Silences ennemis

« Tes yeux se posent dans les miens
Et jamais ma vie ne fut autant dans les liens,
Jamais si profondément placée en toi.
Si profondément désarmée.

Et sous les ombres de tes rêves
Mon cœur anémone boit le vent quand vient la nuit,
Et je fleuris, marchant à travers les jardins
De ta silencieuse solitude. »

Else Lasker-Schüler, « Mélodie » in « Styx » [1902], « Les Poésies d’amour », p.43, Choix, traduction et postface de Sybille Muller, Circé, 2025.

Kasimir Malevitch, [1918], « Composition suprématiste : carré blanc sur fond blanc. » Museum of Modern Art (MoMA), New-York.

Toutes actions s’évanouissent derrière un mur invisible,
chaque objet rejeté tout autour, vidé de toutes intentions,
est frappé de stupeur, avalé dans un magma de silence compact,
et l’impact du corps sur ces surfaces mathématiques et opaques,
lové dans un coton blanc, perdu sans attaches et sans nulles autres,
résonne comme un cœur qui bât sans s’ouvrir,

la ligne de séparation est si nette, froide et tranchante,
et regarder ses yeux fixes qui ne perçoivent plus rien,
c’est comme ne rien voir ou à peine discerner le sens sur sa peau,
et de lui ne reste que le silence majestueux, vide et massif,
et le désordre immense grandit ; l’affreuse solitude …
Les mots et les signes ont perdus toutes les choses.

Il ne suffit pas de parler, car personne n’entends,
les lieux d’amour sensibles et tendres ont disparus,
il ne le sait pas encore, mais leurs vies spéciales se font sans lui,
sans le gouffre de la langue noire, la bouche qui dit sans rien dire,
et dans la chambre vide, il n’y avait plus rien.
Les choses s’étaient désintégrées en pures matières,

les actes détruits par milliers et agonisants derrière le corps,
le corps brut, déplacé à la vitesse de l’injonction aveugle,
l’automate ambulatoire et la pression du sang.
L’étranger naissant à la faveur de l’abîme,
est une création nouvelle, une forme curieuse, dérangeante et belle,
mais leur horreur chimique aura dressé ses nerfs,
fait d’eux des terminaisons d’humeurs apaisées, régulées,

et là où le rire merveille pointait dans la défiance et l’absurde,
dans la machine à lire spéciale, orchestrale, offerte derrière le silence,
dans l’expérience folle de création d’un autre monde,
il n y’a que l’impératif médical, les gestes calibrés et normés,
l’oubli du paradoxe, de la musique, de la même intensité du drame ;
« je » doit bien présenter un monde cohérent, durable et fixe,

et ses carrières biographiques sont rattachées aux notices,
les modes d’emploi du savoir vivre, l’administration agréable de la vie ; l’index massif, le monstre technique qui règle par dessus leurs yeux,
les froides dimensions aux vecteurs infiniment nombreux,
les opérations de calcul qui servent à moissonner et raisonner,
la grammaire du spectre faite de bords droits, lisses et coupants.

De cette expérience de la solitude radicale, fondatrice,
de toutes les séparations du corps et de l’Esprit,
de la pure matière et du langage machine qui transcende seul, sans attaches, tout autour du corps, ces objets qui ne disent et ne font plus rien car plus personne ne les a investit d’une simple intention, il restera l’impression du vide, la défiance devant les autres. La sensation précise du silence et de l’absence du Temps,

le dégout devant le désordre créée par la solitude,
l’étonnement ahuri devant les nomenclatures médicales ;
des taxonomies à peine sérieuses, a situées qui ratent la somatisation
et les dimensions sociales, sexuelles, relationnelles,
la disparition momentanée du « pour soi » humain,
la fin de toutes les illusions sur les politiques du soin,
des parcs à exclu.es sociaux, des refusé.es, des inadmissibles,

à la fin, pour lui ou elle, ne restent que la beauté accomplie, les destinées, le sens de chaque situation, de chaque rencontre sienne, les capacités à prendre la place de l’autre, qui sont rares et libres, derrière la terreur d’exister pour nous, se montre la vie ; la vie obscène, fragile et brutale, la vie aux musiques froides et belles,
les avancées des mondes libres, le mélange et la passion, la capacité à sortir du silence de l’être, à redevenir « je » et autre.

MP – 15022025

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