Revoir depuis la disparition de David Lynch à l’âge de 78 ans le 16 janvier 2025, son film le plus emblématique, le plus profond et le plus humain peut-être de sa filmographie « Elephant-man » (1980), c’est refaire l’expérience d’un bouleversement intime et adolescent, lié à cet attachement à la forme de vie humaine telle qu’une part terrible de destin en la personne de John Merrick (John Hurt), peut l’anoblir et lui donner une force de persuasion universelle en la bonté et l’aspect pathétique de l’existence. Ce film, adapté de l’histoire vraie de Joseph Merrick (1884) et tourné dans une esthétique noir et blanc d’un grand classicisme raconte l’histoire d’un homme affublé d’une déformation physique complexe et totale de son visage et de ses membres, exploité par un marchand de foires aux monstres (« Freaks » comme le film de Tod Browning de 1932, en français « la monstrueuse parade »), et autres curiosités de la Nature ; nains, femme à barbe, avaleur de sabre, cracheur de feu … Dans ce théâtre cruel, « l’homme éléphant » de ce nom de scène qui le réduit à n’être que le jouet des curiosités perverses et du vice des spectateurs et spectatrices ; cette créature innommable est exhibée et traitée avec cruauté, cynisme et violence par son propriétaire. C’est par la visite d’un médecin pathologiste, le Dr Frederick Treves, joué par Anthony Hopkins que l’homme éléphant va faire l’objet d’une attention médicale du fait de son exceptionnelle défiguration par l’Hôpital Royal de Londres. Il faudra des négociations complexes avec le marchand d’horreurs – une sorte d’entente souterraine entre deux montreurs de monstres ; le marchand et le médecin – pour que l’homme éléphant soit admis à l’hôpital publique dans une chambre à part du reste des malades. Après une exhibition dans un amphithéâtre où derrière un voile qui le cache, le médecin en contre-jour, à l’aide d’une perche ou d’une canne montre au public les parties du corps déformées, l’homme éléphant va faire l’objet d’investigations médicales plus approfondies.
C’est là, une des scènes clefs et introductive du sens du film ; pour justifier de l’occupation d’un lit auprès du directeur de l’hôpital, le médecin fait répéter des passages de la Bible à cette créature restée butée et silencieuse aux questions, la considérant comme une bête, dénuée de toutes formes d’intelligences et imitant l’intelligence humaine par une sorte de par cœur dénué de capacités représentatives et d’intelligence réflexive. Il faudra le courage de l’homme et du sujet caché derrière le monstre, pour prendre la parole, émettre des sons avec un « je » qui le caractérise, un « je parle, j’existe » qui soit une voix humaine singulière, se faire entendre auprès du médecin anatomiste, pour que l’homme éléphant devienne un homme tout court, un être humain, sensible, un existant présent devant autrui, avec un esprit, un langage, une voix, de la chair et du sang. C’est – on le comprend vite – par toutes les violences et les cruautés de son expérience vécue, ainsi que par sa déformation physique exceptionnelle, que cet homme qui se nomme John Merrick, a enfoui sa capacité linguistique au plus profond de lui-même, ne l’exerçant jamais, parce que son milieu de vie ne l’a jamais stimulée ou sollicitée. C’est cette ambivalence que l’on retient entre l’extrême délicatesse de cette âme emprisonnée, par rapport à l’extrême brutalité et laideur de son apparence physique, comme cet écart entre sa gentillesse infinie et la violence des traitements dont il a fait l’objet par la Nature et le spectacle des autres humains.
Ici le corps est une prison abjecte pour l’âme, ici les spectacles garantis par les hommes de foire – qu’il s’agisse de l’appariteur qui va faire de l’argent en faisant visiter la chambre de John à des clients d’un bar ou de son propriétaire – font mal et heurtent la sensibilité d’un sujet humain qui caché derrière sa déformation physique, ne peut pas dire qui il est, quelle est son histoire ou son humanité. La violence inouïe des nuits traumatiques vécues par John à cause de cet appariteur ; ces visites de clients et clientes, piqués de curiosités quand à l’homme éléphant, ces nuits remplis d’alcool et de vices comme de la honte de soi et du dégoût à faire mal, forment une sorte de cauchemar pour John et vont permettre sa recapture par le marchand montreur de monstres. La division dans l’esprit de John est renforcée sans doute par la violence psychique des traumas de son expérience vécue, son corps qui est l’objet du spectacle cruel, de l’exhibition perpétuelle, comme si jamais John pouvait s’émanciper de son destin physique tragique et devenir un être social et humain. Dans d’autres scènes clefs, le médecin et l’infirmière en chef vont offrir à John un nécessaire de toilette comme un don à un être humain qui peut devenir une personne humaine, prendre soin de lui-même, avoir souci de soi, se regarder dans la glace, mettre du parfum, dire son nom aux autres en étant fier de son nom ; c’est toute la socialité de base, le lien social qui constitue là une promesse de vie pour John. Une comédienne de théâtre très célèbre incarnée par Anne Bancroft, va aussi rendre visite à John et lui faire lire « Roméo et Juliette » de Shakespeare en le félicitant pour sa belle diction.
La portée philosophique considérable du film de David Lynch tient aussi à sa capacité à nous faire vivre les sensations de rejet de John, la persécution dont il fait l’objet incessant et cette matérialité de l’exclusion de la différence est montrée avec une grande force dans la scène du retour vers l’hôpital. John caché sous un manteau et un masque qui le couvre entièrement, descend du train et marche difficilement, en se déhanchant du fait de sa difformité physique, vers sa destination tandis que des enfants cruels et stupides se moquent de lui, poussent des exclamations bruyantes pour signaler aux autres l’incongruité de cet être caché par un manteau, dont on ne voit pas le visage mais dont on remarque la démarche bizarre, peu conforme et originale. Acculé et poursuivi par la foule haineuse, John va crier, abattu ; « je suis pas un éléphant, je suis pas un animal, je suis un être humain ! » au fond de toilettes sordides, pour se défendre de ses autres inquisiteurs et violents. Il y a dans cette scène une puissance tragique et émotionnelle considérable, une force rarement vue au cinéma tant la projection d’idées de rejet de la foule dans le corps de John est massive, compacte, envahissante et la demande de justification ultra-violente, faisant du corps de John un objet de justification ultime. John doit justifier de l’anormalité de son apparence physique et la disproportion entre sa voix, son âme et son corps défiguré ; il n’a pas de visage immédiatement, il lui faut reconstruire la relation à chaque rencontre, faire preuve de courage et d’audace pour prendre la parole et faire entendre sa voix sous les moqueries de cette foule haineuse, honteuse et peureuse.
Il reste le final merveilleux de ce film si beau et empreint d’un grand humanisme ; invité par cette célèbre actrice de théâtre, John assiste en invité d’honneur au spectacle, à une représentation théâtrale, enfin lui-même assiste et prend plaisir à un spectacle, une mise en scène ; des clowns, des danseuses, des figurants sont là sur la scène pour le divertir lui et la musique est belle et si profonde, son ravissement se voit par ses yeux, les mouvements des artistes passant sur son visage illuminé par la grâce du jeu. Plus tard dans sa chambre à l’Hôpital, au milieu de cette profonde nuit de son existence, il mettra un terme à une œuvre de reproduction en allumettes de l’Eglise qu’il aperçoit juste par sa fenêtre ; c’est une sculpture modeste, une petite œuvre pleine de grâce et d’humilité, mais on sent la fierté chez lui d’avoir pu reproduire exactement un édifice comme une Eglise ou un rassemblement d’âmes, de participer ainsi à l’Esprit du monde. Cette fin là de cinéma est extraordinaire ; John sous l’effet d’une lassitude profonde et d’un grand désespoir va mettre un terme à sa vie, simplement en voulant dormir, comme le ferait tous les autres humains, en s’allongeant complétement sur un lit alors même que sa déformation physique l’oblige normalement à dormir assis. Ce film est à montrer dans les collèges, les lycées, les universités car il prévient et éduque les adolescent.es et les jeunes adultes aux gestes de solidarité, à la passion de la différence, à l’attachement à autrui et aux soins des plus vulnérables, au mépris des discours et des formes de l’exclusion contemporaine ; il devrait faire l’objet de cours de littérature, d’histoire, de philosophie et de cinéma partout dans ce monde du XXI siècle car il nous apprends grâce à une esthétique classique et universelle, des vertus de tolérance avec ce saisissement d’une étrangeté radicale par la forme physique autre – l’homme éléphant – et la monstration de l’horreur du rejet qui est du côté de la société des hommes, des enfants et des femmes. Le monstre comme proto-figure de l’inhumanité est logé dans le cœur de la société, il est la part sombre de notre possible bonté et souligne combien notre Humanité est vulnérable.
Fragments d’un monde détruit – 154
