Armature des combats

La préparation des armes conceptuelles et des techniques de description les plus ajustées aux modalités d’exercice du pouvoir impérial à l’intérieur même des zones d’encerclement médiatique, exige une forte mobilisation croisée et simultanée en même temps qu’une attention constante aux effets de la lutte contre le psycho-pouvoir. La nature de ce pouvoir, nous l’avons établie en détaillant les caractéristiques des sociétés de contrôle à haute intensité dont le fonctionnement est basé sur la psychodynamique de la peur et les mécanismes psychosociologiques du repli sur soi. Au travers de l’enfermement égotique, se trouve reliée les aires de contacts entre l’Individu comme unité marchandise, le Groupe a socialisé, comme force pénétrante de conditionnement culturel, économique et naturel, la Médiacratie comme modalités de contrôle absolu des moyens d’expression, et la Société comme vieux halo fantastique, absence cruelle ou présence à soi, rare, échappée ou disparue. L’espèce de technique d’emprise de toutes les réactions (in)humaines ou encore survivantes par l’emprise psychique collective des groupes sociaux aboutit à un face à face intérieur fermé de l’individu chosifié en unité de calcul stratégique pour le meilleur exercice du pouvoir. Le combat des dissidences cognitives, affectives, la lutte avec les armes symboliques et culturelles à l’intérieur des Empires contre la technique d’emprise par propagande numérique massive (la Russie ici est un acteur clé en Europe des cyberattaques, du cracking, des technologies d’infos-guerres, et de déstabilisation des mouvements collectifs nationaux) peuvent se faire en déclinant les éléments tactiques qui vont composer un plan d’ensemble stratégique de résistances et de critiques.

D’abord (1) éprouver la force du conditionnement doit être se mesurer aux limites du cercle d’enfermement égotique et dramatique ; là le psycho-pouvoir est parvenu à fermer les accès à la dimension extérieure et expressive de l’être vivant au bénéfice d’un conditionnement parfait de ses réponses adaptées aux réponses du Tyran et des oligarchies symboliques et financières. D’abord, (2) ressentir l’emprise psychique par l’implication de la notion orwellienne de « solipsisme collectif » extraite de la description du monde totalitaire de « 1984 » ; sa pertinence situationnelle exceptionnelle – ici et maintenant – provient de l’impossibilité de sortir de la supervision du pouvoir médiacratique qui construit à la mesure des événements, le récit officiel de la société – la version officielle du monde – de tout ce qui arrive, de tous les faits et leurs discours sensés, univoques, transparents, imposés ou comme avalés par les meutes réactionnaires. D’abord (3), percer la couche physique symbolique du psycho-pouvoir, quand tous les gestes des individus sont pris dans une techno-logique cellulaire de l’interaction groupe/individu, au sens d’une perte de contacts avec la réalité sociale, organique et extérieure, sous l’effet d’une numérisation massive et d’une colonisation de la logique capitaliste de prédation des ressources, de toutes les sphères de la vie humaine (rencontres, amour, deuil, maladie, résistance ..). Ensuite (4) détruire l’ordre communicant global par des inter-actes ajustés, multiples, variés et la perpétuation dans la forme de vie capitaliste autoritaire des moyens de subversion critique traditionnels ou avancés (manifestations, désobéissances civiles et refus massif de lois iniques, évitement de la censure, lecture de livres, spectacles vivants, musique industrielle et cinéma indépendant, arts sociaux numériques …) dont les masses s’emparent pour protester contre l’illégalité des pouvoirs. Ensuite (5), travailler dans les modalités d’expériences du monde de la vie, faire de ses modalités d’expression de l’expérience vivante, des outils de métabolisation qui transforment le monde et les savoirs du monde pendant que le monde transforme l’humain qui le recréé. L’évolution plastique et formelle de la vie et de l’Esprit comme forme avancée de la culture humaine, accroît cette part d’organisation sociale et normative à l’intérieur de l’être humain comme force de transformation réaliste et pragmatiste de l’Empire.

Si les sociétés de contrôle à haute intensité peuvent découler du choc des Empires (Chinois, Russe, Américains trumpistes et MAGA) sous l’espèce de la radicalité libertarienne, de l’anarcho-capitalisme et des réflexes de défense liés dans nos futurs, pour introduire le monde encore libre, aux modèles de sociétés de contrôle à la chinoise, les gouvernements des monstres actuels en Russie et aux États-Unis qui consistent en une xénophobie et une censure d’État, une lutte contre les progrès scientifiques, une économie militarisée, une kleptocratie et une oligarchie financière, font craindre l’export, par la propagande culturelle et économique zélée et les techniques de déstabilisation des élections européennes et nationales, d’une forme de vie reliée à une régression fondamentale des droits humains, de nos capacités à vivre et de l’exercice même des libertés démocratiques. Enfin (6), n’être plus empêché par un désintérêt traditionnel envers la choses publique et l’action politique dés lors que c’est votre vie, c’est le milieu vivant dont il s’agit (nature, arbres, océans, montagnes, déserts, cités humaines …), ce sont les animaux, la biodiversité et les espèces elles-mêmes qui sont abandonnés par les Empire au profit, dans l’hyper-capitalisme de prédation d’une extraction continue, féroce, des ressources minières, pétrolières, gazières partout où c’est possible, partout où l’aire d’influence de l’Empire peut s’accroître. Enfin (7), redescendre vers l’ordinaire du langage et de la vie des mots en retravaillant les matières de nos liens sociaux, en réfléchissant à nouveau dans les gestes que nous faisions quand nous étions enfants, libres et aux contacts du monde physique symbolique dans l’expérience sensible de la forme de vie humaine.

Enfin (8), être poussé par la nécessité des crises énergétiques, terrestres et climatiques, au milieu du XXI° siècle ; la finitude des ressources en eaux, en métaux rares, critiques pour l’industrie informatique (avec le développement des datas center), la pollution massive des sols par des techniques d’extraction violente de la ressource (gaz et pétrole de schiste par la fracturation hydraulique), être poussé à inventer une forme de vie nouvelle qui prend en compte les vulnérabilités multiples des êtres vivants, c’est à dire refonder une société humaine historique, refaire la constitution politique même des communs de la Terre au travers des évidences terminales (naissance, sexualité, joie, colère, peur, mort) et du seuil critique de conscientisation du fait même de l’implacable nécessité sociale, économique et politique de la transition climatique. Cette implacable nécessité peut-elle être de taille à lutter contre ce que nous appelons l’argument de la forteresse ou l’espace logique de déclinaison politique et psychologique du solipsisme à l’échelle de groupes humains entiers qui se murent à l’intérieur de l’Empire par des frontières symboliques qui progressivement s’épaississent et rendent tous les regards vers l’extérieur-critique, les limites de la Médiacratie, et les conséquences réelles de l’action du pouvoir, impossibles à comprendre, à décrire et à faire contenir. « Flood the Zone » ; diffuser massivement de fausses informations pour les MAGA, casser les techniques de construction de l’information sur l’Internet pour les Empires (censurer quand c’est possible techniquement ou rendre illisible le message), en venir à un capitalisme sémio-linguistique, c’est à dire retraduire le monde dans un nov-langage économique, totalement isolé et coupé de l’ordinaire de la vie. Enfin (9) en découle directement la capacité de l’Empire au travers de la Médiacratie à invisibiliser des territoires entiers comme territoires devenus négatifs desquels ne sortiront plus aucunes informations crédibles sur les situations de vie des populations. (Iran, Gaza, Russie ..)

Les sens du rêve de la puissance impériale comme cauchemars de masse techno-sécuritaire, cauchemar médiatique, abandon des organismes inférieurs, malades ou pauvres, destruction des régimes de vérité, exclusion des étrangers et des différences qui pèsent sur les richesses nationales et la sécurité en eaux, oxygènes, énergies et aliments doivent pénétrer chaque citoyen, chaque citoyenne et tous les enfants du monde libre. Cette relative apathie est le fruit aussi d’un repli sur soi forcé par la violence des mondes économiques – en ce sens l’art du désobéir, du refus de l’assujettissement peut se faire dans des échelles collectives pour des Institutions qui résistent à la prédation capitaliste ou totalitaire, et à l’emprise psychique impériale, cela signifie la possibilité de la coexistence interne aux Empires de formes de vies différentes, hétérogènes, immanentes, dans cette mesure d’une résistance intime, sociale et publique – institutionnelle, associative, gouvernementale – à la violence des psycho-pouvoirs. Ici le modèle politique d’un social-fédéralisme complexe poussé jusqu’à ses fins de délégations des pouvoirs à un niveau micro statutaire – quartiers, villes, états, régions …- peut rendre de l’espoir à celles et ceux qui pensent à l’effondrement de la forme de vie démocratique. Aussi bien la promotion d’un revenu universel d’existence comme seule mesure adaptée à la transformation multi-scalaire et écologique du monde comme possibilité d’engagements réels et massive à la maintenance de la vie sur Terre, que la résistance critique et la subversion des psycho-pouvoirs à l’intérieur même des Empires, accompagnent ce qui maintenant doit être évident ; ou redevenir cette expérience de l’obvie ; nous ne pouvons pas vivre décemment en étant assujettit à la force du conditionnement impérial ; cela n’est pas possible à l’évidence et en ce sens (10 – comme une mémoire sociale neuve et alerte et la naissance d’un nouveau discours critique) le pouvoir des masses est un pouvoir non pas seulement de renversement mais de transformation continue des centres d’équilibres des forces politiques et sociales et économiques des territoires. Défendre les formes de vie démocratique dans cette perspective réaliste et pragmatiste est le seul chemin de lumières, de libertés et d’émancipation pour les mondes humains et vivants.

Fragments d’un monde détruit – 193

Des guerres impériales

L’accroissement massif des logiques duales d’assujettissement – du chantage à la décision forcée, binaire, enfermante et violente – instaurant des aires d’influences stratégiques dégagées d’une histoire sociale et politique d’un ancien ordre institutionnel trans-nations (ONU, OTAN, CPI …), accompagne la consolidation de trois grands Empires (Russie, Chine et États-Unis) livrant des guerres nationalistes aux périphéries dans le but d’intégrer dans leurs nombreux et obsédants, intérêts économiques, religieux et culturels, des Nations inférieures, des ressources naturelles et des territoires considérés comme naturellement et traditionnellement pris dans l’aire d’influence. Le style de conditionnement de la décision politique du Tyran est construit dans l’ordre communicant total ou « tautiste », dans cette mesure d’une même convergence au sein d’un négationnisme historique et d’un régime de discours autoritaire, des forces politiques issues d’une même idéologie d’extrême droite ; de réactions issues du capitalisme de prédation, qui inverse l’ordre des valeurs dites humanistes et installe l’emprise psychique des masses, par la peur et l’allégeance économique aux plus dominants [j’aime la main qui me nourrit, je flatte l’Ego du petit maître qui est bon avec moi, j’annule toutes différences dangereuses]. Ici le négationnisme historique est un élément clés de compréhension de la nature du régime impérial, en tant qu’il fournit une vision claire et déterminante des méthodes de direction du pouvoir autocrate ou centralisé ; il ne s’agit pas simplement de nier les faits historiques et les leçons politiques issues de leurs communications scientifiques en tant qu’ils transmettent une certaine expérience des savoirs humains et une possible vision raisonnable des passés et des futurs des sociétés, mais plus insidieusement de travailler l’instant de la forme communicante du pouvoir afin d’inverser le sens des phrases et faire de la communication politique une arme de rhéteurs habiles, fanatisés et cyniques.

Le portrait d’un certaine psychologie du pouvoir du régime impérial doit être fait en considérant plusieurs facettes, plusieurs logiques d’actions collectives, en même temps qu’une analyse des langages autoritaires doit mener à une échappée hors des logiques des guerres impériales. Celles ci sont élaborées au prisme toujours de la domination économique comme levier stratégique de décisions ; les vertus pratiques humaines comme le courage ou la délibération par la prudence (Aristote) seront supprimées du champ d’exercice d’une certaine psychologie de la puissance, de la violence égotique et de l’appât du gain et du prestige ; le fort commande sur le faible en exploitant des mots vedettes, vignettes des qualificatifs délirants ou absurdes – comme coupés du réel – qui retournent la situation de jeux de langage historique, en détournant chaque mot-signe à son profit personnel ; et dans cette psychologie ultra rudimentaire de la puissance, les mots ressemblent à des cellules de prisons, les phrases sont élaborées pour piéger l’adversaire, remplir la zone de déchets rhétoriques dont l’unique but est la soumission des dits faibles aux forts ; les phrases vont servir de verrous psychologiques pour enfermer les dissidents à l’intérieur d’un certain régime de post-vérité. Ici c’est le réel qui est nié de manière complexe, la capacité des mots à exprimer le sens d’une vie ordinaire, la possibilité d’une intercompréhension encore humaine ajustée aux faits que nous décrivons. La résistance féroce que les dissidences mènent à l’intérieur mêmes des Empires se fait non pas dans une lutte frontale en exploitant les armes de l’ennemi politique, mais plutôt, par un désamorçage systématique des réflexes rhétoriques et le soulèvement du voile idéologique jeté dans et sur la réalité ainsi obscurcit et masquée aux bords des limites de la Médiacratie de l’Empire.

Se ressaisir des limites qui découpent à l’intérieur du discours humain, (1) un ordre communicant devenu quasi totalitaire fabriqué par les dirigeants des puissances impériales avec l’aide des technos oligarques, (2) d’une capacité collective et individuelle à dire le monde et faire l’expérience sensible du monde tel qu’il est (par la considération de l’Histoire humaine et des vivants) au moyen d’une intercommunication logique, scientifique, politique, écologique, qui embarque les acteurs institutionnels hors du cadre fixé ou imposé par le pouvoir impérial, c’est refaire une expérience importante de l’extérieur formel et culturel et des bords élimés des discours fanatisés. Nous sommes ainsi – vivants et humains – comme exilés à l’intérieur des Empires, traversés par l’épreuve historique de la négation idéologique des faits, sans pouvoir toujours la dire publiquement, sous l’effet de masquage puissant et de « merdification » de réseaux asociaux affiliés aux pouvoirs communicants capitalistes, [flood the zone] qui transforment l’Internet en poubelles numériques, tout en exploitant de façon obsessionnelle et systématique la peur primale, l’inertie des masses et la cruauté de l’humain. Atteindre l’extérieur de l’ordre communicant totalitaire, en vérifier les contours, recontacter les bords et les extrémités publiques, recueillir au cœur d’une profonde solitude, dans l’art silencieux de la réflexion singulière, les attraits d’une liberté intérieure confisqués le plus souvent par l’Empire, ce serait pour nous – dissidents cognitifs, anormaux, hétérogènes, gauchistes sans patries, passionnés sans demeures, renouveler sans cesse l’expérience des contacts sensibles avec le réel et la nature même de la vie humaine, végétale et animale.

La nécessité implacable du bouleversement écologique, toutes les manières avec lesquelles les vivants nous disent la souffrance de la Terre et du monde humain, est-ce là un point ou un seuil de résistance critique capable de redonner passions, volontés et désir à la puissance politique des masses et des individus ? Faut-il au demeurant compter sur la perception de la vie comme vulnérabilité fondamentale, blessure dans l’action de force et de domination, prendre en compte les évidences terminales du vivant (naissance, amour et sexualité, souffrance, joie, crainte, colère et mort) qui dessinent une ligne d’évolution plastique et complexe d’un organisme dans son milieu de vie ? Les trois questions – (1) nécessité de l’atténuation de la part de cruauté humaine et (2) adaptation évolutive des sociétés, des groupes et des organismes, ou (3) destin des sociétés humaines dans le monde du vivant – peuvent marcher ensemble à condition de sortir du régime « médiatico-centré », hypnotique et obsessionnel, des puissances impériales ; cela veut dire avec courage et détermination, sortir des rabaissements si nombreux devant la force économique des Empires issue de l’hyper-capitalisme de prédation, [extraire les Institutions démocratiques des mécanisme des chantages économiques et électoraux en reconstruisant toute l’économie politique], montrer l’hyperréalisme du changement de formes de l’humanité, formes de vie et régimes de savoirs pouvoir, régime de discours et vie démocratiques par rapport à l’emprise psychique collective de la puissance impériale (univocité de l’inhumain, réseaux asociaux aux bottes du pouvoir, Internet censuré, kleptocratie, négation du changement climatique, persécution des minorités actives, divertissements de masse calibrés et repassés à la censure du pouvoir culturel et religieux …)

A la périphérie des Empires se déroulent des guerres perpétuelles (George Orwell en avait montré toute la pertinence dans « 1984 » pour asseoir une certaine stabilité impériale), à l’intérieur des Empires s’élaborent sans cesser les ordres communicants d’une totalité tyrannique ; pulsionnels, accaparants, invasifs et destructeurs des réalités sociales, économiques et vivantes. Aux frontières des Empires, aux bords dangereux, aux limites si inspirantes, si complexes, si nombreuses, se rassemblent les dissidences et les forces de combat réunifiées – par les solidarités internes au vivant – sous la pression d’une nécessité historique et scientifique – la fin de la vie humaine et la disparation des espèces, le mal et la souffrance, la destruction d’espaces temps naturels et l’épuisement de ressources finies -, conservateurs éclairés, démocrates sociaux, communistes renouvelés, écologistes dans l’action ; ici le pragmatisme historique indique une voie à l’humanité et aux vivants, par la mesure des conséquences de nos actes, la délibération au delà des conflits duels, en tant qu’« Anthropos », humain frappé par la démesure et la violence des Tyrans, enfermé dans les prisons digitales et les cellules du psycho-pouvoir impérial, parfois si éloigné de la vulnérabilité des vivants. Le centre philosophique et politique, le cœur battant comme charnière et organe de transformation vitale, l’inter acte comme unité opérative de changement, moteur des transformations vitales et finalité des vivants, combattent au milieu des masses, des groupes humains, des familles, des individualités, des cultures, des sociétés, dans la mobilisation des forces de transformation de la vie ; les rêves du changement de régimes et de l’étiolement progressif des logiques, des langages et des techniques impériales peuvent devenir très concrets sous l’effet du changement climatique et de l’épuisement des ressources naturelles comme de la fatigue devant l’arrogance, l’impuissance et l’outrance des dirigeants des Empires (technos oligarques, chefs guerriers nationalistes, psychopathiques, maîtres de réseaux numériques, monstres égotiques, mâles supérieurs, survies sacralisées par une Nature originelle divine, xénophobies d’État …)

Fragments d’un monde détruit – 192

Humpty-Dumpty

Venu du conte d’ « Alice de l’autre côté du miroir » de Lewis Caroll (1832-1898), et d’une comptine populaire en Angleterre à la fin du XVIII° siècle (1797), le personnage de Humpty-Dumpty est juché sur un mur étroit ; il ressemble à un gros œuf, on distingue difficilement ses traits, et ses expressions sont floues, curieuses ou mal dimensionnées ; Alice le voit au fond d’une boutique qui se transforme en clairière dans la forêt. Lewis Caroll souligne – entre autre génial procédé logique et littéraire – dans ce chapitre VI, l’importance des usages des mots dans leurs situations concrètes d’emploi ; un certain nombre de « bizarrerie » linguistique associée à l’emploi des noms et des mots plus ordinaires comme les adjectifs ou les prépositions, est relevé au cours de la conversation étrange menée avec Humpty-Dumpty. Alice constate avec surprise que pour Humpty-Dumpty les noms doivent signifier quelque chose et faire référence à un objet du monde, or il est bien sûr impossible de désigner un objet par un prénom comme celui d’Alice par exemple, alors même que les connecteurs logiques des phrases ont du sens à l’intérieur des jeux grammaticaux, sans faire référence sur le modèle d’une correspondance vraie ou fausse avec des objets extralinguistiques. Le passage est fameux du point de vue de la considération de l’objet désigné par le mot sur le modèle d’une définition ostensive :

« Mon nom est Alice mais … » « Que voilà donc un nom idiot ! Intervint avec impatience Humpty-Dumpty. Qu’est ce qu’il signifie ? » « Est-il absolument nécessaire qu’un nom signifie quelque chose ? » s’enquit, dubitative, Alice. « Évidemment, que c’est nécessaire, répondit, avec un bref rire, Humpty-Dumpty ; mon nom, à moi, signifie cette forme qui est la mienne, et qui est, du reste, une très belle forme. Avec le nom comme le vôtre, vous pourriez avoir à peu près n’importe quelle forme. »

Le dialogue surréel entamé par Alice progresse ainsi dans ce chapitre VI autour de la fixation fragile ou forte du référent, au travers notamment d’une strophe d’un poème récité par Alice – « Le Bredoulocheux » composés de mots imaginaires, venu d’une langue inconnue, semble t-il mais que Humpty-Dumpty va parvenir à déchiffrer mots par mots, rigoureusement et exactement par ce qu’il connaît leurs différents usages dans la langue en question. Ainsi plus que le critère du vrai et du faux, le critère du sens des mots est utilisé par Alice et Humpty-Dumpty pour expliquer l’explication des phrases reprises comme des unités d’analyse. La technique d’exploration du sens est ici reliée à une connaissance des places et des fonctions des mots de cette langue imaginaire du point de vue indépendant de la grammaire d’activités exploitée par les mots-signes du poème. On a là et avec tout le talent poétique de Lewis Caroll une démonstration par l’absurde de l’autonomie de la grammaire (position célèbre défendue par Wittgenstein). Une dimension d’évaluation de l’action par le sens des phrases est valorisée ici dans ce chapitre sans que le vrai et le faux disparaissent non plus en importance mais avec l’examen sérieux du contexte d’emploi grammatical, redeviennent un critère lié à l’usage et à un certain réalisme des usages. On dira par exemple qu’une expression n’est pas juste ou pertinente dans la situation de jeux de langage particulière, en faisant valoir son expression de fausseté, de ratage, d’échec, d’inadaptation aux contextes.

Les jeux avec les mots qui sont la marque d’ « Alice de l’autre côté du miroir » et le propre des contes à hauteur d’enfants de Lewis Caroll nous invitent – et particulièrement avec la figure symbolique heurtée de Humpty-Dumpty à nous poser les questions suivantes ; doit-on toujours penser la signification sur le modèle de la désignation par le nom de l’objet extérieur ou extra-linguistique ; le nom tient lieu de ou montre l’objet [et dans ce cadre finalement pourquoi prendre en considération encore l’objet désigné, si le sens est fourni par les mots agencés en phrases ? Le langage n’est pas réductible à une immense entreprise d’étiquetage des noms – étiquettes posés ou fixés sur les objets]. Qui est maître du sens dans la langue dans la mesure où le sens et la référence qui (in)forment pour Gottlob Frege (1848-1925) – le fameux logicien de Iéna – la signification, achoppent ou rencontrent les usages ordinaires des mots et des phrases et la question de la pertinence situationnelle ; qui parle, [le sujet de l’action] avec quelle voix, dans quelles intentions, avec quels autres [l’adressage de l’interaction sociale symbolique], dans quels cadres de référence [l’arrière-plan ou la vie des mots], avec quels enjeux linguistiques et politiques [la trame, les motifs et l’importance du récit] ; sous quelles formes d’expressions spécifiques [la singularité d’une voix] ?  

La question de l’actance et du pouvoir dans la langue affleure tout au long de ce chapitre VI, et traditionnellement le commentaire s’arrête sur ce passage fameux ;

« Lorsque moi, j’emploie un mot répliqua Humpty-Dumpty d’un ton de voix quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu’il me plaît qu’il signifie … ni plus, ni moins »
« La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire ».
«  La question, riposta Humpty-Dumpty, est de savoir qui sera le maître .. un point c’est tout. »

L’emploi du futur par Humpty-Dumpty – « qui sera le maître » a son importance en tant que par contraste avec la bonne naïveté d’Alice, proche du modèle de la transparence de la signification et du référent désigné, montré ou récité – comme on récite par cœur un poème – , l’étrange créature parvient à poser la question philosophique redoutable d’une actance ou d’un agent grammatical, non pas un pouvoir sur la langue, mais un pouvoir dans la langue par immersion de la forme de décision ; jeux, comptines, musiques, expressions justes, pertinences et contextes d’emploi des mots et des phrases liés à une forme de vie du langage humain. Ici ce qui décide, est-ce la forme logique – les noms sont des points, les propositions sont des flèches ; elles sont des images de la réalité – de la phrase, possiblement réduite à un squelette du sens, ou bien est-ce – ensemble, toutes les deux – combinée avec la multiplicité logique, la vie ordinaire des mots employés en situations de jeux de langage ?

Tout le travail d’interprétation du nouveau Wittgenstein va être en respect de l’unité de l’œuvre de montrer ce passage réversible de la forme logique de la représentation avec le « Tractatus-Logico-Philosophicus » (1922), jusqu’à la notion cadre et anthropologique, si prometteuse, de « forme de vie » dans les « Recherches Philosophiques » (1953) ; passage lié au tournant grammatical et anthropologique de la période intermédiaire de sa philosophie et aboutissant à la philosophie de l’expression – et l’anthropologie de la connaissance humaine – des derniers textes « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie I et II » (1947-1948) et « De la certitude » (1951). Les mots peuvent-ils dire le sens par eux-mêmes ? Est-il possible de préserver un espace-temps grammatical, conventionnel ou logique de cette folie humaine qui va consister à manipuler, persuader des groupes sociaux et des individus par des tactiques d’emplois des mots bien précises ; une rhétorique de la domination langagière et sociale symbolique appuyée sur l’artificialité de techniques (l’inversion du sens, la peur de l’enclos et du caché, la substantivation du nom, la transparence forcée, l’aliénation définitionnelle, le masquage idéologique, l’intérieur mystifié …) qui éloignent les mots et les phrases de leurs usages concrets et situés ordinairement dans la vie des locuteurs qui les emploient pour des tâches bien spécifiques d’explicitation, de description et de transformation du monde.

A la fin du chapitre, Humpty-Dumpty fait la remarque suivante en s’adressant à Alice qui veut lui dire « Au revoir ! » :

« En admettant que nous nous revoyons, je ne vous reconnaîtrais certainement pas , répondit Humpty-Dumpty d’un ton de voix mécontent, en lui tendant un seul de ses doigts à serrer ; vous ressemblez tellement à tout le monde. »
« C’est par le visage que l’on se distingue les uns et des autres, en général » fit remarquer, d’un ton pensif, Alice.
« Cela n’est malheureusement pas vrai en ce qui vous concerne, répliqua Humpty-Dumpty. Votre visage ne se distingue en rien de celui d’une quelconque personne … Un œil à droite, un œil à gauche …(il les situa dans l’espace à l’aide de son pouce) .. le nez au milieu de la figure … la bouche au dessous du nez. C’est toujours pareil. Si vous aviez les deux yeux du même côté du nez par exemple … ou la bouche à la place du front … cela m’aiderait un peu. »

Humpty-Dumpty souligne ce point par contraste absurde avec l’œuf comme forme lisse, in reconnaissable aux traits enfouis, effacés ; les mots et les phrases comme forme d’expériences expressives ont dans leurs articulations logiques et grammaticales, la force d’une dynamique de reconnaissance qui outre-passe la simple reconnaissance interactionnelle et physique corps à corps. Ici, se reconnaître comme subjectivité singulière, comme sens sensible transmis par les âmes, est plus compliqué que ne le croît Alice ; il faudrait un long développement sur la capacité qu’ont les mots insérés dans nos vies d’êtres humains et vivants de se voir ou de se considérer eux même comme outils d’une reconnaissance symbolique et physique, rendant possible une intercompréhension organisée.

Terminons ces brèves remarques sur la figure philosophique importante de Humpty-Dumpty ; ont été soulignées (1) l’explication du sens par la définition ostensive par le rôle supposé – à tort – prépondérant du nom – uniformisant – comme désignation d’objets, relativement à tous les autres mots de coordination logique, spatio-temporelle, déictique, prépositionnelle, qui font la richesse de la grammaire de la langue et valorise une définition verbale du sens, (2) l’actance ou le pouvoir du sujet – comme fiction grammaticale – dans la langue et l’autonomie de la grammaire comme forme de dépassement d’une logique de désignation par le nom (ouverture vers une infinité de jeux de langage liés à la vie des mots). (3) l’identification biographique par le visage – le corps comme espace d’accueil et de conversation de gestes -, et la pertinence des remarques de Humpty-Dumpty, qui soulignent l’importance des mots dans nos vies ordinaires, leurs capacités à rentrer dans une dynamique de reconnaissance sociale et de compréhension mutuelle.

[Source : « Alice ; de l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva » [1871], Traduit de l’anglais par Henri Parisot, in « Lewis Caroll : Œuvres » p.176-185, Édition présentée et établie par Francis Lacassin, Robert Laffont, 1989.]

Fragments d’un monde détruit – 191

Le double-langage

Dans l’arsenal des signes mots vedettes portant des projections adaptées à un certain programme politique réactionnaire venu de l’extrême droite globale, se tiennent regroupées en fer de lance stratégique, des armes rhétoriques et idéo-dramatiques précises constituées (1) d’inversion complète de sens et de valeurs (la guerre c’est la paix, la haine c’est l’amour, la liberté c’est l’esclavage ; et la portée de « l’inversion maligne » comme ces victimes qui deviennent des bourreaux – Michel Tournier invente cette expression remarquable dans « le Roi des Aulnes » (1970)), (2) d’identification d’ennemis intérieurs (musulmans, ou juifs, socialistes ou communistes chrétiens ou écologistes gauchisant), (3) d’exclusion identitaire par le droit du sol, du sang et de la race, et le collectivisme oligarchique (4) de xénomorphobie – rejet des déviances dites naturelles selon un canon esthétique, asocial et culturel ; transphobie, LGBTQIA+, grossophobies, exclusion du malade et du difforme qui pèsent sur la richesse matérielle et symbolique nationale), (5) de fermeture ou d’extension de frontières nationales par la guerre militaire ou économique, l’extraction des forces vivantes, des ressources et la logique de colonisation et (6) d’instrumentalisation de boucs émissaires utiles à des campagnes violentes de dénonciation et de persécution (Dreyfus et les juifs internationalistes, l’antisémitisme venu d’une logique de ressentiment). Ici le plan stratégique d’ensemble des partis d’extrême droite consiste en une ingénieuse distribution des rôles et des fonctions à chacune des pièces tactiques de pénétration de l’extrême droite globale dans la culture nationale et la société pénétrée par le drame extrémiste et idéologique, toujours par l’intermédiation de constellation de médias numériques aux intercommunications colonisées par l’idéologie de l’alt-right (C-News, JDD, Fox news, Truth Social, X, Russia Today, influenceurs masculinistes ou MAGA, populisme catholique, techno idolâtrie et mépris de la démocratie et de l’humaine différence ..). Expliciter ces tactiques de pénétration culturelle et médiatique, doit se faire en ayant la pleine attention et une sensibilité vive aux surfaces des discours d’extrême droite, à la capacité d’infuser socialement par le jeu tactique et la duplicité d’un régime de discours construit autour de ce que Nicolas Machiavel dans « le Prince » (début XVI° siècle pour la composition et parution en 1532) invente comme étant un « double-langage » ; langage du prince et langage des sujets ; technique de conservation du pouvoir et livraison des clés de compréhension de la nature du pouvoir aux citoyens.

Tout l’art du « double langage » chez les personnels politiques affiliés aux délires idéologiques extrêmement dangereux de l’extrême droite va se situer dans une sorte de démagogie d’instincts ; inscrire ses thématiques idéologiques propres dans la société en dramatisant par tous les moyens disponibles, les enjeux politiques des débats nationaux ; par exemple, le grand remplacement théorisé par Renaud Camus ou bien le racisme antiblancs (?!?) ou bien encore la perte supposée d’autorité et la figure blessée de l’homme et du père ou bien encore le danger du mondialisme dit libéral. Sur ces quatre exemples ou marqueurs idéologiques de l’appartenance à l’extrême droite, le discours se construit toujours de manière brutale et simpliste en opposition constante à la complexité des affaires humaines ; il s’agit de sortir une solution immédiate pour résoudre un problème largement inventé ou qui n’existe pas réellement (par exemple la dangerosité de l’immigration pour l’économie et l’identité nationale) en excitant la pulsion de ressentiment. Le double langage va fonctionner comme un cercle socio-idéologique brisé au centre ; c’est à dire que le haut du cercle est fait de la respectabilité de propos dans l’air du temps – l’immigration coûte cher – le bas du cercle est fait de communications non dites mais insinuées ou infusées – expulser les immigrés et protéger la Nation – le centre ouvert, avale la décision publique en permettant l’application de la mesure extrémiste par une majorité dite silencieuse (les français ou les américains sont avec nous). La recherche de popularité est une des seules boussoles suivis par les leaders autoritaires de l’alt-right et le détournement de vestes – (i.e. l’adoption d’identités doubles, magiques et porteuses de succès dans l’opinion) à tout bout de champs est ultra commode et très fréquent.

Ainsi, la fixation idéologique est presque fragile, mouvante ou susceptible de bouger tant que le pouvoir est conservé, maintenu dans les cercles sociaux extrémistes ; le critère de la conservation du pouvoir joue à plein dans la prise de décision politique ; il s’agit de montrer les muscles, récompenser la satisfaction des pulsions de régression, rassembler les forces négationnistes et réactives, haïr les différences qui choquent et heurtent une morale rance et conservative afin de préserver des rapports de forces traditionnels, naturels et immémoriaux (le fort sur le faible, l’homme sur la femme, le chef d’entreprise innovant, le capitaine d’industrie disruptif, aventurier, créatif et génial et l’ouvrier pur exécutant, vicieux et « machinalisé », l’homme blanc sur l’homme noir, le riche sur le pauvre, le chrétien sur le juif ou le musulman …); abêtir les masses humaines et en faire des ressorts de l’action extrémiste au travers d’une Médiacratie autoritaire construite avec l’aide de milliards issus du capitalisme fossile et de l’économie cognitive et de plate-forme. Il s’agit ici de se maintenir au pouvoir par tous les moyens et la porosité de la ligne de partage entre les droites républicaines, conservatrices, et l’extrême droite raciste, catholique, réactionnaire, devient de plus en plus floue et là est sans doute, la grande victoire tactique et culturelle de l’extrême droite globale ; le seuil de respectabilité franchi par les leaders populistes est lié à cette stratégie politique de double-langage ; ici où le secret d’une haine xénophobe, antisémite, antimusulman, l’attachement à la terre, à la race et au sang, travaille le cœur de l’argument de l’extrémiste, – le secret qui secrète la haine et la maladie des valeurs et de l’instinct de protection de soi – secret habillé fermement par un voile de fausse dignité ; « nous protégeons toujours nos compatriotes, nous protégeons nos industries contre la mondialisation libérale ».

Il faut se rendre compte par l’atteinte et la réflexion des évidences terminales (la vulnérabilité de la vie humaine par la naissance, la sexualité, la maladie, l’exil, l’asphyxie et/ou la mort) du danger social, historique et systématique que représentent les forces d’extrême droite pour la simple préservation de la vie sur Terre ; Il est ainsi remarquable que la collusion d’intérêts actuelle entre le capitalisme fossile et les mouvements conservateurs réactionnaires se doublent d’une lutte constante contre le discours écologique et les sciences du climat ; ici il s’agit de défendre des forces capitalistes « mortifères » qui nient le dérèglement climatique et l’impact humain sur la survie de nos milieux de vie et la nature. Comment est-ce possible d’être pris dans un tel aveuglement idéologique, dans une telle ornière, un rets de discours racistes et écocidaires ou ce gouffre remplis de pensées inhumaines ? Comment la bêtise, les scandaleuses méprises culturelles, l’attaque contre la vie humaine et l’arrogance de leaders et de leurs équipes peuvent elles résister aux valeurs liées aux faits scientifiques travaillés par des communautés scientifiques depuis des dizaines d’années dans toutes les Institutions humaines historiques ? La résistance du double langage est ici remarquable d’une certaine force d’aveuglement vis à vis des faits et des valeurs. Sous l’emprise de la Médiacratie autoritaire exploitée par les Empires, Russes, Chinois ou Américains, une ligne d’invisibilité sociale et symbolique est obtenue par les Leaders ; ce qu’il est possible de qualifier de « territoires négatifs » ou de territoires géographiques depuis lesquels aucune information fiable ne peut sortir du fait d’une emprise psychique ou d’une mainmise idéologique des médias autoritaires sur la fabrication de l’Information.

La collusion d’intérêts économiques, politiques et culturels et le critère unique et majeur de la conservation du pouvoir qui emploie partout où c’est possible, la technique du double langage pour des formes d’interactions finalement inhumaines ; tout cela porte l’empreinte majeure des mouvements de l’extrême droite globale, poussés par des dynamiques d’invasion et de repli réactionnaires de territoires ou l’imposition par la force économique de médias autoritaires ; la Russie et la Chine sont l’exemple paradigmatique de cette emprise totalitaire mondiale sur la réalité du changement climatique et la survie des démocraties occidentales. Ici la duplicité de ces Empires est frappante d’une technique de contournement des Institutions internationales et des Organisations Non Gouvernementales censées – encore – être chargées d’un certain ordre institutionnel mondial (ONU, OTAN, UNESCO, UNICEF, WWF, Fonds Alimentaire, Croix Rouge, Amnesty, ATD Quart-Monde …) dont le travail et les projets dérangent un certain type de capitalisme autoritaire ; aux formes d’incarnations et de violences sociales précises ; toute une ancienne « forme de vie » économique, langagière qui tente désespérément de se maintenir, en l’État, une emprise puissante et une communication arrogante devant les forces de la transformation sociale, écologique directement liées – ou se sentant responsables devant les crises ou faisant face – aux changements climatiques et énergétiques. Nous devons travailler dans un monde fini, hors de la logique guerrière des Nations, par un franchissement de seuils d’évidences écologiques et vivantes, – en comprenant et en percutant les stratégies du double-langage – tant au niveau des ressources naturelles, des complexes sociaux relationnels, que de la résistance organique et naturelle des milieux sociaux et des « formes de vie » démocratiques ; échapper aux extrêmes droites globales qui défendent toujours la régression des modèles humains de développement au bénéfice de la sécurité d’une minuscule élite couplée aux masses aveugles inhumaines – oligarques, techno idolâtre, xénophobes – totalement coupées de la vie ordinaire et de l’extrême vulnérabilité de cette vie humaine.

Fragments d’un monde détruit – 190

De l’espérance pragmatiste

Dans l’organisation du travail issue d’une rationalité scientifique visant l’exécution mathématique d’un optimum triple [Temps de réalisation du produit ou du service/Coûts mesurables de production/Efforts ou quantités de travail investit], l’accumulation de la force de travail au bénéfice du capital ou de la valeur d’échange du produit ou du service, induit des rapports extrêmes et tendus de production et de productivité ; la recherche de l’efficacité productive du travailleur mesurée par un salaire ou une rémunération au mérite, étant la base du développement de la domination d’un écosystème de décisions et de motivations économiques utiles pour seulement vivre biologiquement. Tout l’accaparement par les sphères capitalistes, toute la colonisation du monde vécu par la forme de vie capitaliste impliquent par conséquent, une même intégration verticale et puissante du corps et de l’esprit mis au travail, littéralement branchés sur la machine capitaliste. Cette logique de l’intégration gestuelle et psychique à la fois culturelle et organique n’est pas propre au système capitaliste, elle se retrouve dans les organisations répressives religieuses ou sectaires (catholicisme intégriste, islam radical, nationalisme sioniste, hindouisme en Inde ou bouddhisme fanatisés en Birmanie) en tant que l’individu comme unité de revendication potentielle de liberté, doit être seulement l’instrument utile et servile pour la conservation d’une certaine psychologie absolue du pouvoir ; il ou elle est donc à contrôler, toujours mettre au travail, maintenir dans l’activité de conservation de l’emprise du pouvoir, gratifier ou sanctionner comme le chiffre ultime de la domination.

Intégrer et exclure sont les deux facettes d’une même stratégie impériale qui emmènent les rapports de forces et les rapports de classes, de cultures et de genres, comme la question des persécutions racistes, homosexuelles et antisémites, dans une forme de domination culturelle et symbolique – l’extrême droite globale – qui va consister à (con)former l’homme du futur ; le dirigeant star, spécial, spectral, populaire ; l’homme supérieur par ses racines et sa nature et l’homme augmenté artificiellement par une greffe bien prise psychologiquement et économiquement des outils des Intelligences Artificielles Génératives et de Régulation (IAGR) dans les formes de pensées (in)humaines. Ici ce qui est à voir, à préciser et critiquer, est l’impressionnante maîtrise behavioriste des réactions psychologiques de base de l’individu contraint à l’assujettissement impérial, [le Sujet du pouvoir, les miroirs conformant de l’IAGR, la norme cognitive, les experts en neuro-mimétisme éducatif et l’œuvre d’une anti histoire totale – une idéologie de type religieuse qui domine, sérialise et détruit] et à la tranquillité politique des oligarques au sens d’un total contrôle des masses.

Dans l’arc des extrémités idéologiques de l’autoritarisme et du totalitarisme contemporain et dans la formation des centres de gravités des récits critiques, l’islamisme radical et les forces du renoncement à vivre (à gauche ou à droite) consistent en une curieuse et fascinante forme de capitalisation du ressentiment anticapitaliste et antidémocratique – une obsession pour l’authenticité de la vie liée à Dieu et au prophète, la lutte contre la pornographie, le luxe et le mode de vie occidentale, la négation des libertés sexuelles et reproductives, le combat contre la décadence des démocraties libérales et l’extrême violence de prêches contre les femmes, les juifs et les homosexuell.es ; sources irrépressibles de dangers et de corruptions matérielles et spirituelles du croyant. A l’autre extrémité, mais connectés intimement comme moteurs d’une certaine histoire de la vulnérabilité des formes de vies et de l’humanité, le fascisme catholique réactionnaire [MAGA, J.D Vance, Donald Trump & la « Heritage Foundation » aux Etats-Unis, le Rassemblement National (RN) en France], le soviétisme russe ou chinois ou le collectivisme oligarchique, le nationalisme juif et sioniste ; et toute la puissance d’une technologie de contrôle et de surveillance organisée au plus haut niveau des sociétés privées déléguées ou remplaçantes de l’État xénophobe, en tant que techno réactions administratives et numériques, ou guerres humaines, informationnelles, digitales et matérielles.

La guerre des récits et l’imposante forme totalisante de la « Médiacratie » autoritaire en Russie, en Afrique, en Chine, aux États-Unis, en Arabie Saoudite, au Moyen-Orient, en Asie et en Europe, accomplissent cet exploit d’une conversion des valeurs dans et par les fictions transformatrices et idéologiques – la haine c’est l’amour, le faux c’est le vrai, la guerre c’est la paix, l’étranger c’est l’ennemi ; toute cette sorte de formes de pensées orwelliennes ou venues du « solipsisme collectif » ; une notion critique devenue centrale et si importante en 2025-2050 pour seulement comprendre les dérives actuelles des médias d’extrême droite. C’est d’une persistante méprise à laquelle nous devons faire face constamment, en tant que libéraux et démocrates ; méprise politique et intime quant aux formes d’expressions collectives de nos besoins réels d’êtres vivants  ; expressions ou interactions médiatisées par des symboles et soutenues par des publics instruits, critiques, tolérants, libres et des Institutions justes, libres ou non maltraitantes. Ici résister en pragmatiste, c’est promouvoir la démocratie comme régime d’interactions sociales, de jugements et d’évaluations pluralistes, critique des propagandes nationalistes ; lutte organisée contre les formes de pensées absolutistes qui excluent des versions du monde – sans conséquences violentes – au nom d’une antériorité spéciale, d’un dieu surplombant ou d’une structure d’ordres a priori et violemment imposés aux groupes sociaux, aux êtres humains et aux milieux vivants.

Il peut rester un fond d’espérances dans le cœur de chaque enfant de la démocratie libérale, ce que nous sommes capables de faire, de penser et de transformer comme masse critique et puissance d’engagements et de multitudes, comme nouvelles sociétés de la connaissance, de la vie et de l’action, nouvelles transformations sociales issues des multitudes agissantes et réancrées historiquement dans la critique complexe du capitalisme ego-cognitif et du totalitarisme chinois ou russe ; ce que nous sommes capables de promettre pour les futurs de nos enfants, c’est un monde où une Terre humaine et vivante est libérée du carcan du néo-libéralisme autoritaire, du collectivisme en tant qu’idéologie de la « conformation », du patriarcat et de la domination du groupe le plus fort qu’il soit religieux, économique ou politique. Ici, à l’intérieur de l’organisation économique capitaliste, dans cette inégalité dramatique et criante de conditions d’existence et de vie, le fait de décorréler le revenu, de l’efficacité productive individuelle liée à une conception très morale ou managériale de la performance au travail, rejoint l’immense nécessité d’une action politique présente et à venir, à l’intérieur des sociétés humaines sous et contre les effets évidents du changement climatique et l’impact humain des transformations énergétiques.

Espérer seulement voir et sentir vivre nos enfants, nos rêves de communs, nos futurs aimants et aidants, n’est ce pas permettre enfin une sortie par le haut du modèle de l’hyper-capitalisme de l’Ego et de la prédation, du capitalisme fossile, du capitalisme de plate-forme ; toutes formes économiques totalement déconnectées de la réalité de la survie possible des milieux vivants en 2025-2100. En ce sens, instaurer un revenu universel d’existence comme base de ressources mondiale pour vivre et aider les autres à vivre, est une mesure pragmatiste, urgente et en phase avec la transformation naturelle de nos sociétés humaines. Comment aider et faire en sorte que nos liens sociaux symboliques aident à mieux vivre et à préserver nos milieux de vie, conditions indépassables à notre propre survie d’humanité ? Comment toutes les expériences des multitudes organisent déjà la sortie du modèle économique hérité d’un capitalisme industriel et fossile, reconduit et adapté au capitalisme de plate-forme avec la révolution numérique ? Examiner les conséquences ordinaires de nos actions en tant qu’humanité pensante, plutôt qu’accompagner d’hypothétiques causalités agissantes ; nature, dieu, technologies, empires, forces destinales, races ou cultures supérieures, revient dans une description alternative et pertinente de l’anthropocène, à interagir en accords avec le monde vivant, au plus près de la forme de vie biologique, sociale et culturelle ; éviter ou combattre les logiques d’extraction de ressources naturelles, épuisables, toujours brutes et finies ; toutes les technologies invasives d’extraction et d’exploitation de données dites numériques ou identifiables ; d’âmes et de corps, d’énergies, de psychés, de symboles et de pensées humaines.

Fragments d’un monde détruit – 189

Perdre son visage

Dans l’expérience de l’étrangeté radicale faisant suite à une maladie chronique, ou une atteinte à l’intégrité corporelle, – la pleine et entière maîtrise de son propre corps – la psychologie de l’attention à ses entours matériels et symbolique est considérablement modifiée de sorte qu’il n’est pas rare de constater la dureté d’obstacles psychiques – l’empêchement à agir – à l’attention entière et pertinente aux situations de jeux de langage impliquant des corps, des réactions et des visages. Ici la honte de soi même et pour soi-même comme entité distincte ou – forme étrangère, mutilée – dans l’espace de l’interaction physique et symbolique est accompagnée d’une conscience aiguë de la modification corporelle impliquée par la maladie, son entière et sa brutale exigence quand à l’écologie de sa propre attention. La sensation de ne plus posséder qu’un corps dégradé, affaibli, mutilé, exclu – une pierre jetée dans l’obscurité des liens sociaux symboliques – et la pleine et entière conscience de sa difformité physique dans l’absence de contacts visuels ordinaires avec les autres êtres humains aboutissent à ce refoulement et cette apparente passivité même quand la générosité et la gentillesse viennent vers vous pour combler cet écart dû à la difformité. Il faut alors seulement ravaler la boite noire de ses réactions et dans le silence contraint qui remonte et annule les tentatives de rencontre, faire l’épreuve de son corps propre, de la sidération d’une « morpho synthèse », complexe, survivante et acculée au fond de l’expérience du contact ; les contacts sensibles avec des autres vivants étant devenus rares, si désirés mais presque craints.

Ici la douleur psychique ou la tristesse de ne plus être capable d’avoir un corps et un visage pour répondre normalement à autrui, d’être dans cet éventail de gestes affaiblis répondent à l’événement psychique dramatique qu’est la perte de son propre visage ; quand les traits autrefois harmonieux, ont été dérangés ou effacés, quand la vivacité de l’expression, s’est éteinte au profit d’un aplat grossier qui ralentit et épaissit les traits typiques de la réaction émotionnelle. Le devenir pierre ou boue épaisse, la difformité due à l’absence de variabilités et de souplesses dans le visage, font qu’il est plus dur encore de provoquer des rencontres, des étonnements, des compréhensions. Le filtre grossier du corps a ainsi pour effet de rompre une entente intuitive, immédiate, en rejetant les essais de prise de contacts, à l’extérieur de la situation, et par delà l’effet d’engagement dans des projets et des existences singulières, à rendre difficile la rencontre nouvelle. Quand vous perdez votre visage, vous perdez bien plus qu’une surface de peaux, vous perdez l’invitation à sortir du silence intérieur, vous perdez le regard et le sourire communs à une espèce humaine, tous les sens du contact, et vous rentrez bien vite dans un monde de nuits et de ténèbres auquel, vous serez finalement attachés par la force des choses.  Ici le courage de sortir de soi, d’assumer son propre exil, de dépasser la brutalité de la laideur et de la monstruosité doivent aider la sensibilité aux choses et aux vivants, à devenir autres vivants, dans une certaine recherche d’une forme symbolique, alerte, vivante, sensible, et belle. L’importance de cette recherche esthétique faite hors du monde corporel immédiat, c’est l’importance d’une nécessité à se réinventer soi-même pour affronter et rencontrer l’autre vivant par delà les murs de l’indifférence causés par la difformité.

A l’intérieur de soi, au plus profond de ses rêves, dans l’espérance de pouvoir choisir la forme symbolique ajustée à sa propre vie, il y a cette demeure encore accueillante, cette forme sensitive adressée à soi même comme un don ou un présent fortement intégrés aux logiques de configuration symboliques et naturelles de sa propre existence humaine ; la mort parfois est une espérance folle, une visitation qui permet de se dire – tout s’arrête ici et la fatigue de vivre – la fatigue de sa présentation – s’arrête aussi – et la vie quand elle reprends ses droits d’exister fraye avec les blessures psychiques et morphologiques qui ont ancrées le sujet dans un autre monde. La maladie peut ainsi altérer ce qui incorpore – en soi-même – les objets de l’environnement, i.e ce qui les relie fondamentalement à des intentions précises emportées et consolidées par une pression physique ferme ou un corps et une face sociale engagés dans l’interaction symbolique organismes / milieu vital. Si la maladie à la mort (le désespoir pour Kierkegaard) fait se rencontrer ou s’éprouver les limites de l’existence humaine ; comme synthèse du fini et de l’infini, la maladie concrète, organique qui affecte des parties bien précises de son propre corps a pour conséquences une diminution de la puissance de vie, une diminution de la joie et du pouvoir du « oui », je te veux, sur le « non », je ne peux pas. Dans ce jeu d’équilibres fragiles, les forces de vie sont celles qui admettent la faiblesse et la vulnérabilité organiques quand les forces mortifères aboutissent sous l’angle d’une recherche de la performance à une dégradation ou un épuisement de la vie dans l’humaine condition.

Finalement, à force d’oublier le passé heureux d’un visage et d’un corps encore constitués, présents, à force de gêne devant le visage présent difforme, monstrueux et inconnu, – à force de sentir la rupture du fil biographique – il arrive que plus aucune rencontres n’aient lieux, aucun mots, ni signes, ni gestes échangés ; dans ces cas d’incompréhensions intuitives et radicales, (afin d’éviter une gêne et une répulsion lors du contact sensible), la force de celui ou de celle qui tient à la vie est celle qui va consister à reprendre sa propre voix singulière – dans ce magma du rejet potentiel, immédiat des autres – , à la faire redevenir une force de combat et de persistance dans l’extrême justesse ou le fil aiguisé d’une pensée. Il ne s’agit jamais de reconstituer la morphologie d’une expression mais de métaboliser une voix commune à l’intérieur de situations de jeux de langage différentes ; c’est à dire permettre le contact de plusieurs voix, de plusieurs regards entrecroisés, en dépassant la brutalité du mutisme d’une forme empêchée ou dégradée. « La manifestation du visage est le premier discours. Parler, c’est, avant toutes choses, cette façon de venir de derrière son apparence, de derrière sa forme, une ouverture dans l’ouverture », Emmanuel Levinas, in « Humanisme de l’autre homme », p. 51, Poches, Biblio, 1972. Parler, décrire, montrer quand le corps est mutilé, quand le visage s’est effacé au bénéfice d’un aplat épais qui neutralise la finesse de l’expression, c’est faire courageusement l’épreuve de la dignité d’un travail en soi-même, un travail visant une certaine structure d’expressions bien déterminées, une certaine forme d’apparences sensible qui va de nouveau permettre facilement les contacts de différences.

Cette perte du visage est fondamentalement rattachée à la perte désespérée du lieu dit de l’attachement humain et de l’imagination ur-symbolique liée, avec l’autre sensible, vivant ou humain ; se perdre dans l’absence du lieu de commandement biblique du « Tu ne tueras point », découvrir la violence des sans faces, des sans voix, des sans visages, ou l’espèce d’indifférence catastrophique qu’accompagnent les conduites d’annulation des corps des autres ; le miroir conformant du réseau antisocial, la vitre opaque du programme et le langage code extrait hors de toutes situations concrètes de vie du langage. Toutes ces conséquences politiques d’une absence de considération pour la différence d’autrui aboutissent à une négation et une annulation violente du « je » de l’autre, sous prétexte d’une reconnaissance fléchée par un dispositif machine d’un même contenu symbolique projeté dans la situation de jeux. Le sans visage peut être détruit, – il n’existe pas à proprement parler – sa différence existentielle annihilée, sa profondeur subjective annulée et ceci parce que le visage a été oublié, mis au rebut de nos échanges, écarté du cadre de la rencontre, faute de sensibilités organiques et de compréhensions des structures d’expressions vivantes. L’extrême nudité, la pauvreté humiliante du visage, – face à nous – doivent nous rappeler l’importance de la perte et de l’attachement à la merveille du regard, le confort d’un sourire, l’attention à toute la bonté d’une orientation des traits sensibles de la face humaine.

Fragments d’un monde détruit – 188

Devenir funambules

Les dynamiques de transformation à l’ère de l’anthropocène simultanément économiques, énergétiques, sociales et psychopolitiques entraînent un mouvement d’équilibrisme historique dangereux ; marqué d’une instabilité croissante de l’idée même de Société, de pour Soi humain et d’Esprit, dans la percussion de multiples forces contraires – contrôle invasif de l’autorité des maîtres en soi-même / désajustement des soi humain vis à vis de leurs milieux vivants / anarchie capitale et désordres dramatiques, pour et dans la forme de vie et les formes culturelles et symboliques des sociétés humaines et animales. En ce sens d’une recherche d’équilibre constante, la formalisation des interactions sociales et symboliques – milieux de vie / organismes sociaux / futurs de l’action collective – semble confrontée à une perte potentielle de socialités de base et d’expressions naturelles, au profit d’une atomisation de la société issue du darwinisme social de l’hyper-capitalisme de prédation. Dans cette image métaphore d’une certaine transformation inhumaine de la vie – les lignes d’équilibre à rechercher – ; l’image d’une ligne de hautes tensions ou de fortes sécurités, à rechercher en philosophie sociale entre (1) la société de contrôle à haute intensité d’un côté et l’abandon et le laissez mourir en périphéries et de l’autre côté, (2) la dislocation des tissus sociaux symboliques reliant individus, langages, groupes humains et sociétés et la destruction de règles ; se tiennent les mesures possibles des ajustements pratiques contre des adaptations forcées, fatales et prisonnières liées à un système autoritaire global ; « tautiste » (L. Sfez), autophage et fermé sous l’effet d’une logique de contrôle et de surveillance maximale des groupes et des individus humains. Sous la pression d’une implosion interne des caractères vivants de l’humain – l’empathie, l’attachement filial, l’amour charnel ou spirituel, la solidarité collective -, et dans les séries de catastrophes sociales naturelles dues directement à l’impact des hommes sur et dans leurs milieux de vie, les langages du pouvoir se construisent par une immense entreprise de désappropriation collective de la liberté du rapport à soi par l’action de techniques sémiolinguistiques d’un certain construit de la psychologie du pouvoir envers et contre le pour soi humain ; la novlangue du contrôle ou du management des âmes et des corps fonctionne comme une mise en séries d’individus standards et retrait des rapports à soi, par des zones de conformité symbolique et instinctive, du laissez-faire, laissez mourir des sans voix et des sans visages.

Il peut être instructif et utile de considérer la forme humaine de vie comme déjà dépassée ou dénuée de sens dans une certaine psychologie du pouvoir, en réfléchissant mieux à tout l’enjeu d’une appropriation des dynamiques de survie des vivants dans l’anthropocène, – la vieille idée de nature humaine ainsi utilisée pour elle-même pour spécifier une sorte d’appartenance exclusive à une entité – l’Humanité – largement fétichisée ou mystifiée, rate la seule communauté des êtres vivants ou les différentes manières dont nous femmes et hommes, enfants, adolescent.es, partageons un socle de réactions primitives avec les bêtes ; « une manière d’agir commune » qui permet la compréhension ; par exemple dans la convocation du visage de l’autre, ou de la face sociale, le suivi de rituels sociaux (Levinas / Goffman) ou l’expression de la douleur psychique ou physique qui appellent une réaction empathique et un geste – j’ai mal – qui revendique une place dans nos vies, et demande un soutien (Wittgenstein) avec une certaine structure d’expressions et une logique de configuration des corps. Sur le plan d’une macroanalyse sociale et politique des dynamiques de transformation des soi humains, les lignes d’équilibre situent la force théorique d’appoint de l’intercompréhension humaine et vivante, entre deux mondes affrontés et qui se confrontent dans une même forme de vie humaine ; (1) la société de contrôle, hyper rationnelle, ou exploitant des technologies de ruptures et d’intégration forte des élites réactionnaires et des masses (Intelligences Artificielles Génératives de Régulation – IAGR / cyber génétique de confort ou commandes de son parcours biologique et génétique sur plusieurs générations / contrôle biométrique capitaliste et identification numérique par scan du visage et implantation de puces sous la peau, avec exclusion de la dimension corporelle de l’Esprit) versus (2) l’effet massif des catastrophes sociales, climatiques, guerrières, technologiques ; l’État dissous comme forme de régulation de la vie humaine ; une forme d’organisation effondrée, disséminée en factions rivales, territoires et cultures détruits, morts et sépultures méprisés, systèmes sociaux abandonnés par les écosystèmes médiatiques dominants, masses humaines dont les vies futiles peuvent être supprimées du fait de leurs peu de valeurs et leurs poids démographiques inquiétants ; un sur danger mobilisateur et protecteur et une pression migratoire pour l’élite financière oligarchique.

Dans une lecture complémentaire issue de la microanalyse situationnelle des interactions dites situées, l’action sur soi est reprise dans la perspective de l’ethnométhodologie (influence de A. Schütz, fondation théorique par H. Garfinkel) ou de l’interactionnisme symbolique (G.H. Mead et H. Blumer) pour faire enfin se démettre une forme d’interprétation absolutiste et psychologisante de la transformation de la vie humaine qui applique une causalité originelle et extérieure aux phénomènes sociaux politiques étudiés ; un absolutisme de la pensée. Dans ce type de biais d’analyse majeur en philosophie de l’action et de l’esprit socialement constitué, les comportements humains et les expressions vivantes sont très vite renvoyés à une matrice conservatrice ou naturaliste absolument unique et exacte, très psychologisante voire neurobiologique et mentaliste de l’action sur soi afin de toujours réintroduire la marque capitale d’une force d’interprétation extérieure, causale ; une fatalité théorique structurée par des pouvoirs experts et une certaine image idéale de l’humanité appuyée sur les promesses psychologiques et individualistes d’un bonheur imposé par l’Etat, la sélection naturelle ou Dieu (O. Spengler). Ici sur les lignes d’équilibre étroites entre contrôle social et anarchie capitale, les deux plans d’analyse seront bien utiles afin d’anticiper et de considérer en bon pragmatiste « quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l’objet » (C.S. Peirce – maxime pragmatiste énoncée in « How to Make our Ideas Clear », 1878, et pour un travail à une source plus riche ; « The Fixation of Belief », 1877). Si nous revenons aux séries de catastrophes et à l’inhumanité de l’humain, sa cruauté partout présente sur Terre, nous pouvons lire et interpréter la catastrophe comme multifactorielle, – sociale, climatique, économique, psychique, symbolique, sexuelle – et le travail du prendre soin et de la maintenance du social en l’humain ; la réparation ou de la robustesse de la vie comme déjà un travail genré ou inégalement réparti ; les femmes y prennent part par exemple pour restaurer un milieu de vie, permettre que la vie dans un foyer soit de nouveau rendue possible, les pauvres sont cruellement touchés et doublement touchés ; ils font déjà partie des sommes négligeables d’un calcul complexe, issu d’une ingénierie sociale et d’une gestion optimale de la catastrophe (la catastrophe de Fukushima par exemple, mars 2011).

Dans la hiérarchie des peines et des soutiens que provoquent les désastres, les populations pauvres, malades, racisées apparaissent comme des quantités négligeables aux yeux de dirigeants préoccupés d’abord d’assurer un certain contrôle social, économique et sanitaire ; l’économie de la catastrophe déjà contaminée par l’économie de l’attention de la « Médiacratie » de 2025-2050, permet de renforcer des logiques d’insensibilisation et d’invisibilisation de sorte que bâtir des territoires négatifs pour les mauvais gouvernements  ; c’est à dire masquer aux différents publics concernés des catastrophes sociales, naturelles, économiques, institutionnelles, guerrières sur des zones géographiques, et dans l’œil fixe et omniprésent de la machine – télévisuelle – médiatique, peut faire partie de l’arsenal de la guerre de l’information contemporaine. Ici la catastrophe écologique demande de multiples lectures, à la fois historiques, sociales mais aussi intimes, linguistiques et psychologiques ; il est par exemple déterminant de rendre possible l’expression d’une catastrophe psychique dans la considération du fou ou de l’étranger – la maladie mentale ou la position du migrant étant déjà une interpolation complexe d’une position sociale particulière reprise dans le pouvoir de la médecine ou de la politique dite experte de la santé mentale et de l’accueil ; le fou est soigné à l’hôpital – le fou s’il dérange l’ordre traditionnel du langage et de l’action est en même temps la figure d’un contre effet révélateur, naturellement humanisant (!) à l’installation abusive d’une normalité cognitive soit disant structurante ; ici c’est à la diversité humaine que nous avons finalement affaire – une affaire terriblement humaine – une personnalité, une personne, un personnage et les traces de la folie collective qui empêchent une capacité créative de liens sociaux, symboliques, culturelles, c’est à dire une capacité de renforcement de la société historique. Les capacités de transformation du fou sont à l’égal des dynamiques d’attachement et de soin dans l’Art-thérapie, l’atelier d’écriture, la peinture rudimentaire, l’atelier d’instruments de musiques, lorsque la psychiatrie institutionnelle fait son travail de réinsertion et de libération vis à vis de la pathologie (lorsqu’elle est soutenue et financée).

Tout ce qui arrive, les faits et leurs images dans la pensée, faire face, parler, écrire, affronter les dynamiques d’erreurs – ou bien toutes les manières subtiles de produire un faux résultat et d’aboutir à de potentielles catastrophes – et la constellation des désastres dans l’inhumanité d’une forme de vie, dans laquelle la cruauté, la bêtise humaine, la cupidité du capitalisme fossile et les folies collectives comme l’exclusion de l’étranger par principes, le nationalisme guerrier et stupide, la dévastation de milieux naturels par l’extraction infinie de ressources (charbons, pétroles, gaz, métaux rares …)  ; tout ce qui arrive dans un réseau symbolique extrêmement dense de mots signes, d’images, de sonorités, de métaphores, dans nos univers hyper-médiatisés, voilà tout ce que nous sommes et devenons dans l’image du fil – ô combien fragile – tendu entre deux mondes ; contrôle extrême, technologies numériques de surveillance et d’optimisation de l’humain versus anarchie capitale ou désordres anthropologiques et écologiques massifs. Ici le type de personnalité autoritaire qui émerge en 2025-2035 pour figurer le meilleur leader pour emmener vers les désastres – celui qui heurte la maîtrise sensible du temps et de l’espace – est celui qui va depuis un complexe de ressentiments bien précis, désigner des cibles (personnes racisées, femmes, trans, bi, gays, juifs, arabes ..) et faire son miel infecte, d’une surréaction collective, massive et phobique ; montrer pour l’extrême droite globale, les vagues migratoires ou la submersion qui toujours menacent la Nation ; renforcer la crainte de perdre son identité dans le mondialisme lointain, haïr les raisonnements complexes (le refuge dans la « misologie ») devant la belle simplicité et la brutalité de l’instinct  ; exploiter le vide affectif, le virilisme et l’autoritarisme de parents dépassés, fabriquer de nouvelles élites musclées, automates et machinales, capables seulement et finalement de résoudre des problèmes techniques. Les moyens de l’action collective par la concentration sur une causalité efficiente ; l’adaptation technique du mouvement de transformation sociale, en écosystèmes fermés sans penser à la finitude des ressources de la Terre – au détriment d’une causalité finale ; considérer toutes les formes disparates de la vie -, parviennent à détruire ou effacer les sens – ô combien riches et singuliers – de la vie humaine.

Fragments d’un monde détruit – 187

Extension des limites

Dans les rencontres avec un.e autre que soi-même, par le scénario d’une primitivité caractéristique de l’expérience du contact sensible avec un autre que soi, il reste un fonds de gestes communs, un style de réactions instinctives qui doit nous permettre de compter sur ce fonds commun pour espérer, rendre possible, s’en sortir avec – une intercompréhension élaborée au travers d’un héritage culturel et biologique. Et cette issue de la résolution du contact par les sensibilités communes – par exemple la manière de réagir à la crainte ou à la douleur comme émotions primitives (joie et colère formant deux autres émotions de base) – est une sortie d’une certaine gêne initiale ou de froideur due à la distance de mondes mentaux différents, de manière de nommage des états de choses environnants, de manières d’être éloignées ; de manières de situer dans une forme de langage et de vie. Il est question ici d’un franchissement de seuils d’évidence dans la scène du contact primitif, en ethnologie ou en anthropologie sociale et économique, comme nous l’enseigne Malinowski, dans l’observation participante et l’enquête par prises de notes sur un carnet de suivi des interactions, des événements qui constituent le voyage ethnographique ou l’exploration d’une forme de vie différente. Chaque nouvelle observation va servir à dégager une forme d’intérêts – un style d’existence et d’expressions socialisées dans l’existence – dans l’expérience du contact sensible de sorte qu’une transduction – [traduction de signes/transfusion formelle] entre deux formes d’abord éloignées, va être rendue possible sous la condition d’une observation attentive et méthodique des faits et des langages.

Travailler sur le fait de franchir un seuil dans l’intercompréhension humaine – inhumaine, c’est à dire rendre possible la perception d’une évidence qui va bouleverser nos cadres sociaux de mémoires et nos formes d’interactions symboliques, cela serait par exemple, permettre que l’interaction ait lieu hors d’une vue intellectualiste de surplomb, qui annule l’objet d’étude et efface les complexités de la vie du sujet-test ; cela serait également par exemple, dans l’idée de franchir des seuils, des paliers, voir un aspect d’une situation de jeux de langage que le contact va éclairer, par la rencontre de deux mondes différents ; ici la nouveauté de la prise de conscience ou l’étonnement subitement donnés et élaborés – métabolisées – par les contacts sociaux et les nouvelles perspectives, impliquent des réactions sociales différentes, une progression dans la culture et l’arrière-plan par les contrastes rendus significatifs au moyen d’une certaine écologie de la perception de l’aspect nouveau. L’énoncé observationnel joint par le moyen de l’expérience du contact, va peu à peu constituer en s’ajoutant à d’autres énoncés et d’autres énonciations des sujets-test, une somme de réflexions sensiblement adaptées à un terrain d’enquête anthropologique pour servir de basiques de compréhension d’un phénomène social ou professionnel. L’enquête si elle est fondamentale comme méthode et finalité, est importante comme délibération pratique (Aristote), c’est à dire comme vertu du choix intérieur le plus pertinent, le plus concrètement situé et ajusté dans l’interaction sociale symbolique et la contingence des affaires humaines.

Qu’est ce que c’est franchir un seuil d’évidence sinon atteindre une limite qui ferme la possibilité de se comprendre momentanément, limite qui peut être d’ordre émotionnel ou réactionnel en tant qu’une réaction attendue en lien avec l’expérience d’un événement dans ma culture et mon histoire, n’est pas du tout celle que je constate dans la relation à l’autre ; ici, le travail de la sensibilité et le procès des justifications possibles d’un acte ou d’une pensée en actes, doivent devenir un travail fondateur parce que ce qui intéresse l’autre peut être ce qui ne m’intéresse pas. Sortir d’une logique de pure justification, pour réatteindre une démarche compréhensive va demander une description complexe, élaborée de la forme de vie que nous devons étudier. Si nous imaginons un scénario critique en tant qu’auxiliaire de méthode à nos descriptions philosophiques, nous pourrions par exemple, imaginer un être humain exilé dans une « chambre vide » pendant de longues années, sans accès à l’extérieur, disposant d’un petit nombre d’objets, et d’un ordinateur aux fonctions limitées, réduites à un seul traitement de texte, avec une possibilité d’expressions « fermée » ou coupée de l’extérieur social (peu de livres à lire, pas de musiques, pas de films, pas d’internet ; rien qui n’exprime une nouveauté ou un changement par rapport à la situation typique de l’être enfermé), dans cette situation d’asocialité temporaire, comment va se faire la reprise de contacts de ce sujet-test avec le monde extérieur ? Comment pourrions nous aborder cet homme reclus, exilé, enfermé sans annuler tout simplement son expérience vécue si particulière ? Les manières de s’exprimer de cet homme seraient toutes grevées d’une certaine méconnaissance de la vie sociale actuelle ; nous serions surpris d’entendre un discours presque délirant, fermé en lui-même, doté d’une grande cohérence logique et grammaticale mais ratant dans sa folie interne, une référence à un monde commun d’actions, de projets, d’histoires, de langages, de vécus psychiques autres que le sien.

Dans ce scénario de l’exilé de « la chambre vide », le sujet-test souffre d’un défaut de socialité ou de solidarité ; il est capturé dans un réduit de perceptions limitées – il voit, ressent et entend toujours la même chose dans un même lieu pendant de nombreuses années, sans rencontrer réellement personne -, qui constituent une crise de la référence au monde commun, une impossibilité de se comprendre soi-même dans nos perspectives sociales présentes. C’est dans une sorte de présent fixe, atemporel que l’étranger de la « chambre vide » survit pendant de longues années et si nous cherchons à comprendre les ressorts vitaux de son monde, les enjeux vivants qui construisent son expérience vécue ; nous ne le comprendrons qu’à la condition d’une réintroduction de cet homme dans une délibération commune dans et par l’action de faire référence au monde et de parler à propos de soi dans notre monde. Cette situation hypothétique de « la chambre vide » comme scénario testant nos capacités d’intercompréhension humaine, peut se rapprocher d’une situation de dépression nerveuse (au sens où plus rien n’a de sens pour le dépressif et que le vide du monde grandit démesurément en soi ; tous les objets sont vidés de leurs intentionnalités dans la dé-pression), elle peut également montrer à quels défis sont confrontés des enquêteurs ethnologues ou philosophes sociaux et anthropologues ; à quels défis doivent-ils faire face devant l’étrangeté de comportements humains totalement coupés -semble t-il – d’une référence à un monde commun.

Cette question de la référence aux choses par le nom – « Res-Per-Nomen » – est très importante, elle va engager une certaine attitude existentielle et grammaticale ; un sens de l’action par la sensibilité du contact avec la différence et par l’acte de discours dans et avec les autres mondes mentaux, moraux, politiques que les siens ; mais s’agissant de l’expérience en soi de la limite à ce que nous pouvons réellement sentir et comprendre, nous devons faire attention, – porter notre attention dans la situation de jeux de langage – à l’augmentation de nos capacités à nous comprendre du fait d’une certaine différence sociale culturelle importée par un processus de communication dans la rencontre face à face ou distante, et qui agit comme un extenseur de forces sensibles, subtiles ; une augmentation de nos capacités de perception de ce qui arrive comme richesses et formes supplémentaires dans le monde commun. La singularité d’une existence différente de la mienne est ce chemin jalonné d’épreuves de justification et d’impossibilités de se comprendre, qui dans une société humaine, est le chemin d’une construction difficile d’un soi humain ayant capacités et droits d’expression libérés d’un joug autoritaire ou d’une emprise manifeste d’une autorité extérieure – un pouvoir sur le langage. Franchir un seuil d’évidence, se montrer capable de compréhension, voir l’autre non pas comme soi-même, mais adopter ses rôles et ses perspectives dans sa propre existence, penser par delà soi-même depuis un site anthropologique et politique nouveau ou ancien – la rencontre face à face ou distante, la fiction prototype comme méthode d’enrichissement de la description philosophique, toutes ces méthodes en appui de la réflexion philosophique permettent l’extension des limites à nous comprendre mutuellement et ainsi à faire, produire ou raconter une histoire humaine et commune.

Fragments d’un monde détruit – 186

Aux actes passionnés

Au cœur des combats sociaux, politiques et culturels qui sillonnent les champs sémantiques et pragmatiques de l’action collective se situent les effarantes machines à niveler, séparer et à briser les liens sociaux-naturels que les êtres vivants nouent dés leur plus jeune âge. Ce qui est toujours attaquée ou fragilisée est la socialité de base qui caractérise tout être vivant en tant que contacts réfléchis dans l’expérience de l’appropriation progressive des autres en soi-même et qui maintient la forme sociale symbolique fermement liée à la forme de vie même des langages et des interactions socialisantes.

L’expérience du contact comme « ur-phénomène » ou primitivité caractéristique de l’intercommunication vivant/milieu vital/société est ainsi peu à peu vulnérabilisée de l’intérieur par les machines communicantes organisées dans l’économie sémio-linguistique contemporaine et l’hyper-capitalisme de l’Ego. Dans les intérieurs sociaux maîtrisés par les machines à communiquer (Internet des objets, web commercial, étiquetages massifs des objets marchandises, fétichisés et marketisés …), l’atomisation des scènes d’interaction sociale traditionnelle en de multiples îlots d’indifférence numérique est une pierre de touche d’un management stratégique des âmes permettant une surveillance et une neutralisation des corps. L’unité marchande individu comme ses capacités cognitives et affectives vont faire l’objet d’une exploitation continue et systématique par les marchés d’échanges et les systèmes de production de la valeur pour l’économie de la connaissance et du contrôle des forces psychiques et des affects. Ici le management stratégique de l’engagement des individus sur les marchés correspond entièrement et symétriquement à la baisse de leurs capacités de socialisation car l’individu comme unité de marchés n’a besoin que d’outils de transaction (carte bancaire, smartphone, puces …) pour régler toutes ses conduites effectives et potentielles en obéissant servilement à un ordre de marchés qui est principalement au XXI siècle un « ordre communicant ».

L’espèce de machinalisation de tous les gestes de transaction réduit le corps à une fonction spéciale de régulation des échanges dont l’exercice ne demande que des gestes saccadés, immédiatement pris et contrôlés par la nasse de l’échange production/distribution/consommation de sorte qu’il est surtout anormal et risqué d’agir autrement que ce que l’échange et la transaction permettent réellement. Dans ce cadre réduit du psycho-pouvoir économique, le psychisme humain est un encombrant mystère dont le secret – trop dangereux – doit rester en dehors de la parfaite mécanisation des corps engagés dans l’économie behaviouriste de l’échange ; ainsi tous les rêves ne sont pas valides, toutes les expressions ne sont pas autorisées ou permises – intuitivement vous sentez bien quand vous dérangez un ordre communicant – les lignes rouges clignotent, le frémissement de l’interdit apparaît – tous les mouvements du corps orientés [l’activité de l’âme humaine] doivent se cantonner à un réduit misérable de gestes conditionnés ; une somme de presque réflexes utiles seulement pour vivre dans la société capitaliste. Alors il est courant ce malheur organique du capitalisme, ce désespoir des machines, cette mélancolie historique des générations X, Y et Z issue de la mise en ordre des organismes adaptés aux contraintes de l’échange économique ; car l’expression appauvrie rentrée en elle-même, jamais utilisée, fabrique la bile noire de la mélancolie et du ressentiment, et n’a plus cette capacité d’ouverture des corps et des âmes humaines.

C’est pourtant au cœur de l’expérience du contact dans la construction primitive de l’acte humain qui correspond pour le pragmatiste G.H. Mead au phasage de l’action à quatre niveaux corrélatifs ou étapes matricielles ; impulsion, perception, manipulation et consommation (1938 – « Philosophy of the Act ») que peuvent se déployer la compréhension pragmatique et compréhensive commune du sens que les individus donnent à leurs actions du point de vue de l’analyste psycho-sociologue et philosophe de l’interaction sociale symbolique. Dans ce cadre d’une délibération pratique en vue de la compréhension de l’action individuelle, il est important de rappeler l’évidente nécessité d’une construction dialogique du soi humain. Et cette nécessité naturelle, empêchée dans un ordre communicant artificiel, doit résister comme une forme de possibilités expressives en vue de la liberté humaine collective et intime à la fois forte, dangereuse et conditionnelle.

Ici la notion de complexion pronominale doit nous aider à comprendre l’enjeu de la constitution physique, morale et psychique du soi humain en tant que des rapports réflexifs, symboliques, vivants, se jouent dans la grammaire de l’action d’une subjectivité dans le langage. A chaque angle expressif est placé un pronom « personnel » particulier et un rapport conséquent ; le rapport premier est le « Je » avec le « Tu » comme relation première, découverte du visage de l’autre, écoute de la différence de sa voix propre, expression du noyau relationnel et de l’altérité radicale ; le « Nous » apparaît et sort grandit, il est le « Nous » d’une interaction expressive précédente et suivante ; il dit la logique interne de l’action humaine historique ; le « Je » se renforce – en se traduisant/se transposant – et se déploie dans le « Nous » comme sujet grammatical de l’activité sociale symbolique, tandis que le « Tu » constitutionnellement inscrit dans le « Je » éclaire ses réflexions et imaginations possibles. Comparé à ses trois pronoms véritablement inscrit dans l’imputation de l’action d’un sujet historique, le « Il » (le « on dit que ») apparaît comme le pronom du narratif complexe adopté par une société humaine pour se dire elle même vis à vis de ses membres.

La subjectivité révolutionnaire est celle qui se déplace entre les niveaux de la problématisation de l’action pour soi, en propre, dans la grammaire formelle de l’activité humaine et sociale – elle est capable de prises de rôles situées et d’un sens de l’histoire sociale et politique ouverte, importante et tolérante ; en ce sens, être porteur d’une voix singulière qui revendique suivant des règles – passionnément – et dans un certain cadre de référence historique, fait se croiser les différentes instances grammaticales dont la complexion c’est à dire la constitution physique, psychique et morale de la personne humaine – Je, Tu, Nous, Il, Elle, On, Vous – est la conséquence directe d’une liberté d’emploi et d’usages des expressions et des phrases dans certaines situations de jeux de langage. A l’inverse, dans la mise en ordre de la communication du management de la valeur d’échange, la voix humaine est réduite au silence le plus complexe ; comme dit précédemment, par la formidable puissance du capitalisme de l’Ego et de la cognition a située, pour isoler un faux sujet, un agent factice sans actions, fermer l’accès à l’esprit d’autrui, fabriquer les barreaux liquides, émotionnelles et monétaires de la prison égotique pour l’individu devenu « doppelgänger » ou une simple marchandise, un corps de transactions numériques, une somme de capacités-compétences à exploiter sur les marchés du travail. La voix emporte et comporte un sens, jusqu’à sa propre extinction vitale ; sa disparition organique possible, elle peut porter des mots écrits ou imprimés sur une feuille comme un souvenir d’un.e autre repris dans l’expérience vécue, temporellement et spatialement située, d’un « Je dit », « Tu écoutes » / « Tu dit », « J’écoute » ; elle est déjà une musique du silence et du corps tout entier qui comme un vague à l’âme accomplit cet exploit de la résurrection.

Ménager des lieux et de temps pour les voix, s’assurer que des inter-actes passionnés puissent avoir lieu au delà du temps des machines communicantes, c’est une affaire humaine, très humaine ; une affaire d’histoire des langages humains, d’anthropologie sociale et des techniques, et de philosophie de l’action et de l’esprit ; toutes ces disciplines dont les avancées scientifiques permettent un certain respect de l’humanité des forces emmenées dans la constitution des personnes humaines. Et dans ces forces physiques, spirituelles, il y a la voix, la tonalité d’une émotion singulière, et il y a la grammaire d’un pour soi humain incarnée par la complexion pronominale de l’action – ce qui est imputable en propre à un sujet historique collectif ou individuel, capable de transformer la société humaine.

Adopter le rôle d’autrui c’est à dire voir le monde dans les perspectives d’autrui par la lecture, la vision de films de cinéma, l’écoute attentive d’une musique, c’est en effet aussi jouer avec les pronoms de l’action, permettre au « Je » créateur de vivre dans un rapport d’instauration ; regarder, écouter, voir avec les yeux et les mots d’autrui, parler avec lui et son « Tu » surprenant, émouvant – briser la logique d’une narration imposante par un « Il » de masquage et d’enfermement dans un solipsisme que l’on peut dire collectif [George Orwell nous en a montré la quintessence dans « 1984 » – 1949], enfin faire du « Nous » une force culturelle et politique de transformation symbolique de la société et de l’esprit humain. C’est là tout l’art d’une politique de la voix – comme revendication d’un devenir subjectif et d’une existence humaine singulière – et de tout le mouvement collectif et humain en vue de l’éducation et la culture des capacités des subjectivités révolutionnaires de produire des connaissances de transformation et non pas uniquement d’adaptation ou de régulation.

Fragments d’un monde détruit – 185

Du nouvel inquisiteur

Dans les formes communicantes hybrides contemporaines faites d’une technologie réticulaire type réseaux asociaux, de langages artificiels, de médias interpersonnels de contact (smartphone), et de « show runner » organisés par des groupes médias monopolistiques – le modèle télé-réalité et la compétition organisée d’Ego -, l’effet de focus de masse d’une « Ur camera » – l’œil cyclopéen ou le planétarium des enfers ; la forme de verre oblongue d’une omniprésence originelle de la dyade dominant/dominé – comprends l’excitation sensorielle et égotique de participer au cœur des événements potentiellement exploitables à l’audimat et à la force de production de l’argent de la puissance capitalistique. En faire partie, acquérir un peu de pouvoir vital, comme se voir jouer un faux destin dans le « décorum médiatique » du spectacle intégré dans chaque produit, langage, symbole, attitude, mise en scène et interview complexe ; c’est en même temps confier ses capacités d’expression propre, quand elles existent, à la Médiacratie et aux langages totalitaires. La puissance de détection du non conforme, le lissage des différences subjectives, la destruction de l’exception au programme, comme la promotion des individualités fortes, spectaculaires, originales, et surtout bien ajustées aux pseudos normes de fabrication du spectacle fascisant comme aux valeurs de la compétition capitaliste, sont des armes de guerre de la Médiacratie. Pendant que le langage de l’Automate nouvellement commercialisé et diffusé à l’échelle du monde |l’agent conversationnel Chat GPT est lancé dans sa version gratuite en novembre 2022] a pour conséquence, l’imposition d’une potentielle forme automatique d’expressions orientée vers la délégation aux machines de nos capacités de représentation et d’imagination.

L’espèce d’importance du petit Ego drame joué par l’émission télévisuelle est le levier d’adhésion de masse qui va permettre le maintien de l’audience et la spectacularisation des forces d’engagement de l’individu dans le spectacle asocial, pleinement intégré à la production des formes symboliques et culturelles. Ici l’ « a-socialisation » est un phénomène sociologique et philosophique important en tant que la forme égotique d’engagement dans le réseau numérique – c’est à dire la « forme égoïste de participation » – combinée à la délégation aux capacités de représentation et d’expression des machines de ce qui est un monde pour nous-mêmes produisent un système d’enfermement symbolique complexe de l’individu, en même temps qu’une transparence forcée ou une fouille des vestiges de l’intérieur de cet individu. Le lien social percuté par le spectacle intégré, se transforme en ruine de la représentation de soi-même, passé honni, refusé par le spectaculaire médiatique, devenu inutile ou encombrant pour les machines de tri capitalistes. Devenu globalement et massivement le vestige d’un ancien monde où la vie ordinaire et la réalité sociale avaient encore du sens, le lien social doit être éliminé le plus possible pour permettre l’attachement égotique et affectif pur de l’unité individu aux différents dispositifs psycho-technologiques du médium. L’implication psychologique dans le média aboutit à ce paradoxe qui consiste à voir en même temps l’exigence absolue de communiquer avec passion et grands affects négatifs, son intimité la plus profonde, pendant que sa propre expression de soi-même est investit d’une force de représentation aliénation nouvelle venue du média (le « Tautisme » est ici le mot concept ou le mot valise qui convient à cette confusion des deux registres, de la représentation du réel et de l’expression du réel ; Lucien Sfez, « Critique de la communication », 1988. Les hommes preuves répètent sans cesse dans une boucle qui se se veut infinie, le format du langage machine).

L’effet de surveillance et de mise au format, maximale de l’expression humaine à l’intérieur des espaces temps réticulaires par des bio stratégies de maintien de la capture économique de l’attention et de la sensibilité personnelle des citoyen.es (surveiller ses « followers », ses abonnées, manager et monétiser son influence sociale, fabriquer du contenu exploitable, suivre au plus près les courbes d’audience tous les jours, pratiquer le chantage, la violence interpersonnelle et l’extorsion d’intimité …) du citoyen connecté et de l’influenceur, réponde toujours à une exploitation de la force de travail et de l’activité exposées du citoyen téléspectateur, au travers d’une technique de mise en conformité de ses propres réponses remises au diapason des réponses du groupe filmées par un dispositif technique et symbolique du réseau. La machine de guerre médiatique est ainsi construite autour d’une violence primitive qui est l’œil cyclope et cruel de la caméra qui virtualise et traduit en d’immenses réseaux technologiques, la puissance du groupe Média et des pouvoirs économiques et politiques associés. L’installation de l’idéologie de la transparence de la Médiacratie correspond exactement à « ce voir au travers des corps et des esprits » qui écrase l’intériorité possible des citoyen.nes des États encore existants, au bénéfice d’une forme communicante asociale, toujours adaptée à l’exploitation capitalistique des traces, des relations et des preuves de l’allégeance globale à un système capitaliste de production de la richesse symbolique et matérielle, puisée dans l’individu fatigué par l’exploitation permanente de ses capacités (cognitives, affectives ou expressives).

Réseaux et atomisation font partie des conséquences politiques majeures d’une diffusion maximale et complexe des outils numériques d’intermédiation de l’individu et de la réalité du monde (ordinateurs personnels, smartphones comme outil d’enfermement premier car massivement utilisé pris dans des écosystèmes numériques adaptés à la jouissance égotique, lunettes connectées, enceintes, tablettes, et tout l’internet objet commercialisé, « dégradé » par le commerce et la monétisation ..). L’atrophie du sens social de participation et d’engagement dans la société humaine va de concert avec l’atomisation complexe de toutes les sociétés branchées, en îlots d’intercommunication artificielles, dans lesquelles les individus et leurs intérêts devenus des marchandises potentielles, des cibles de campagnes de publicités et de marketing viral, se transforment en petit délégué d’un psycho-pouvoir appliquant les politiques des géants de la technologie numérique (GAFAM, États totalitaires, groupes médias monopolistiques …). Le mouvement d’intégration forte vers l’autocratie médiumnique et l’écologie de l’esprit fasciste traditionnelle et réadaptable est ainsi devenu un mouvement idéologique important en ce premier tiers du XXI siècle ; mouvement qui peut rendre compte de ce nouvel âge de l’inquisition dont les principaux maîtres oligarques font de la surveillance maximale des citoyens et de cette transaction capitaliste par les techniques de transparence à soi, un modèle d’exploitation de la force de travail et de domination dans les psychés individuels et les corps humains, toujours au plus prés de l’Ego-drame ; du théâtre intérieur où se mélangent les affects, les idées, les impressions du monde extérieur.

Les langages de l’Automate (textes, sons, images, codes, vidéos) dans les grands LLM comme langages tautistes d’une fausse interaction (personne / machine / personne), participent pleinement à ce phénomène de l’a-socialisation de l’individu ou du défaire de la société humaine sous l’effet massif des réseaux numériques et de la virtualisation du réel ; ceci par déliaisons progressives, replis sur un chacun pour soi égoïste, détricotage des liens sociaux traditionnels, affaiblissement des institutions et des contre-pouvoirs comme ensembles de réponses organisées (Entreprises, Universités, Associations, Régions, Villes, ONG …), promotion de l’individu comme petit maître, possesseur ultime de la capacité financière virtuelle, unique marchandise et violence égotique exploitables sur des marchés. Dans la forme communicante contemporaine, l’Automate accomplit l’exploit de transformer les matériaux symboliques ; textuels, visuels, sonores, informatiques, en produits de communication cibles qui potentiellement peuvent « normaliser l’intégration forte, verticale » par les pouvoirs du monde GAFAM et États totalitaires, des différents mondes de la communication traditionnelle, dans un capitalisme sémiolinguistique.

Nouveau phénomène du masquage idéologique et de l’incarnation de la puissance économique qui exploite en la minorant tous les projets politiques d’associations des humain.es, le capitalisme linguistique est en même temps un potentiel capitalisme ego cognitif dont le but est de conformer, mettre au format exploitable l’individu et défaire toutes les forces politiques résistantes aux trajectoires mortifères du monde capitaliste. Ce nouvel inquisiteur contemporain – le langage de la puissance automatique – travaille à l’intérieur des mémoires historiques, des sentiments démocratiques et des passions humaines pour la liberté ou la justice, par une expérience typique de conformation qui est l’expérience d’enfermement brute qu’il est possible d’analyser en qualité de phénomène d’a-socialisation issu de l’expérience des contacts réseaux. Les trans-activités (personnes / machines / personnes) passées ici avec un LLM après de multiples requêtes prompts se résument sans réflexions sur les usages sociaux politiques de ces outils IAG à une auto conformité par la répétition en continue, une bulle de réponses alignées et adaptées, grammaticalement structurées et identiques parfaitement à son souhait ; une mise au compact esthétique et visant le remplacement potentiel de tâches cognitives automatisables. Le nouvel inquisiteur veut la domination capitalistique de toutes les forces de travail, de toutes les formes de raisonnement originales, de toutes expressions sociales et artistiques, de toutes réactions émotionnelles et affectives, capitalisables sur l’Internet : machines et humain.es doivent s’adapter et le corps et l’esprit « performer » une forme communicante adaptée tout au long de leurs vies biologiques et sociales symboliques, aux programmes du capitalisme fossile et cognitif.

Fragments d’un monde détruit – 184