L’impressionnante transformation des rapports sociaux symboliques produite par une technologie devenue dominante comme l’Internet (dans un temps historique et commercial extraordinairement court – 1995-2025) implique une fascinante coloration culturelle et sociale de nos interrelations humaines dans une société devenue société de la guerre informationnelle et de la parcellarisation égotiste par désintégration des liens sociaux traditionnels (associations, engagement institutionnel, participations aux spectacles vivants, partis politiques ou syndicats). La transformation asociale et cellulaire comme projection de chaque internaute dans une bulle de filtrage qui ajoute dans un monde presque clos sur lui-même, toutes nouveautés comme extensions d’un existant virtuel, un déjà là comme double numérique, a eu pour effet de fragiliser ou de détruire les anciennes formes de socialisation dites traditionnelles par la famille, le syndicat, l’association ou le parti politique. Nos cercles sociaux symboliques ainsi effacés ou rendus vulnérables, ne restent que les enveloppements invisibles par un tissu symbolique, une forme de virtualité du monde par l’intercommunication distante et proche via non plus le média interpersonnel de contact, mais l’objet terminal connecté. L’utilisateur ou le « smartphoneur » contemporain représente le récepteur terminal d’un puissant réseau de la Médiacratie en tant qu’il permet par la capture massive de ses données personnelles d’alimenter l’hyper-capitalisme de prédation et de surveillance.
Le « doppelgänger » numérique consiste en un avatar projeté dans les réseaux asociaux, ou un double virtuel qu’une accumulation sans fin de métadonnées biographiques à constituée comme doublure solidement installée et projetée dans la vie réelle de l’utilisateur/patient du réseau informatique ; ainsi, il n’est pas rare de s’inquiéter pour la qualité de son dernier « post » d’un réseau social, car une certaine carrière biographique virtuelle doit accompagner la vie matérielle, dans cette mesure ou la capitalisme de l’ego et de la cognition excitée par des tâches économiques complexes, présume une surface d’exposition continue et large par le «doppelgänger », de l’employé de base ou du cadre supérieure. La pénétration du réseau dans l’espace privé du langage, et du rapport à soi constitue l’autre facette de cette transformation culturelle et symbolique puissante causée par l’Internet ; ici, il s’agit de bien comprendre l’effet de rupture massif dans l’ordre symbolique normal de l’identité humaine impliquée par l’usage intensif de réseaux sociaux, le « doom scrolling » du « smartphoneur » ainsi que par l’intensification des transactions capitalistiques distantes. L’emprise d’un écosystème informationnel sur le rapport à soi est devenu massif, tant et si bien que le « smartphoneur » ne réagit plus qu’à l’intérieur du réseau social informatique, en sacrifiant inconsciemment les interactions physiques face à face et les situations de jeux de langage concrètement arrimées dans nos vies ordinaires.
Il n’est pas rare ainsi de ne plus jamais pouvoir rencontrer l’autre sans l’intermédiation du double numérique, dont il faudra prendre connaissance avant de seulement saisir quelques aspects de la personnalité de l’inter actant d’une situation de rencontre. Si la rencontre n’a plus lieu d’être, c’est par ce que les lieux et les temps de coprésence possibles, ont été effacés ou démultipliés ou projetés n’importe où ailleurs, par l’effet de spatialisation du média. La puissance de transformation sociale du macro système technique – Internet – dans ses différentes versions les plus originales – Web sémantique, Internet des objets, lunettes et montres connectées, casques de Virtual Reality (VR), réseaux sociaux – est due à la capacité de capter l’attention et le focus sentimental de l’utilisateur final de la technologie, de sorte que ses implications dans le monde virtuel dépassent de loin ses implications dans des situations de vie ordinaires. (Pensons ici au film « Ready-Player-One « de Steven Spielberg (2018) qui est une métaphore cinématographique intéressante et importante qui montre la séparation des deux mondes – virtuel/réel – au travers d’un jeu). Ici le développement massif des technologies de connexion au virtuel et de capture du temps vivant, s’est fait avec ou à cause de l’excroissance elle aussi massive du capitalisme égo-cognitif par lequel le management de la connaissance et l’exploitation de l’Ego-drame personnel aboutissent à une dynamique de trans-projection maximale, constituée du « Je communique » repris violemment, sous l’effet de l’exposition à la surface médiatique étendue, dans un vaste empire du « Nous communiquons » ; l’être communicant ainsi élaboré ou la démultiplication des « doppelgänger », n’existe qu’au travers du macro système de mise en ordre des interactions par les séries de commandes et de réponses faites par l’utilisateur final d’une machine à interconnecter, en discontinu, le virtuel dans le réel.
La numérisation massive du monde, cette connexion efficiente économiquement du « Je communique » au « Nous communiquons » a pour effet majeur d’exclure ou de fragiliser la position du « Il » de narration historique dans cette mesure ou la capacité de survie du réseau ne tient qu’à la multiplication effrénée des interconnexions et des captations capitalistiques dans une sorte de faux direct, de l’attention du consommateur final du réseau. Ici le « spectaculaire massif intégré » (G. Debord) assure sa pleine cohérence et sa pleine puissance d’arraisonnement du social, en excluant nos capacités à relier les événement au sens historique de leurs réelles compréhensions. Ainsi, il est évident que pour les autocraties contemporaines, le réseau asocial est un puissant allié dans la guerre de l’information et l’emprise idéologique de masse, par ce qu’il permet d’idéologiser la croyance commune, en excluant sa vérification possible par le fait historique ou une vérité scientifique. Dans le monde violent de l’autocratie, il n’y a pas de place pour le doute méthodique, le test scientifique, tout est déjà là, prévu quelque part par une sage vision à l’origine de toutes choses, un dessein intelligent qui prévoit la bonne conformité des actions, des hommes élus et le sens des événements politiques. L’histoire est une page blanche que quelques cerveaux d’hommes violents vont remplir de folles élucubrations ; la sélection des plus forts, la prédation de toutes ressources naturelles, la censure des intellects, la destruction des universités, l’exclusivité d’une conception de la famille blanche chrétienne, l’exclusion des étrangers, des ennemis intérieurs et des déviants naturels – juifs, arabes, homosexuels, gauchistes ; il suffit de voir l’action de propagande de la « Heritage Foundation » américaine, cette « révolution conservatrice » alliée au mouvement MAGA…
L’autre effet majeur de la numérisation du monde est de provoquer une séparation des ordres de vies et de rendre toujours plus difficile le contact sensible et la rencontre face à face ; il n’est pas rare en 2025 de rencontrer des jeunes adultes dont la principale préoccupation matérielle et symbolique est de charger leurs smartphones, qu’ils soient chargés car leur vie toute entière en dépend ; pendant qu’une interaction sociale autrefois initiatrice de changement est ici refusée au motif que nous ne vivons pas dans le même monde, nous ne parlons pas le même langage, nos idées et nos croyances sont devenues différentes irréductiblement et par là nos mondes sont incommensurables ; c’est à dire, si la limite du monde est la limite de notre langage, que les interactions par les gestes et les mots ou l’expérience du contact sensible deviennent trop rares pour seulement réaliser un monde vivable et commun du fait historique de l’appauvrissement des langues dans l’ère des Tycoon, de la Médiacratie et de l’ordre communicant global. Le désir de découvrir et d’explorer le monde et la langue de l’autre vivant à côté de soi, est éteint par le double effet de la stimulation massive des réseaux asociaux et du relativisme intégral, qui, fournissant un compact esthétique et une série de stimulations individuelles, vont saturer ou délégitimer la curiosité et diminuer la tension du désir ; le réseau asocial permet l’excitation sensorielle même à distance et donne la récompense organique presque immédiatement par l’effet « Dopamine ». Il y a ce double effet de satisfaction et d’enfermement et si la solitude collective et individuelle, dans la transformation numérique globale du monde, grandit jusqu’au point de définir la nouvelle vie adulescente, elle est aussi la manifestation d’une technique capitalistique de capture et de dimensionnement de l’exploitation prédatrice des forces humaines et des capacités cognitives, affectives, sexuelles, créatrices.
Fragments d’un monde détruit – 170
