Quand les mots et les expressions détenus dans les cages artificielles des Intelligences Artificielles Génératives (IAG) sont innombrables mais que la pensée politique qui se développe – tout autour et en périphéries – est faite de raccourcis violents, de schémas arbitraires et grossiers et d’absences de toutes contextualités et incarnations dans des situations de discours et des expériences vécues, alors survient le temps de la barbarie, de la violence sémantique, de l’absence de dignité, qu’expriment très bien les nombreux pantins idéologiques tirés par les fils de milliards, de pensées impériales, obscurantistes et de techno oligarques. Faute de rhétorique puisant sa source et sa spontanéité créatrice dans les textes de l’histoire de l’Humanité, celles et ceux qui exploitent des canaux médiatiques asservis à leurs idéodrames pour imposer ou fixer un ordre sémantique global font du langage un instrument, un système de mise en ordres de l’interaction, un langage qui n’est ni de persuasion ni de conviction, mais qui est neutralisé et asservit à une technique d’utilisation de ressources linguistiques prises dans un réservoir ou un stock d’expressions disponibles et bon marchés. La sémiose de la crainte et du chantage [le signe ou ce qui représente comme symbole, icône ou indice, l’objet ou ce qui est représenté comme catégorie de l’existant, l’interprétant ou le sens généré par l’effet du signe dans le système interprétant] particulièrement présente et diffuse dans l’environnement du pouvoir techno oligarchique, pénètre les attitudes grammaticales des leaders et des subordonnés. Elle est une force de décision, de confusion et de sanction, car l’émotion brute et primitive liée au chantage comme elle appelle la crainte, s’exprime par des mots et des expressions réductrices et brutales ; des expressions pleines de sous-entendus et qui masque et font peur.
Il faut bien voir la gesticulation trumpiste, le fait surprenant et révélateur d’une certaine conception de la fonction du leader, que Donald Trump dans ses gestes corporels mêmes, impose comme leader-marionnette, fait de bras rigides, de pouces levés, de costume et de démarche lourde, de meetings à 100 000 dollars ; il veut incarner la force, le bon sens et la simplicité « pragmatique » contre la complexité et la faiblesse de caractères du monde des élites culturels et dans ces attitudes viriles sur scène, se montre en revanchard nourri d’un ressentiment complexe. Et tous son corps est réductible à une série d’émoticônes ; ces mini symboles qui schématisent instantanément et directement une réaction humaine ; il faut aller vite quitte à détruire ou à simplifier outrageusement, il faut saturer la zone (« Flood the zone ») de combat informationnel, pour établir la carte des forces en présences – amies ou ennemies – reprises dans une vision duale issue de rapports de forces adroitement entretenues. Leur monde unique, fossilisé – datant des années Reagan de 1980 – fait de cages dorées, de performances sportives, de pin-up s, d’armes à feu, de fast-foods, de panneaux publicitaires vantant les mérites de voitures à essences, de forages de puits de pétrole ou de cigarettes au goût mentholé, ne finit pas de se désintégrer à de multiples occasions, espaces et temps de sorties médiatiques ; et ce crash conceptuel de tout ce qui les fait tenir ensemble a comme un lent effet d’écho, n’est pas encore arrivé dans leurs esprits bornés. Et la puissance inertielle du processus d’importation du social actuel dans l’individualité sortie de la vieille époque Trumpiste est telle qu’il faut attendre un peu et qu’il faut attendre avec confiance, pour que leur monde s’évanouisse aux multiples contacts sensibles de la réalité, de la Nature et de l’ordinaire de la vie.
La haine de la démocratie libérale suinte dans chaque expression employée par des portes flingues – femme ou homme véhiculant un goût rance de non Amérique, de pluralisme honni, d’égoïsmes affichés – d’un homme visiblement plus occupé à vivre sa revanche personnelle sur ce qu’il croît être ses ennemis de toujours que par le souci de l’État fédéral, de l’administration et des politiques publiques. Et cette haine là présente en Europe et attisée par la propagande russe, dans les régimes autoritaires de Hongrie, d’Italie et les partis populistes en Allemagne, en Pologne, en France, en Espagne – [qui ont confisqués l’idée de peuples souverains], marque une sorte de rupture potentiellement tragique avec des leçons historiques en Europe, en Russie, en Allemagne et en Italie tirées des expériences du nazisme, du stalinisme et du fascisme. L’Ukraine est là au milieu de l’Europe, debout, fière, luttant contre la violence nationaliste – l’annexion de territoires souverains et la destruction de l’idée même de libre destin des peuples d’Europe – comme un soldat vaillant et courageux, combattant cette force impériale Russe. Toutes les études de leur régime de discours – toutes les analyses sémantiques et pragmatiques des discours autoritaires – montrent leurs incapacités notoires, remarquables à coller à l’air du temps ; toujours, il faut qu’ils réagissent en décalage contre ce qui arrive malgré eux, malgré ou en dépit de leurs traditions intellectuelles par la puissance d’impacts des changements planétaires (climats, ressources, démographies, cultures, vivant, technologies) et le seul refuge de ces âmes étriquées est l’unité familiale et la religion du profit personnel. Tout doit être mesuré à ce que je gagne et à ce que tu perds en échange de quoi, je suis fort et tu es faible [je protège mes biens et ma famille]. Ici le libéralisme jeté aux oubliettes de l’histoire fait place nette à l’anarcho-capitalisme, à l’autoritarisme et aux contrôles drastiques des mœurs ; les seules règles maintenues concernent la norme générale du profit, l’enrichissement personnel – le destin intime devant Dieu -, le m’as tu vu du « bling bling » clinquant et superficiel, l’espèce d’arrogance simpliste et brutale de l’individu roi.
La réaction violente tient lieu d’idéologie et de mesure de l’action politique ; en bons réactionnaires, les équipes d’ahuris qui accompagnent Trump pilonnent des sujets majeurs de libertés publiques aux États-Unis et ailleurs ; la liberté du corps bien sûr qui doit appartenir à Dieu, la liberté de l’âme qui se corrompt à la lecture de textes de dissidence, la liberté du soi-même qui ne saurait être différent du pour soi recommandé, promu par les compétitions du marché et conforme à l’identité culturelle des plus nombreux. A combien de séquences médiatiques, de drames économiques et sociaux, de mouvements de protestations de masse, devront nous faire face dans les quatre prochaines années ? Comment l’organisation de la dissidence dans des régimes de discours autoritaires et des systèmes de mise en ordre de l’activité économique et culturelle, peut-elle se faire contre l’imposition par la loi ou le décret présidentiel, de censures, de libertés juridiques éliminées, de contre-vérités évidentes ? Ici la force de l’évidence terminale est majeure ; le fait que toutes et tous, nous sachions bien qu’au fond le leader autoritaire vit sur une autre planète et que sa communication relève plus du divertissement de masse que du sérieux exigé par la transformation climatique et écologique, que les sciences du climat et de la diversité bio sociale prouvent et promeuvent depuis 50 ans.
Frapper par l’évidence terminale [la naissance et l’amour, la haine, le ressentiment et la mort], les yeux réouverts après des années de conditionnement issues du capitalisme autoritaire, les masses vont dire « non » dans toutes les langues ; « no », « lo », « laa », « no gracias », « nein », « hi », même sans le savoir, instinctivement, furtivement ou sûrement mais ensemble ; aucune autre forme pensée ne peut exister que celle qui conduit la transformation sociale, écologique, économique et politique en direction du mieux-vivre, de la somme de bien-être et d’utilités maximales pour toutes et tous ; c’est une question de justice et de liberté, une question de droits et d’éthique. Parce que la crise climatique demande l’élaboration de politiques orientées vers l’économie carbone, la diversité sociale et culturelle, l’aménagement urbain, le ré-ensauvagement des espaces naturels, la protection juridique, l’organisation de groupes humains (associations, institutions, corporations, entreprises, médias, syndicats, parti politique) capables d’affronter cette crise climatique devient l’urgence de toujours. Et la forme politique démocratique semble être et rester la forme de régime politique adaptée à la prise de décisions rapides et continue, sous conditions du rejet du populisme nationaliste et outrancier ; ainsi c’est faire un pari sur l’avenir que d’avoir confiance, en tant qu’individu éclairé par les livres ou les Lumières, en la capacité critique des démocraties libérales, leurs résistances au Trumpisme et au Poutinisme comme phénomènes de réaction et de destruction.
Fragments d’un monde détruit – 159
