La forme humaine

Les possibilités qu’une pensée ait du sens, ou qu’un corps soit en capacité d’exprimer du sens ou bien encore qu’un groupe humain constitué par des liens sociaux, des expériences de contacts physico-symboliques accompagnent ces phénomènes de capillarité de sens et de mouvements orientés d’âmes dites humaines dans cette mesure précise où jamais un homme ou une femme seul.e ne peuvent produire du sens en dehors de toutes communautés de formes vivantes et humaines. Suivre une règle, obéir à un ordre, comme le souligne avec grande force Wittgenstein est une coutume, une possible Institution, ou une interaction que j’accomplis avec des autres ou fait partie d’une forme de vie particulière et de ses jeux de langage historiques ; « forme de vie » qui est non pas à l’origine ou au fondement mais entoure ou (in)forme la texture sensible et organique de nos interactions. Être insensé, est-ce être fou, dénué d’une raison d’agir propre, absent d’une œuvre collective ou sociale, est ce ne pas même avoir de pensée ou suivre seulement un fil instinctif et/ou une perception immédiate des choses ? Ne pas avoir de « Soi », c’est à dire ne pas produire les résultats d’un dialogue continu et réfléchi d’un « je » et d’un « tu » par rapport à un « il » de narration dans le « Nous » de l’Esprit et de la Société humaine, est-ce encore être humain ou répondre d’une certaine qualité d’appartenance à l’Humanité ? La question philosophique qui doit devenir majeure d’une spécificité de la forme humaine du langage, de l’Esprit, de la perception et de l’Espace et du Temps historique doit orienter les réflexions critiques qui prétendent nourrir des politiques d’organisation de l’espace-temps humain en Société démocratique ou extraire les noyaux de libertés à l’intérieur de régimes de pensée et de discours autoritaires ou totalitaires.

On ne parie pas sur la compréhension d’un autre que soi, pourtant cette compréhension ressemble à une prise de risque ou une promesse inhérente à toutes tentatives de conversations démocratiques ou de délibération collective en société. Et tenir sa promesse d’être humain peut devenir une action éthique au sens d’une capacité à faire tenir ensemble plusieurs choses et plusieurs êtres vivants dans le temps long des promesses sociales et politiques. Faire tenir ensemble dans l’intrigue d’une forme de vie humaine, peut ressembler à un tissage de liens physiques et symboliques, la construction d’une famille humaine, une certaine capacité de reconnaissance d’un autre différent de soi-même, en tant que tout lien social comme énigme politique et métaphysique est fabriqué par la reconnaissance intuitive et immédiate d’appartenir à une forme partagée de coutumes, d’institutions et de communautés d’usages sociaux linguistiques. Ici parler, écrire, compter, dessiner, filmer, jouer de la musique, toutes ces constructions de rapports avec les autres et les choses, tous ces médiums comme moyens d’expression du sens, font partie d’une famille de pensée humaine dont la teneur et la dynamique de constitution interne appelle la critique philosophique, esthétique et éthique. Posséder des raisons d’agir propres, une motivation interne, une certaine densité d’existence, ne peut se faire que dans les résultats ou les fruits d’une éducation de soi collective – tout le village éduque un enfant – et parvenir à une forme humaine de pensée résulte d’un processus de communication sociale et d’importation du social dans l’individualité humaine.

En ce sens, défendre la société, défendre l’Humanité doivent faire partie du combat pour la liberté d’expression et de création de soi au milieu de tous ses autres humains ; cette liberté politique reprise comme possibilité d’une existence émancipée de la violence issue du conflit pulsionnel inhumain, d’instincts de morts et de domination par la prédation et l’exploitation des faibles, est constamment défendue et promue par des Institutions remarquables (UNESCO, UNICEF, Amnesty …) dont le travail est d’organiser des réponses collectives à la violence et aux guerres à l’échelle transnationale. La promesse peut être placée au cœur de la constitution démocratique du soi humain en tant que son respect protégé par le droit, est déjà le ferment ou le liant par la socialité de base, de la constitution psychique et politique d’une véritable société humaine qui dépasse les frontières nationales. Concevoir la « forme société » comme une forme d’ancrage mouvante dans une conception pragmatique et libérale de la société des êtres humains et des êtres vivants, fait appel à toutes les dynamiques sociales et interactionnelles des capacités expressives vivantes, des choses matérielles et des Institutions et des espace-temps ou des vecteurs symboliques qu’ils ou elles construisent, promeuvent et développent (livres bien sûr, mais aussi médias numériques, objets réticulés, transfert de forces d’analyses et de transformation, musiques, peintures, films ou séries …) dans des arts industriels qui respectent la forme humaine de pensée. Ce transfert de forces symboliques qui vont exprimer un monde, s’il peut se concevoir dans le lieu même du thérapeute, dans le cabinet même du psycho-analyste par l’intervention du tiers aidant et instruit de la situation de jeux qui provoque une souffrance psychique ou sociale, peut aussi devenir par sa capacité à rassembler les êtres humains, une opération commune de socialité, une mise en œuvre de l’inter acte de base [des actions réciproques et une prise de rôles resitués] comme unité opérative de changement de la société.

Dire la Société humaine, exprimer ses multiples sens, accords & désaccords, apprendre des échecs et conflictualités, s’engager sur les voies d’une compréhension de ce qu’est « une forme humaine », voir le monde « Sub specie aeternitatis » [selon Wittgenstein, le voir du point de vue essentiel de l’Art et de l’Éthique ; réfléchir à la valeur intrinsèque des actions ou bien voir la beauté profonde des choses et des événements sortis de leur aspect strictement utilitaire], le voir à la fois d’un point de vue général ou éthique mais aussi le voir par le prisme des situations concrètes d’échanges, de dialogues empêchés, de refus instinctifs, de jeux coopératifs, de transformation per-locutive (par le fait de dire cela, je modifie sa conviction situationnelle ; J.L. Austin), c’est renoncer à l’application de modèles explicatifs généraux issus d’idéologies hors sol, qui obèrent nos capacités à interagir et à transformer le tissu social et symbolique de nos conversations de gestes multiples, en direction d’un mieux être, d’un plus de vie, de guidances libres, de densités existentielles et de forces de transformations concrètes ; toute cette dynamique psychopolitique issue de la pluralité sociale et symbolique et du pragmatisme humain. La peur de ce qui n’est plus humain, la crainte devant la difformité physique ou symbolique, la gêne devant un corps, un texte ou une image qui heurtent le conformisme de base d’un groupe social, tout ce travail de l’inhumanité qui va contre la société, contre le tissage de liens, la constructions de passages, doit être bien pris pour un combat d’une forme ennemie, opaque ou régressive, contre la forme politique démocratique ; par exemple, le rejet d’un genre sexuel, dit contre nature ou bien, l’exclusion violente d’une pratique artistique comme l’Art Brut, ou bien encore, l’isolement et la destruction de pensées dites complexes car allant contre des politiques réactionnaires, totalitaires et fascistes de simplification outrancière des mondes.

Dans cette redécouverte et ré exploration de la forme humaine de l’Esprit et de la Société, il faut compter sur le travail long de l’éducation à une certaine forme d’universalité, de coopération et de relativité sociale, qui passe par la découverte d’autres cultures et l’apprentissage de capacités d’expressions enrichies qui vont favoriser le bonheur d’un être humain et vivant. Femmes, enfants et hommes de bonnes volontés unis dans des Institutions ou des partis politiques, des associations, des mécénats d’entreprises ou des actions philanthropiques, savent que leurs interactions continues permettent de faire vivre une forme organisée de pensée et d’actions protectrice de la vie et de la Terre, dont les influences réelles vont se traduire dans l’amélioration de la vie de personnes, de sociétés et la maintenabilité de la forme de vie des humain.es sur la planète et le système Terre. Hors de ce réseau dense d’acteurs transnationaux, hors de nos capacités à évoluer à l’intérieur de la forme humaine de pensée, que rencontrons nous sinon la folie guerrière, la haine contre l’étranger et la différence, la dévastation des milieux naturels, la réduction étroite et violente de l’expression formelle, culturelle et symbolique soit à une capacité neurale ou biologique pure – à un fonctionnement naturel pure de la vie – soit à une idéologie asociale et totalitaire qui exclut l’art, la réflexion, le pluralisme démocratique par des techniques d’enfermement conformiste des pensées et des actions.

Je pense à hériter d’une forme de cultures, de perspectives et de décisions, qui m’a précédée dans ma vie ; je relis des œuvres qui me paraissent importantes pour se/nous ressaisir de la spécificité de la forme humaine de pensée et de vie ; je pense à l’écrivain de Prague, Franz Kafka pour ses récits et romans de l’impressionnante aliénation située au cœur de l’écriture et dans la capacité et le droit d’exister ; à l’immense sociologue américain Erving Goffman pour ses descriptions de situations d’interactions sociales, la mise en scène de la vie quotidienne et la présentation de soi ; à Ludwig Wittgenstein, bien sûr pour ses apports philosophiques considérables quand à la constitution politique d’une voix commune, un « Nous démocratique » pris dans une « forme de vie » et enfin à John L. Austin pour son humour spécial et ses réflexion sur l’échec, la promesse et le perlocutoire. Toutes ces œuvres existent, peuvent être lues, sont traduites et commentées partout dans le monde et l’Humanité d’une forme de pensée en a heureusement préservée les traces symboliques dans l’histoire de nos vies.

Fragments d’un monde détruit – 172

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