Les opérations de la lecture comme interactivités et transformations complexes de mondes visités ou hantés par le double secret de l’espace interne et de l’espace externe du lisible ou du dicible, de l’auteur et du lecteur, secret fascinant qui, mouvant, changeant, se déplace par ces intersections à chaque mot signe lu ou écrit, à chaque phrase comme circulation du sens ressaisi et passant d’un monde à l’autre, cette opération presque magique ou secrète fait comme si la signification était activée dans le mouvement de l’œil qui suit la ligne d’écriture, comme si par devers la matérialité pure de l’objet physique ; page, encre, couverture, dos de couverture, vivait un Esprit recueilli là – un feu follet ou un Esprit frappeur par exemple – que va traverser la vie même de cette rencontre ou de ce monde hybride ; auteur/lecteur, contacté dans le Temps et l’Espace de la lecture. Le Temps et l’Espace informent la possibilité du sens comme formes a priori de la sensibilité pour reprendre l’expression kantienne, mais le Temps et l’Espace ici, sont le creusement du passage à l’intérieur de la rencontre en hybridant la forme même de ce qui est lu et de qui lit, plongeant cette forme dans la matérialité du monde par l’expérience vécue du lecteur et de l’auteur que rematérialise et qu’incarne chaque expression couchée sur la feuille. La survie d’un monde bien après qu’il soit détruit, bien après que l’auteur ou l’autrice ait disparu.e, l’incroyable possibilité de renaissance par l’opération magique de la lecture constitue une force plastique démentielle, historique, socio anthropologique qui va ressembler pour un nouveau lecteur à l’apprentissage d’une mémoire scripturale, mystérieuse et folle, taillée dans des blocs de souvenirs et des mots signes, qui fusionnent en un Temps particulier (celui de la lecture qui fait revivre), différentes expériences vécues en communiquant un nouveau monde particulier à chaque nouvelle lecture, chaque nouvelle interprétation formelle.
Il y a du sens ici – bien sûr – à parler d’une socialisation par la lecture, dans cette mesure d’une capacité à saisir différentes relations grammaticales et symboliques (pronominales, verbales, adjectivales, métaphorisées, complémentaires) articulées à l’intérieur d’un régime de discours fictionnel (pour la littérature) ou d’un régime de discours historique (philosophiques, sociologiques, économiques ou journalistiques) qui vont positionner différents énonciateurs, différents sujets, différentes thèses ou différentes voix ou différents personnages dans une intrigue complexe dont le sens va émerger et dessiner un tableau richement composé, de situations de jeux, de motivations à agir, de palettes sensorielles, de sentiments moraux, d’arguments complexes ; tout un paysage de sensations et de représentations qui fait dépendre la saisie du sens par le lecteur de sa capacité à adopter les rôles d’autres imaginaires ou réels. Plus la lecture est faite tôt dans la vie d’un être vivant, plus elle se répète comme dressage ou exercice répétés, plus le plaisir de lire s’associe à la curiosité envers tous ses autres, imaginaires et si proches de soi car pris dans cette forme de proximité secrète et tendue – l’unique rencontre invisible presque seule authentiquement vécue – que permet la lecture tissant le fil invisible de deux imaginations (l’auteur et le lecteur). Il faut se souvenir de ces temps merveilleux l’après-midi ou à l’oreille de la nuit, murmure le lien secret comme une musique du silence qui chuchote des mots, emportant avec elle, de nombreux personnages, des caractères humains, des situations dramatiques ou tragicomiques, afin de peupler tout un imaginaire qui va s’incarner et constituer des intérieurs sociaux et devenir un rêve à soi, bien vivant dans l’expérience de l’écriture.
Combien de fois, des mots ou des expressions prononcés dans une situation particulière ou dans des moments précis de sa propre vie – qui ont semblés les plus ajustés, les plus pertinents alors renvoient aux souvenirs fictionnels tirés d’un récit imaginé par exemple, il y a un siècle ou plusieurs siècles par une autrice célèbre, un écrivain venu d’un pays lointain et ayant mystérieusement repris du sens, dans sa nouvelle vie, sa mort et sa renaissance symbolique dans notre vie ici, maintenant au XXI siècle ? Comment cette opération d’une transmission magique ne dit-elle pas la nécessité absolue de préserver les Temps de la lecture afin d’organiser le partage de formes du commun historique, le partage des liens sociaux et de rôles psychologiques et métaphysiques au sens ou chaque livre trace une frontière, délivre un monde complet et complexe, logiquement structuré et symboliquement orienté dans un sens spécifique voulu par l’autrice ou l’auteur ? Et cette livraison de mondes par la transmission de messages venus d’outre-tombe, ou par l’échange organisé de formes textuelles vivantes, en bâtissant des amitiés stellaires et des interrelations secrètes a le pouvoir de renforcer les liens entre les êtres vivants, former une Humanité contemporaine et classique … On peut aimer un livre très fort et vouloir le partager ou bien l’enfouir dans sa propre passion de vivre et c’est dans ce passage esthétique et éthique et cette transformation de mondes par l’Esprit que notre propre expérience vécue joue et se modifie ou se convertit avec l’expérience du livre, en une nouvelle forme hybride, complexe, multiple.
La lecture peut en effet devenir une technique de conversion du regard et des attitudes à condition que sa possibilité concrète d’avoir lieu, de se produire dans les vies d’enfants ou d’adolescent.es, reste protégée dans des sociétés d’information et de communication hyperfluides, ou l’immédiateté des réseaux informatiques et de la connexion vers le Net appelle des logiques de divertissement par la séquence vidéo et audio … Ce hachage numérique du Temps comme la spatialité du Média (la projection de n’importe quel point d’espace à un autre point d’espace) qui cassent en l’uniformisant le fil d’une confiance proche, particulière et invisible et le Temps long dédié à la lecture d’un livre, ont-ils un effet de déstabilisation des socles communs de socialisation par l’écriture et la lecture, avec effectivement, la perte du sens de la créativité et de l’imagination sociale et symbolique, ou la perte de la capacité à envisager sa propre vie du point de vue d’un.e autre que soi-même ? Cette question importante parce qu’elle concerne la défense de la Société par l’éducation à la lecture, concerne également la possibilité de pouvoir critiquer la logique d’atomisation sociale que met en œuvre la forme de vie capitaliste depuis ses origines. C’est-à-dire, le choix de miser sur un individu stratège aux réactions et choix standardisés pour construire une chaîne de valeurs et fabriquer des motivations aliénées par des impératifs moraux égoïstes et une sorte d’agentivité aliénée à la colonisation par le processus économique de toutes les sphères de la vie humaine ou animale ; le calcul d’utilités fonctionnelles des individus (humains, animaux) et des choses matérielles (machines) engagés sur des marchés par exemple ou l’arithmétique des plaisirs et des douleurs pris comme seuls critères de décisions (l’antécédence de l’Individu sur la Société est ici la conception illusoire ou le mantra du capitalisme).
L’expérience du lire en propre est l’arme de la civilisation contre la barbarie de régimes de discours autoritaires et de formes de vie qui en elles-mêmes n’offrent plus aucun Temps de liaisons, ni d’Espaces pour bâtir du commun, du désirable, du vivant par l’opération d’une grâce qui est le déchiffrement (ânonnant, répétant musicalement la forme comme le fait l’enfant dressé à lire), de mots signes, morphèmes et phonèmes, puis la découverte percutante de la signification comme sens et référence (Frege), puis enfin la solitude partagée au travers d’une « grande forme en mouvement » (Sartre), dont la force tient en cette capacité de revivre le double secret ; capacité de rendre singulier, l’universel, de traduire l’expérience vécue d’un.e autre que soi dans sa propre expérience de vie. Il faut avoir été lecteur pour se faire ressaisissement du monde, témoins, passeurs et réflecteurs de traces et de formes dans la vie des mots signes et la pertinence des interprétants dans le processus sémiotique (Peirce). Le livre est déjà une possibilité de décentrement de l’Ego enfantin, largement immature ; la possibilité de construire un véritable Soi, i.e. en faisant dialoguer le je, le tu, le il et le Nous. Il est cet espace formidable de créativité sociale qui va permettre le lien social et la raisonnabilité de l’expérience vécue – rendre raison de la subjectivité dans le langage – ou l’explicitation critique possible des processus d’importation de la communication sociale dans les gestes individuels et les attitudes signifiantes. C’est un vecteur très important d’une dynamique de socialisation et qui par l’éducation des capacités de lecture et d‘écriture de tous les enfants signes va permettre d’organiser collectivement les communs de la Société – rendre raison de la diversité des expériences vécues du monde, les traduire, les partager et les comprendre ensemble – (la sécurité sociale, l’administration et l’Etat, les associations d’aides sociales, l’Education, la protection de l’environnement, les retraites par une répartition juste des efforts, le rendu de la Justice et l’exercice collectif du Droit ; la protection des libertés civiles et notamment de la liberté d’expression qui garantit en droit que les faibles ne soient pas éliminés par les plus forts).
Fragments d’un monde détruit – 155
