions, sans intentions,
que nul ne franchit sans corps-stupeurs,
marcher sur la frontière du visible et de l’invisible,
du dicible et de l’indicible ; voir depuis l’être sentience,
comment le monde et le corps sien, est fait ailleurs,
hors des cités imbéciles, des rêves saturés d’images,
la violence et le ressentiment de classe et de nature,
oublier en cet instant fragile,
tout ce fatras vaniteux et dérisoire.

Et ils s’égosillent sur des réseaux poubelles,
qu’ils alimentent par des pastilles écœurantes ;
un lent cauchemar artificiel, glissant depuis le spectre Nihil …
Nature dévastée, ridiculisée ; version des choses mortes,
des êtres en grappes, pullulant dans des nuages d’insultes,
mais là, tout est découpé en survivance immédiate,
c’est la nuit profonde, je glisse dans l’air froid,
et l’aube va bientôt venir, je l’attends,
je regarde l’animal immobile,
et plus rien n’existe que lui-même,
ce monde est parfait dans sa signature proche/lointaine…

L’aube va venir fermer l’âge des survivants,
remettre leurs masques terribles aux bons endroits,
et je n’oublierais jamais les nuits ou je t’ai vu,
où tes yeux se sont tournés vers moi,
animal pur, au corps craintif, vague et doux,
incarnation et signes de divins présages …
Son corps pris par ces nuits sauvages,
ne ressemble jamais à rien de prévisible,
il transite, seul, hors des calculs des spectres figures,
des mathématiques sombres et cybernétiques ;
l’organique et le sensible, le vent froid et la nuit.
Je rêve de « moutons électriques » et mon rêve est affreux.
Je vis avec l’animal et tous mes sens sont en éveil.

MP – 20062025

Spectrum-Kamera

Une expérience de spectateur de films à la télévision et au cinéma depuis le début des années 1980, en France et en Europe montre la possibilité immense de l’éducation de la sensibilité de l’adolescent.e par l’entremise du film et de l’art de la transfiguration cinématographique. Je pense à un petit groupe de films clés qui ont jalonnés le parcours d’un enfant de la télévision né en 1975, ou dont le sel organique, la culture familiale et le sens substantiel d’un projet de vie personnel ont permis un dressage archétypale de réactions et de jugement devenus solides et fermes pour s’orienter dans le Temps. « Voyage au bout de l’enfer » de Michael Cimino (1978), [« Dr Jerry and Mr love » de Jerry Lewis (1963) et « The Duck Soup » des Marx Brothers (1933), peut être seront mis à part pour qualifier la capacité d’impact spécifique et de bouleversement social de l’humour juif américain], « L’arrangement » de Elia Kazan (1969), « Vol au dessus d’un nid de coucou » de Milos Forman (1975), « Opening Night » de John Cassavetes (1977), « Halloween » de John Carpenter (1978), « Shining » de Stanley Kubrick (1980), « Faux-Semblants » (1988) et « Crash » (1996) de David Cronenberg, « La leçon de piano » de Jane Campion (1993), enfin « Elephant Man » (1980) et « Mulholland Drive » de David Lynch (2001) ; pour chaque expérience filmique importante, la caméra permet de se projeter dans un monde de situations de jeux, entièrement fabriqué et entièrement hérité du monde historique que nous connaissions presque directement, (la guerre du Vietnam, la force du lien par la musique ou la gémellité, les dérives de la folie créatrice, le désir d’une autre vie à l’ère des arrangements capitalistes et machiniques, l’exclusion infinie d’un homme difforme, la projection du rêve hollywoodien dans la vie d’actrices …). Ici la puissance d’incarnation des acteurs/actrices permet d’imprégner le monde réel du monde filmé, en retroussant à revers l’appréhension du monde filmé étranger, pour la requalifier dans une démarche esthétique unifiée ; (spectacle/scène/création/incarnation/réception/transfiguration).

L’instrument du faire voir qu’est la caméra et ses objectifs – est sensiblement mesuré aux différentes limites des situations de jeux dramatiques pour capturer et montrer le sens des situations de jeux dans une logique situationnelle de l’acte expressif et filmé dont le ressort est l’engagement de l’acteur/actrice et la stabilité des croyances et des expériences faites ou revendiquées dans le monde filmé. Ici la participation du spectateur est essentielle à la solidité de l’acte de filmer ; elle permet la mise en scène car le double point de vue même de la réalité du monde fictif et de la fictionnalisation du monde réel ajoute l’expérience de la projection du film dans nos vies ordinaires de spectateurs (S. Cavell). Nous sentons ainsi que nous appartenons à une même famille de jugements critiques et esthétiques quand nous discutons avec d’autres adultes spectateurs, spectatrices de la génération X, Y qui eux et elles aussi ont appréciés les films cités et, tout en vivant en 2025, rappellent par leurs attitudes critiques, leurs jugements possibles, leurs sensibilités, l’importance de ces films dans leurs vies, les linéaments et les racines d’une expérience cinématographique vécue. Le rappel de la position jamais neutre d’une caméra à un moment critique du film – par exemple la scène de la roulette russe avec Christopher Walken, ou bien le marchandage de la leçon de piano avec Holly hunter et Harvey Keitel – permet de faire entrer le spectateur du film dans un monde préparé en avance, – une réalité augmentée par la perfection de la mise en scène – dont il sera l’invité muet, remuant, transcendant, capable de tout voir du monde filmé et du scénario fini, comme un spectateur mutique et démiurge.

On sort ému.e et grandit après les scènes du « Voyage au bout de l’enfer » en comprenant à minima les ressorts d’une tension psychologique venue de l’expérience de la guerre du Vietnam. On sort incroyablement perdu et secoué après « Vol au dessus d’un nid de coucou », après la fuite de l’indien, la mort par suicide provoqué, du jeune amoureux (Brad Dourif), le jeu extraordinaire de Jack Nicholson et cette mécanique de la régression sociale, émotionnelle et de l’enfermement de malades mentaux ; on sort sidéré par l’utilisation de la sensibilité de John Merrick, l’homme éléphant, l’engagement des deux actrices de « Mulholland Drive » dans un scénario à tiroirs et à duplicités et renversement de points de vue. Toute cette technique de la narration complexe a impliquée une même construction particulière de situations de jeux dramatiques ancrée dans une vie de fiction qu’il a fallu fabriqué au prix de la liberté de raconter des histoires ; tant que cette vie déjà existante dans la réalité projetée sur l’écran, a pu se lier à l’expérience du spectateur/spectatrice, nous sortions défaits, bouleversés et reconnaissants, envers ces réalisations de monde, à la fois réels et simulés. Il faut ainsi revoir la brutalité extra-terrestre de Michael Myers comme proto-figure du dément criminel, de la psychopathie, ou bien saisir le lien sacrificiel unissant les jumeaux Mantle dans « Faux semblants » pour se refaire une idée exacte de la force d’impression de la projection cinématographique, qui mélange l’importance de scènes jouées et l’expérience réelle du spectateur dans la construction de sa propre vie.

Et les couloirs projectifs qu’ont fabriqués dans leurs temps de réception, tous ces films ont permis l’édification d’un monde esthétique et éthique en particulier ; un faire-monde individuel, général et spécial qui a répondu à différents styles de réalisation partagés au sein d’une même génération de spectateurs.trices ; l’art d’une sociologie du film peut être ici issu d’un même souci philosophique pour les « manières de faire des mondes » (N. Goodman) ou bien les différentes techniques d’incarnation de personnages, de situations de jeux, de récits, de dialogues, de destins naturels ou empêchés follement attachés à la transformation de la réalité par les traversées d’une culture filmique spéciale (1970-1980-1990-2000) et la transfiguration de personnages et de récits dans la vie ordinaire des spectateurs.trices ; nous vivons en participant au film, et nous participons en vivant le film devenu une part essentielle du fait que nous existons, que nous travaillons sur la matière des films projetés à l’écran. Ce travail d’importation du processus de transfiguration permis par le film de cinéma consiste à évaluer les cercles croisés de perspectives du point de vue et depuis le plan de chaque personnage incarné par des actrices et des acteurs pour mener à bien une histoire (un scénario dramatique ou comique). La capacité de projection correspond ici aux différentes manières dont le film va transparaître dans nos vies ordinaires de spectateurs.trices.

Si la musique dans une perspective cavellienne est l’art de la transformation, le cinéma comme art de la transfiguration permet la reconnaissance du spectre sonore, et des archétypes de simulation coordonnés qui vont rouvrir l’espace-temps d’interprétation des bords extérieurs de l’expression jouée par les acteurs et actrices jusqu’aux limites internes de l’actrice et de l’acteur et du spectateur qui rejoue le film souvent et intérieurement. Le niveau d’engagement et de la perfection de la mise en scène d’un film apparaît comme important pour contenir tout un monde réel dans une expérience d’un monde filmé. Le cinématographe comme capacité technique de projection – la projection d’images animées sur un écran – est une sorte d’art total au sens où il va se servir des corps nus, des langages dans les dialogues, de la capacité de construction des situations de jeux par le récit, de la recherche de projections adaptées à l’ambition de la mise en scène, de toute cette capacité projective et expressive des corps et des âmes pour finalement proposer un monde réellement sentis, construits et orienté dans la vie humaine. Transfiguration signifie figurer par le déplacement de positions par le spectre incarné (comme sur la scène de Théâtre investit, malgré la douleur d’un cruel abandon – une fan se tue en voulant honorer son jeu – par Gena Rowlands, le personnage d’« Opening night »), c’est à dire peut être par l’ambition technique du cinéma, faire s’hybrider, le son, la scène et l’image au milieu d’un maelstrom de vies percutées par des récits, des sentiments, des intentions, des volontés et des souffrances ou des plaisirs qui constituent une expérience vécue collective. Le cinéma ici a ce pouvoir de transfiguration de la réalité ; il emmène le spectateur ou la spectatrice à découvrir les sens du réel historique par son héritage en tant que donné culturel, sociologique et biologique et sa densité de construction en tant que réalité filmée.

Fragments d’un monde détruit – 169

Corporation mutique

« L’esprit de la campagne était l’esprit de Dieu ;
Il eut la peur de la recherche et des révoltes,
Il chut ; et le voici qui meurt sous les essieux
Et sous les chars en feux des nouvelles récoltes.

La ruine s’installe et souffle aux quatres coins
D’où s’acharnent les vents, sur la plaine finie,
Tandis que la cité lui soutire de loin
Ce qui lui reste encor d’ardeur dans l’agonie.

L’usine rouge éclate où seuls brillaient les champs ;
La fumée à flots noirs rase les toits d’église ;
L’esprit de l’homme avance et le soleil couchant
N’est plus l’hostie en or divin qui fertilise. »

Émile Verhaeren, « Vers le futur », in « Les villes tentaculaires (1895) » , p. 157, édition présentée par Maurice Piron, Gallimard, 1982.

« Fresque de gare Coulée Verte – Châtenay-Malabry »

Le bruit sourd du matériel roulant,
le son vague des lointains nuages, la nuit,
les portes coulissantes et les portiques,
l’horizon bleu de l’océan, le noir du carbone et du silicium,
quand tu te rends là-bas en traversant le souffle gris,
les fumées des usines rouges et blanches,
les empilements d’automobiles grossières,
qui remontent des rubans d’autoroutes,
toute cette cité de bêton qu’approche chaque fin,

par les masses de corps de fer et d’aimants,
par la lame de l’épée d’argent, Damoclès,
qui découpe le temps en métal obscure,
chaque minute optimisé pour que fonctionne l’Empire,
chaque geste sérialisé et adapté aux productions,
et leurs langues babilles dans les latences et les vecteurs,
exécutent des rapports froids et surdéterminés,
les grands managers du rien auscultent tes résultats,
à la faveur des planeurs automates, des silences néant,

Ils ont des faces creuses, et leurs regards de taupe,
ne voient rien en dehors des rapports de production,
leurs gestes saccadés, leurs cervelles pleines de granulométries,
fabriquent des mondes ailleurs, des paradis d’artefacts,
planifier, mesurer le rapport des charges et des investissements,
Coût/Temps/Effort est l’optimum triple des décisions,
et en dessous traînent, ratatinés les animaux laborans,
travailleurs sur des grands champs sémantiques,
qui alimentent les machines à milles décisions minutes,

Il faut les voir manier le fouet nu-métrique, l’identification large,
cibler la réaction bien conforme, populaire, très adaptée,
chaque compétence est à sa place sur le poste de travail,
cercler les périmètres des activités, avec des tableaux de bords,
piloter et gouverner par les signes, opérer des corps de décisions,
par une grande géométrie étendue aux yeux des machines,
ceux là même qui scannent et voient au travers des corps,
en expulsant toutes volontés siennes, toutes formes de libertés,

Capter l’attention fébrile, soumettre les corps aux plaisirs,
dé-situer l’âme quoi qu’il arrive, l’envoyer battue, aux projections du vide, tous les coins extérieurs – tout l’expressif – enfoncés par l’entreprise, il reste un vaste intérieur, uniforme, massif, métallique, granitique, la voix de son maître, l’univocité muette, la faucheuse de Temps, qui transperce les open-spaces, s’assurent des allégeances, afin de voir les corps pliés devant l’écran, les langues et les mains ouvrières, les regards concentrés et le dressage parfaitement exécuté,
dans des outils virtuels ; logiciels de pointage, tableur vert dégoulinant, générateurs de chiffres, de graphes sans existences ; la mort aux kilomètres.

MP – 15062025

L’Art de la Simulation

Insérer des jeux de coopération à l’intérieur d’ordres sociaux professionnels figés par une logique institutionnelle devenue violente et rigide consiste bien souvent à installer des lieux d’ « acting », de « game play » dans l’expérience des acteurs – des temps dramatiques et suspensifs des interactions ; un temps parallèle de simulation de conduites dont la nature et la fonction précieuses et indispensables au fonctionnement global de l’Institution amène la nécessité d’une autoréflexivité des acteurs qui rend possible la critique intelligente et la monstration d’une souffrance réelle au travail. Par exemple et pour revenir sur un documentaire extrêmement intéressant dédié au CHU de Lausanne (Suisse) et intitulé « Sauve qui peut » – sorti le 4 juin 2025 en France (évidemment à double sens ; qui est vraiment en capacité de sauver des vies ? Et crise et fuite devant l’absence criante de moyens, la maltraitance institutionnelle et la dureté des situations de travail), le choix du réalisateur Alex Poukine, de s’attacher à l’expérience situationnelle des acteurs de santé (infirmières, anesthésiste …) pour réimpliquer celle-ci avec des comédiennes et comédiens professionnels dans des situations de jeux de crises [maniement des mots signes lors de l’annonce d’un diagnostique fatal, l’annonce d’une amputation de membre, la demande de biographie de patients avant bilan de santé, le soutien à une collègue traversant une crise d’épuisement professionnel …] qui par le jeu et la potentialité dramatique du jeu de signes montre l’autoréflexivité des groupes et des individus en train de se faire pour consolider un « pour soi » humain. La mise en scène dans la logique situationnelle de l’acte inspirée de tout le travail d’Erving Goffman et de J.L Austin (le fameux « perlocutoire » d’Austin ou l’art de la transformation des situations de jeux par des mots), va consister à repérer pour le metteur en scène ou le ou la réalisateur/réalisatrice, les moments dramatiques ou qui concentrent les difficultés rencontrées dans l’expérience vécue du cadre de santé.

Le maintien d’une coulisse dans laquelle, un débriefing va se faire après chaque scène, permet après les coups dans les « jeux de langage » de montrer les moments critiques – trouver les formes de la décision éthique par la délibération collective et l’emploi des mots justes, adaptés aux situations -, par exemple, dans l’annonce d’un diagnostic fatal – jouer la scène de l’épouse qui refuse le sens du soin palliatif et s’entête pour se protéger et protéger son mari de la violence des mots ; « fin », « soin inutile », ou bien dans les essais de solidarités vis à vis d’une collègue infirmière en crise et épuisée, montrer par quels moyens corporels, quelles expressions ajustées à la situation, les collègues vont faire en sorte de réellement soutenir celle qui souffre, ou bien dans le cas d’une saturation du temps de disponibilité, – une infirmière devant ranger le sac après intervention étant appelée pour une urgence par l’anesthésiste – montrer la tension réelle dans l’organisation, le fonctionnement des ordres communicants et des procédures des soins dans un système d’interactions – « Hôpital » – maltraitant et sensiblement neutralisé par rapport aux expériences vécues des personnels. C’est bien ici à un art de la simulation des interactions professionnelles auquel nous sommes confrontés ; art de l’imagination et du jeu, art des mots et de leur ajustement également qui va « recollectionner » les gestes de soins, les occasions de conscience apparaissant aux moments critiques afin de tester leurs bonnes ou mauvaises insertions contextuelles et libérer par les capacités expressives de chacun, chacune, un potentiel dramatique dont les différences vont faire sens et montrer les zones d’implications critiques, personnelles et les nœuds de souffrances et de tensions interrelationnelles.

Ici l’écart par rapport à la règle de conduites normalement prévues par l’organisation des soins, prend toute sa signification dans la mesure d’une détérioration des lignes de conduites normales ou prévues par l’administration des actes de soin, et le spectateur comme le cadre de soin qui débriefent la scène après l’avoir joué ou perçu, perçoivent ou revivent l’écart par la mise en scène de la vie ordinaire à l’hôpital, accèdent par l’effet de déportation des corps et des gestes, permis par le jeu, au sens global et complexe de la situation de soin. La simulation ici peut aussi faire appel à la notion d’archétype forgée par Carl G. Jung, comme structure psychique originaire de l’histoire des collectifs humains ; je pense ici à « l’Ombre » ou la part refoulée de la personnalité ou bien au « Sage » qui représente la sagesse et la recherche de la vérité ; Ombre et Sage qui façonnent une force d’oppositions structurante de rapports de pouvoir infra-système qui conditionne bien des conduites au travail. En effet le travail lorsqu’il fait souffrir dans ses rapports dramatiques et sa tension psychique, rappelle l’existence d’un rapport au « Nous » rationnel, normatif, à l’organisation rationnelle des actes de soin, qui est un rapport directement conflictuel vis à vis de l’expérience vécue. Née d’une bureaucratisation et d’une tarification à l’acte du soin, l’organisation des interactions ordinaires, surjoue le conflit entre la règle prescriptive et adoptée par l’institution « Hôpital «  – tarification à l’acte et reporting par KPI (Key Performance Indicator) de chaque geste du cadre de santé – et l’expérience situationnelle réellement vécue par le cadre de santé ; la simulation archétypale va ici faire ressortir le refoulé et permettre la monstration des souffrances psychiques réelles, voilées ou bien minorées par l’institution.

Le documentaire est frappant également de par la redécouverte de personnes derrière les professionnels de santé ; personnes qui vivent et souffrent, ont de l’empathie, sont vulnérables, peuvent commettre des erreurs et sont systématiquement inscrites dans une relation humaine émotionnellement très forte. Ici c’est la vie dont il est question dans ses aspects organiques, culturels, économiques et psychiques. Dans l’hôpital se jouent des drames humains au détour de chaque couloir et la simulation de scènes identifiées comme cruciales à l’amélioration aussi du bien être au travail des personnels et des soigné.es, accomplit ce travail de retraduction sociale des capacités expressives empêchées par l’Institution par des capacités expressives des vivants et des humains, capacités qui peuvent être culturelles, sociales et universelles. La peur du diagnostic est ainsi partagé entre le cadre de santé (l’annonce), l’infirmer et le patient (l’intégration du diagnostic dans sa propre vie présente, passée et future), la solidarité horizontale et asymétrique joue à plein avec l’émotion de crainte (soignant) ou la douleur psychique comme la tristesse ou la dépression (patient). Le film a ainsi cette force de faire rentrer la lumière de la compréhension de l’ordinaire du soin, par un jeu de gestes significatifs qui vont montrer comment – par petites touches impressives – améliorer la relation de soin tout en sortant le soin d’une logique comptable et gestionnaire pure. Le caractère rigide d’une pure conduite de suivi de règles ne doit pas occulter toutes les tentatives d’adapter la technique de gestion du soin au concret des situations de vies ordinaires dans leurs grandes fragilités et vulnérabilités.

Ainsi simuler ou jouer la situation de jeux, ne doit surtout pas être confondu avec une sortie vers une expérience fictive ou bien idéalisée de la relation de soin mais à l’inverse, il faut bien comprendre tout le sens et l’intérêt majeur de la simulation : le jeu va permettre d’isoler les interstices de tensions nerveuses, de blocages psychiques, expressifs et émotionnels pour celles et ceux qui jouent ; le jeu va ré-ouvrir la scène de soin sur ses enjeux dramatiques propres, sa charge émotionnelle et langagière et le jeu qui comporte des règles (le game) va ensuite faire descendre ces règles dans leurs incarnations spécifiques par l’expérience du savoir rejoué en situations du cadre de santé. Ici nous redécouvrons grâce à ce travail de documentariste remarquable le sens et la portée de l’ordinaire du soin dans l’Institution – Hôpital – et nous sommes frappés par le courage et l’abnégation dont font preuves ces personnes qui ont choisies (non pas toutes peut-être) d’exercer un métier du soin qui a avoir avec le maintien de la vie humaine, sa protection et sa valorisation. Le documentaire rend justice aux personnes qui prennent soin de la vie et admettent la vulnérabilité des corps souffrants. Tous ces corps qui sont, à l’extérieur, des corps performants, des capacités d’expression normalisées, des corps pris dans des logiques entrepreneuriales qui parient sur la maîtrise parfaite de soi même (vendre sa force de travail et ses capacités cognitives, expressives ou affectives sur des marchés d’échanges du travail et du capital).

Fragments d’un monde détruit – 168

L’homme nu

« Passe ton chemin, on les a enterrés…
Un nuage glisse sur le disque solaire.

La famine est un grand édifice
qui se déplace la nuit durant.

Dans la chambre, la barre obscure d’une
cage d’ascenseur s’ouvre sur les entrailles.

Des fleurs dans le fossé. Fanfares et silence.
Passe ton chemin, on les a enterrés.

L’argenterie survit en immenses essaims
dans les bas-fonds où l’Atlantique est d’ombre. »

Tomas Tranströmer, « Silence », in « Pour les vivants et les morts : 1989 », « Baltiques : œuvres complètes : 1954-2004 », p. 326, traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin, Le Castor Astral, 1996 et 2004.

Jacques de Gheyn II, Vanitas Still Life, 1603

Il me semblait que l’étoile chutait une dernière fois dans tes yeux,
deux fentes noires au fond desquelles, brûlait le dernier feu,
des lames de soleils rouges, or et blanches, …
Et le soir honni, tant redouté, tombe à nouveau,
regarde l’enfant qui arrive en courant, nous visitant, sans haines autour, les arts qui transforment les Golem ; la bête muette que tu deviens, avec ce visage de glaise, le regard effacé de toutes intentions, et tu me disait à l’oreille, silencieux ; « je t’ai demandé », « tu as obéis » ; « tu es l’enfant du futur, le monstre des musiques non conformes, » « chaque signe de ta présence est marqué dans ma mémoire, comme une ombre infinie que projette ma seule lumière ».

J’ai livré le monde aux autres tel que je l’ai connu,
dans les masses de digits noirs écumes, les rivières du désastre,
d’abord par le plaisir frénétique, l’appel saccadé où succombent les corps ; la frontière vivante du « je » toujours reculant dans l’espace mort et sombre, derrière la langue qu’exécutent les donneurs d’ordres et de sons, les trouées de vides absurdes qui avalent et éliminent.
Je suis l’enfant nu, le voyageur sans buts ; le coup d’arrêt,
et j’ai le poignard des textes pour mener la guerre au milieu ..
Si le froid des yeux des autres me glace et me terrifie,
il ne m’est rien d’impossible tant que tu demeures, là bas, mon amour. J’attends que la fille des tempêtes nous informe du Destin…

Et la mémoire neuve située derrière les doublures écrans,
ressemble à une zone de travail infini, de meurtre symbolique et d’édification, je suis le montreur de foires, de clowns tueurs, d’ahurissement et le maquillage rouge et brun qui me sert de face sociale, ne ressemble à rien de plaisant, d’agréable ou d’utile …
Tu vas descendre tout au fond des cavernes d’illusions, nous montrer l’horizon et je verrais dans ton regard éternel ce que tu vois, les lignes de fuites, les polices à même détruites, les brisures de verres, « à l’intérieur de cet espace rigide, se tiennent les murs néants, les corps y sont enfermés juste pour toi-même et ton langage est nié, tout ce que tu écris ne signifie rien, délire verbal, masses de signes informes, laideur lexicale et pourriture … »

Et quelque fois, me vient une grande idée ; une idée formes,
une harmonie en si majeure qui tiendra tête aux nombreux puissants,
des lignes d’accords que vont jouer aux hasards, les lecteurs et lectrices … Tu me donneras la santé du corps pour survivre encore un peu, marquer les signes dans la terre, d’empreintes de femmes sirènes, respirer l’air toxique de leur milieu, voir le ciel pesant et toucher la pluie acide, et je serais le fier enfant du démon, de la grande dépossession, la surface morte, entière, creusée de tous les signes des jeux qui se produisent sur les scènes des joueurs d’ombres et de lumières …
Ah déterminer soi-même nos futurs, se rappeler de l’existence commune. Formes et lieux, Vies et Morts, Temps et mouvements.

Quand je sort de ton lourd sommeil, courant par les rues froides,
revêtu de la cape du dément, les yeux fixes sans accroches,
j’emporte toujours avec moi le cahier d’espérance, l’axiome des fous,
répondant à l’appel de l’Esprit sauvage ; ce danger qui te frôle passé minuit, aux grandes ailes de papier nacres et vertes, identifiant nos attentes ;
je te demande pardon pour le poing levé, une seule fois,
les rencontres impossibles, le « Nous » retiré, tandis que rien encore n’existe … Maintenant, regarde, écoute et vois ; le travail accompli sous les fers, les grandes bâtisses de lumières, l’arc en ciel musical, les rêves des vivants, tous les mots signes qui se tiennent alignés comme des promesses de vies … J’attends que le passé revienne, m’emporte, pour percer l’armure du Temps, redevenir tien, que notre Temps soit le Temps de tous.

MP – 06062025