Devenir funambules

Les dynamiques de transformation à l’ère de l’anthropocène simultanément économiques, énergétiques, sociales et psychopolitiques entraînent un mouvement d’équilibrisme historique dangereux ; marqué d’une instabilité croissante de l’idée même de Société, de pour Soi humain et d’Esprit, dans la percussion de multiples forces contraires – contrôle invasif de l’autorité des maîtres en soi-même / désajustement des soi humain vis à vis de leurs milieux vivants / anarchie capitale et désordres dramatiques, pour et dans la forme de vie et les formes culturelles et symboliques des sociétés humaines et animales. En ce sens d’une recherche d’équilibre constante, la formalisation des interactions sociales et symboliques – milieux de vie / organismes sociaux / futurs de l’action collective – semble confrontée à une perte potentielle de socialités de base et d’expressions naturelles, au profit d’une atomisation de la société issue du darwinisme social de l’hyper-capitalisme de prédation. Dans cette image métaphore d’une certaine transformation inhumaine de la vie – les lignes d’équilibre à rechercher – ; l’image d’une ligne de hautes tensions ou de fortes sécurités, à rechercher en philosophie sociale entre (1) la société de contrôle à haute intensité d’un côté et l’abandon et le laissez mourir en périphéries et de l’autre côté, (2) la dislocation des tissus sociaux symboliques reliant individus, langages, groupes humains et sociétés et la destruction de règles ; se tiennent les mesures possibles des ajustements pratiques contre des adaptations forcées, fatales et prisonnières liées à un système autoritaire global ; « tautiste » (L. Sfez), autophage et fermé sous l’effet d’une logique de contrôle et de surveillance maximale des groupes et des individus humains. Sous la pression d’une implosion interne des caractères vivants de l’humain – l’empathie, l’attachement filial, l’amour charnel ou spirituel, la solidarité collective -, et dans les séries de catastrophes sociales naturelles dues directement à l’impact des hommes sur et dans leurs milieux de vie, les langages du pouvoir se construisent par une immense entreprise de désappropriation collective de la liberté du rapport à soi par l’action de techniques sémiolinguistiques d’un certain construit de la psychologie du pouvoir envers et contre le pour soi humain ; la novlangue du contrôle ou du management des âmes et des corps fonctionne comme une mise en séries d’individus standards et retrait des rapports à soi, par des zones de conformité symbolique et instinctive, du laissez-faire, laissez mourir des sans voix et des sans visages.

Il peut être instructif et utile de considérer la forme humaine de vie comme déjà dépassée ou dénuée de sens dans une certaine psychologie du pouvoir, en réfléchissant mieux à tout l’enjeu d’une appropriation des dynamiques de survie des vivants dans l’anthropocène, – la vieille idée de nature humaine ainsi utilisée pour elle-même pour spécifier une sorte d’appartenance exclusive à une entité – l’Humanité – largement fétichisée ou mystifiée, rate la seule communauté des êtres vivants ou les différentes manières dont nous femmes et hommes, enfants, adolescent.es, partageons un socle de réactions primitives avec les bêtes ; « une manière d’agir commune » qui permet la compréhension ; par exemple dans la convocation du visage de l’autre, ou de la face sociale, le suivi de rituels sociaux (Levinas / Goffman) ou l’expression de la douleur psychique ou physique qui appellent une réaction empathique et un geste – j’ai mal – qui revendique une place dans nos vies, et demande un soutien (Wittgenstein) avec une certaine structure d’expressions et une logique de configuration des corps. Sur le plan d’une macroanalyse sociale et politique des dynamiques de transformation des soi humains, les lignes d’équilibre situent la force théorique d’appoint de l’intercompréhension humaine et vivante, entre deux mondes affrontés et qui se confrontent dans une même forme de vie humaine ; (1) la société de contrôle, hyper rationnelle, ou exploitant des technologies de ruptures et d’intégration forte des élites réactionnaires et des masses (Intelligences Artificielles Génératives de Régulation – IAGR / cyber génétique de confort ou commandes de son parcours biologique et génétique sur plusieurs générations / contrôle biométrique capitaliste et identification numérique par scan du visage et implantation de puces sous la peau, avec exclusion de la dimension corporelle de l’Esprit) versus (2) l’effet massif des catastrophes sociales, climatiques, guerrières, technologiques ; l’État dissous comme forme de régulation de la vie humaine ; une forme d’organisation effondrée, disséminée en factions rivales, territoires et cultures détruits, morts et sépultures méprisés, systèmes sociaux abandonnés par les écosystèmes médiatiques dominants, masses humaines dont les vies futiles peuvent être supprimées du fait de leurs peu de valeurs et leurs poids démographiques inquiétants ; un sur danger mobilisateur et protecteur et une pression migratoire pour l’élite financière oligarchique.

Dans une lecture complémentaire issue de la microanalyse situationnelle des interactions dites situées, l’action sur soi est reprise dans la perspective de l’ethnométhodologie (influence de A. Schütz, fondation théorique par H. Garfinkel) ou de l’interactionnisme symbolique (G.H. Mead et H. Blumer) pour faire enfin se démettre une forme d’interprétation absolutiste et psychologisante de la transformation de la vie humaine qui applique une causalité originelle et extérieure aux phénomènes sociaux politiques étudiés ; un absolutisme de la pensée. Dans ce type de biais d’analyse majeur en philosophie de l’action et de l’esprit socialement constitué, les comportements humains et les expressions vivantes sont très vite renvoyés à une matrice conservatrice ou naturaliste absolument unique et exacte, très psychologisante voire neurobiologique et mentaliste de l’action sur soi afin de toujours réintroduire la marque capitale d’une force d’interprétation extérieure, causale ; une fatalité théorique structurée par des pouvoirs experts et une certaine image idéale de l’humanité appuyée sur les promesses psychologiques et individualistes d’un bonheur imposé par l’Etat, la sélection naturelle ou Dieu (O. Spengler). Ici sur les lignes d’équilibre étroites entre contrôle social et anarchie capitale, les deux plans d’analyse seront bien utiles afin d’anticiper et de considérer en bon pragmatiste « quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l’objet » (C.S. Peirce – maxime pragmatiste énoncée in « How to Make our Ideas Clear », 1878, et pour un travail à une source plus riche ; « The Fixation of Belief », 1877). Si nous revenons aux séries de catastrophes et à l’inhumanité de l’humain, sa cruauté partout présente sur Terre, nous pouvons lire et interpréter la catastrophe comme multifactorielle, – sociale, climatique, économique, psychique, symbolique, sexuelle – et le travail du prendre soin et de la maintenance du social en l’humain ; la réparation ou de la robustesse de la vie comme déjà un travail genré ou inégalement réparti ; les femmes y prennent part par exemple pour restaurer un milieu de vie, permettre que la vie dans un foyer soit de nouveau rendue possible, les pauvres sont cruellement touchés et doublement touchés ; ils font déjà partie des sommes négligeables d’un calcul complexe, issu d’une ingénierie sociale et d’une gestion optimale de la catastrophe (la catastrophe de Fukushima par exemple, mars 2011).

Dans la hiérarchie des peines et des soutiens que provoquent les désastres, les populations pauvres, malades, racisées apparaissent comme des quantités négligeables aux yeux de dirigeants préoccupés d’abord d’assurer un certain contrôle social, économique et sanitaire ; l’économie de la catastrophe déjà contaminée par l’économie de l’attention de la « Médiacratie » de 2025-2050, permet de renforcer des logiques d’insensibilisation et d’invisibilisation de sorte que bâtir des territoires négatifs pour les mauvais gouvernements  ; c’est à dire masquer aux différents publics concernés des catastrophes sociales, naturelles, économiques, institutionnelles, guerrières sur des zones géographiques, et dans l’œil fixe et omniprésent de la machine – télévisuelle – médiatique, peut faire partie de l’arsenal de la guerre de l’information contemporaine. Ici la catastrophe écologique demande de multiples lectures, à la fois historiques, sociales mais aussi intimes, linguistiques et psychologiques ; il est par exemple déterminant de rendre possible l’expression d’une catastrophe psychique dans la considération du fou ou de l’étranger – la maladie mentale ou la position du migrant étant déjà une interpolation complexe d’une position sociale particulière reprise dans le pouvoir de la médecine ou de la politique dite experte de la santé mentale et de l’accueil ; le fou est soigné à l’hôpital – le fou s’il dérange l’ordre traditionnel du langage et de l’action est en même temps la figure d’un contre effet révélateur, naturellement humanisant (!) à l’installation abusive d’une normalité cognitive soit disant structurante ; ici c’est à la diversité humaine que nous avons finalement affaire – une affaire terriblement humaine – une personnalité, une personne, un personnage et les traces de la folie collective qui empêchent une capacité créative de liens sociaux, symboliques, culturelles, c’est à dire une capacité de renforcement de la société historique. Les capacités de transformation du fou sont à l’égal des dynamiques d’attachement et de soin dans l’Art-thérapie, l’atelier d’écriture, la peinture rudimentaire, l’atelier d’instruments de musiques, lorsque la psychiatrie institutionnelle fait son travail de réinsertion et de libération vis à vis de la pathologie (lorsqu’elle est soutenue et financée).

Tout ce qui arrive, les faits et leurs images dans la pensée, faire face, parler, écrire, affronter les dynamiques d’erreurs – ou bien toutes les manières subtiles de produire un faux résultat et d’aboutir à de potentielles catastrophes – et la constellation des désastres dans l’inhumanité d’une forme de vie, dans laquelle la cruauté, la bêtise humaine, la cupidité du capitalisme fossile et les folies collectives comme l’exclusion de l’étranger par principes, le nationalisme guerrier et stupide, la dévastation de milieux naturels par l’extraction infinie de ressources (charbons, pétroles, gaz, métaux rares …)  ; tout ce qui arrive dans un réseau symbolique extrêmement dense de mots signes, d’images, de sonorités, de métaphores, dans nos univers hyper-médiatisés, voilà tout ce que nous sommes et devenons dans l’image du fil – ô combien fragile – tendu entre deux mondes ; contrôle extrême, technologies numériques de surveillance et d’optimisation de l’humain versus anarchie capitale ou désordres anthropologiques et écologiques massifs. Ici le type de personnalité autoritaire qui émerge en 2025-2035 pour figurer le meilleur leader pour emmener vers les désastres – celui qui heurte la maîtrise sensible du temps et de l’espace – est celui qui va depuis un complexe de ressentiments bien précis, désigner des cibles (personnes racisées, femmes, trans, bi, gays, juifs, arabes ..) et faire son miel infecte, d’une surréaction collective, massive et phobique ; montrer pour l’extrême droite globale, les vagues migratoires ou la submersion qui toujours menacent la Nation ; renforcer la crainte de perdre son identité dans le mondialisme lointain, haïr les raisonnements complexes (le refuge dans la « misologie ») devant la belle simplicité et la brutalité de l’instinct  ; exploiter le vide affectif, le virilisme et l’autoritarisme de parents dépassés, fabriquer de nouvelles élites musclées, automates et machinales, capables seulement et finalement de résoudre des problèmes techniques. Les moyens de l’action collective par la concentration sur une causalité efficiente ; l’adaptation technique du mouvement de transformation sociale, en écosystèmes fermés sans penser à la finitude des ressources de la Terre – au détriment d’une causalité finale ; considérer toutes les formes disparates de la vie -, parviennent à détruire ou effacer les sens – ô combien riches et singuliers – de la vie humaine.

Fragments d’un monde détruit – 187

Extension des limites

Dans les rencontres avec un.e autre que soi-même, par le scénario d’une primitivité caractéristique de l’expérience du contact sensible avec un autre que soi, il reste un fonds de gestes communs, un style de réactions instinctives qui doit nous permettre de compter sur ce fonds commun pour espérer, rendre possible, s’en sortir avec – une intercompréhension élaborée au travers d’un héritage culturel et biologique. Et cette issue de la résolution du contact par les sensibilités communes – par exemple la manière de réagir à la crainte ou à la douleur comme émotions primitives (joie et colère formant deux autres émotions de base) – est une sortie d’une certaine gêne initiale ou de froideur due à la distance de mondes mentaux différents, de manière de nommage des états de choses environnants, de manières d’être éloignées ; de manières de situer dans une forme de langage et de vie. Il est question ici d’un franchissement de seuils d’évidence dans la scène du contact primitif, en ethnologie ou en anthropologie sociale et économique, comme nous l’enseigne Malinowski, dans l’observation participante et l’enquête par prises de notes sur un carnet de suivi des interactions, des événements qui constituent le voyage ethnographique ou l’exploration d’une forme de vie différente. Chaque nouvelle observation va servir à dégager une forme d’intérêts – un style d’existence et d’expressions socialisées dans l’existence – dans l’expérience du contact sensible de sorte qu’une transduction – [traduction de signes/transfusion formelle] entre deux formes d’abord éloignées, va être rendue possible sous la condition d’une observation attentive et méthodique des faits et des langages.

Travailler sur le fait de franchir un seuil dans l’intercompréhension humaine – inhumaine, c’est à dire rendre possible la perception d’une évidence qui va bouleverser nos cadres sociaux de mémoires et nos formes d’interactions symboliques, cela serait par exemple, permettre que l’interaction ait lieu hors d’une vue intellectualiste de surplomb, qui annule l’objet d’étude et efface les complexités de la vie du sujet-test ; cela serait également par exemple, dans l’idée de franchir des seuils, des paliers, voir un aspect d’une situation de jeux de langage que le contact va éclairer, par la rencontre de deux mondes différents ; ici la nouveauté de la prise de conscience ou l’étonnement subitement donnés et élaborés – métabolisées – par les contacts sociaux et les nouvelles perspectives, impliquent des réactions sociales différentes, une progression dans la culture et l’arrière-plan par les contrastes rendus significatifs au moyen d’une certaine écologie de la perception de l’aspect nouveau. L’énoncé observationnel joint par le moyen de l’expérience du contact, va peu à peu constituer en s’ajoutant à d’autres énoncés et d’autres énonciations des sujets-test, une somme de réflexions sensiblement adaptées à un terrain d’enquête anthropologique pour servir de basiques de compréhension d’un phénomène social ou professionnel. L’enquête si elle est fondamentale comme méthode et finalité, est importante comme délibération pratique (Aristote), c’est à dire comme vertu du choix intérieur le plus pertinent, le plus concrètement situé et ajusté dans l’interaction sociale symbolique et la contingence des affaires humaines.

Qu’est ce que c’est franchir un seuil d’évidence sinon atteindre une limite qui ferme la possibilité de se comprendre momentanément, limite qui peut être d’ordre émotionnel ou réactionnel en tant qu’une réaction attendue en lien avec l’expérience d’un événement dans ma culture et mon histoire, n’est pas du tout celle que je constate dans la relation à l’autre ; ici, le travail de la sensibilité et le procès des justifications possibles d’un acte ou d’une pensée en actes, doivent devenir un travail fondateur parce que ce qui intéresse l’autre peut être ce qui ne m’intéresse pas. Sortir d’une logique de pure justification, pour réatteindre une démarche compréhensive va demander une description complexe, élaborée de la forme de vie que nous devons étudier. Si nous imaginons un scénario critique en tant qu’auxiliaire de méthode à nos descriptions philosophiques, nous pourrions par exemple, imaginer un être humain exilé dans une « chambre vide » pendant de longues années, sans accès à l’extérieur, disposant d’un petit nombre d’objets, et d’un ordinateur aux fonctions limitées, réduites à un seul traitement de texte, avec une possibilité d’expressions « fermée » ou coupée de l’extérieur social (peu de livres à lire, pas de musiques, pas de films, pas d’internet ; rien qui n’exprime une nouveauté ou un changement par rapport à la situation typique de l’être enfermé), dans cette situation d’asocialité temporaire, comment va se faire la reprise de contacts de ce sujet-test avec le monde extérieur ? Comment pourrions nous aborder cet homme reclus, exilé, enfermé sans annuler tout simplement son expérience vécue si particulière ? Les manières de s’exprimer de cet homme seraient toutes grevées d’une certaine méconnaissance de la vie sociale actuelle ; nous serions surpris d’entendre un discours presque délirant, fermé en lui-même, doté d’une grande cohérence logique et grammaticale mais ratant dans sa folie interne, une référence à un monde commun d’actions, de projets, d’histoires, de langages, de vécus psychiques autres que le sien.

Dans ce scénario de l’exilé de « la chambre vide », le sujet-test souffre d’un défaut de socialité ou de solidarité ; il est capturé dans un réduit de perceptions limitées – il voit, ressent et entend toujours la même chose dans un même lieu pendant de nombreuses années, sans rencontrer réellement personne -, qui constituent une crise de la référence au monde commun, une impossibilité de se comprendre soi-même dans nos perspectives sociales présentes. C’est dans une sorte de présent fixe, atemporel que l’étranger de la « chambre vide » survit pendant de longues années et si nous cherchons à comprendre les ressorts vitaux de son monde, les enjeux vivants qui construisent son expérience vécue ; nous ne le comprendrons qu’à la condition d’une réintroduction de cet homme dans une délibération commune dans et par l’action de faire référence au monde et de parler à propos de soi dans notre monde. Cette situation hypothétique de « la chambre vide » comme scénario testant nos capacités d’intercompréhension humaine, peut se rapprocher d’une situation de dépression nerveuse (au sens où plus rien n’a de sens pour le dépressif et que le vide du monde grandit démesurément en soi ; tous les objets sont vidés de leurs intentionnalités dans la dé-pression), elle peut également montrer à quels défis sont confrontés des enquêteurs ethnologues ou philosophes sociaux et anthropologues ; à quels défis doivent-ils faire face devant l’étrangeté de comportements humains totalement coupés -semble t-il – d’une référence à un monde commun.

Cette question de la référence aux choses par le nom – « Res-Per-Nomen » – est très importante, elle va engager une certaine attitude existentielle et grammaticale ; un sens de l’action par la sensibilité du contact avec la différence et par l’acte de discours dans et avec les autres mondes mentaux, moraux, politiques que les siens ; mais s’agissant de l’expérience en soi de la limite à ce que nous pouvons réellement sentir et comprendre, nous devons faire attention, – porter notre attention dans la situation de jeux de langage – à l’augmentation de nos capacités à nous comprendre du fait d’une certaine différence sociale culturelle importée par un processus de communication dans la rencontre face à face ou distante, et qui agit comme un extenseur de forces sensibles, subtiles ; une augmentation de nos capacités de perception de ce qui arrive comme richesses et formes supplémentaires dans le monde commun. La singularité d’une existence différente de la mienne est ce chemin jalonné d’épreuves de justification et d’impossibilités de se comprendre, qui dans une société humaine, est le chemin d’une construction difficile d’un soi humain ayant capacités et droits d’expression libérés d’un joug autoritaire ou d’une emprise manifeste d’une autorité extérieure – un pouvoir sur le langage. Franchir un seuil d’évidence, se montrer capable de compréhension, voir l’autre non pas comme soi-même, mais adopter ses rôles et ses perspectives dans sa propre existence, penser par delà soi-même depuis un site anthropologique et politique nouveau ou ancien – la rencontre face à face ou distante, la fiction prototype comme méthode d’enrichissement de la description philosophique, toutes ces méthodes en appui de la réflexion philosophique permettent l’extension des limites à nous comprendre mutuellement et ainsi à faire, produire ou raconter une histoire humaine et commune.

Fragments d’un monde détruit – 186

Aux actes passionnés

Au cœur des combats sociaux, politiques et culturels qui sillonnent les champs sémantiques et pragmatiques de l’action collective se situent les effarantes machines à niveler, séparer et à briser les liens sociaux-naturels que les êtres vivants nouent dés leur plus jeune âge. Ce qui est toujours attaquée ou fragilisée est la socialité de base qui caractérise tout être vivant en tant que contacts réfléchis dans l’expérience de l’appropriation progressive des autres en soi-même et qui maintient la forme sociale symbolique fermement liée à la forme de vie même des langages et des interactions socialisantes.

L’expérience du contact comme « ur-phénomène » ou primitivité caractéristique de l’intercommunication vivant/milieu vital/société est ainsi peu à peu vulnérabilisée de l’intérieur par les machines communicantes organisées dans l’économie sémio-linguistique contemporaine et l’hyper-capitalisme de l’Ego. Dans les intérieurs sociaux maîtrisés par les machines à communiquer (Internet des objets, web commercial, étiquetages massifs des objets marchandises, fétichisés et marketisés …), l’atomisation des scènes d’interaction sociale traditionnelle en de multiples îlots d’indifférence numérique est une pierre de touche d’un management stratégique des âmes permettant une surveillance et une neutralisation des corps. L’unité marchande individu comme ses capacités cognitives et affectives vont faire l’objet d’une exploitation continue et systématique par les marchés d’échanges et les systèmes de production de la valeur pour l’économie de la connaissance et du contrôle des forces psychiques et des affects. Ici le management stratégique de l’engagement des individus sur les marchés correspond entièrement et symétriquement à la baisse de leurs capacités de socialisation car l’individu comme unité de marchés n’a besoin que d’outils de transaction (carte bancaire, smartphone, puces …) pour régler toutes ses conduites effectives et potentielles en obéissant servilement à un ordre de marchés qui est principalement au XXI siècle un « ordre communicant ».

L’espèce de machinalisation de tous les gestes de transaction réduit le corps à une fonction spéciale de régulation des échanges dont l’exercice ne demande que des gestes saccadés, immédiatement pris et contrôlés par la nasse de l’échange production/distribution/consommation de sorte qu’il est surtout anormal et risqué d’agir autrement que ce que l’échange et la transaction permettent réellement. Dans ce cadre réduit du psycho-pouvoir économique, le psychisme humain est un encombrant mystère dont le secret – trop dangereux – doit rester en dehors de la parfaite mécanisation des corps engagés dans l’économie behaviouriste de l’échange ; ainsi tous les rêves ne sont pas valides, toutes les expressions ne sont pas autorisées ou permises – intuitivement vous sentez bien quand vous dérangez un ordre communicant – les lignes rouges clignotent, le frémissement de l’interdit apparaît – tous les mouvements du corps orientés [l’activité de l’âme humaine] doivent se cantonner à un réduit misérable de gestes conditionnés ; une somme de presque réflexes utiles seulement pour vivre dans la société capitaliste. Alors il est courant ce malheur organique du capitalisme, ce désespoir des machines, cette mélancolie historique des générations X, Y et Z issue de la mise en ordre des organismes adaptés aux contraintes de l’échange économique ; car l’expression appauvrie rentrée en elle-même, jamais utilisée, fabrique la bile noire de la mélancolie et du ressentiment, et n’a plus cette capacité d’ouverture des corps et des âmes humaines.

C’est pourtant au cœur de l’expérience du contact dans la construction primitive de l’acte humain qui correspond pour le pragmatiste G.H. Mead au phasage de l’action à quatre niveaux corrélatifs ou étapes matricielles ; impulsion, perception, manipulation et consommation (1938 – « Philosophy of the Act ») que peuvent se déployer la compréhension pragmatique et compréhensive commune du sens que les individus donnent à leurs actions du point de vue de l’analyste psycho-sociologue et philosophe de l’interaction sociale symbolique. Dans ce cadre d’une délibération pratique en vue de la compréhension de l’action individuelle, il est important de rappeler l’évidente nécessité d’une construction dialogique du soi humain. Et cette nécessité naturelle, empêchée dans un ordre communicant artificiel, doit résister comme une forme de possibilités expressives en vue de la liberté humaine collective et intime à la fois forte, dangereuse et conditionnelle.

Ici la notion de complexion pronominale doit nous aider à comprendre l’enjeu de la constitution physique, morale et psychique du soi humain en tant que des rapports réflexifs, symboliques, vivants, se jouent dans la grammaire de l’action d’une subjectivité dans le langage. A chaque angle expressif est placé un pronom « personnel » particulier et un rapport conséquent ; le rapport premier est le « Je » avec le « Tu » comme relation première, découverte du visage de l’autre, écoute de la différence de sa voix propre, expression du noyau relationnel et de l’altérité radicale ; le « Nous » apparaît et sort grandit, il est le « Nous » d’une interaction expressive précédente et suivante ; il dit la logique interne de l’action humaine historique ; le « Je » se renforce – en se traduisant/se transposant – et se déploie dans le « Nous » comme sujet grammatical de l’activité sociale symbolique, tandis que le « Tu » constitutionnellement inscrit dans le « Je » éclaire ses réflexions et imaginations possibles. Comparé à ses trois pronoms véritablement inscrit dans l’imputation de l’action d’un sujet historique, le « Il » (le « on dit que ») apparaît comme le pronom du narratif complexe adopté par une société humaine pour se dire elle même vis à vis de ses membres.

La subjectivité révolutionnaire est celle qui se déplace entre les niveaux de la problématisation de l’action pour soi, en propre, dans la grammaire formelle de l’activité humaine et sociale – elle est capable de prises de rôles situées et d’un sens de l’histoire sociale et politique ouverte, importante et tolérante ; en ce sens, être porteur d’une voix singulière qui revendique suivant des règles – passionnément – et dans un certain cadre de référence historique, fait se croiser les différentes instances grammaticales dont la complexion c’est à dire la constitution physique, psychique et morale de la personne humaine – Je, Tu, Nous, Il, Elle, On, Vous – est la conséquence directe d’une liberté d’emploi et d’usages des expressions et des phrases dans certaines situations de jeux de langage. A l’inverse, dans la mise en ordre de la communication du management de la valeur d’échange, la voix humaine est réduite au silence le plus complexe ; comme dit précédemment, par la formidable puissance du capitalisme de l’Ego et de la cognition a située, pour isoler un faux sujet, un agent factice sans actions, fermer l’accès à l’esprit d’autrui, fabriquer les barreaux liquides, émotionnelles et monétaires de la prison égotique pour l’individu devenu « doppelgänger » ou une simple marchandise, un corps de transactions numériques, une somme de capacités-compétences à exploiter sur les marchés du travail. La voix emporte et comporte un sens, jusqu’à sa propre extinction vitale ; sa disparition organique possible, elle peut porter des mots écrits ou imprimés sur une feuille comme un souvenir d’un.e autre repris dans l’expérience vécue, temporellement et spatialement située, d’un « Je dit », « Tu écoutes » / « Tu dit », « J’écoute » ; elle est déjà une musique du silence et du corps tout entier qui comme un vague à l’âme accomplit cet exploit de la résurrection.

Ménager des lieux et de temps pour les voix, s’assurer que des inter-actes passionnés puissent avoir lieu au delà du temps des machines communicantes, c’est une affaire humaine, très humaine ; une affaire d’histoire des langages humains, d’anthropologie sociale et des techniques, et de philosophie de l’action et de l’esprit ; toutes ces disciplines dont les avancées scientifiques permettent un certain respect de l’humanité des forces emmenées dans la constitution des personnes humaines. Et dans ces forces physiques, spirituelles, il y a la voix, la tonalité d’une émotion singulière, et il y a la grammaire d’un pour soi humain incarnée par la complexion pronominale de l’action – ce qui est imputable en propre à un sujet historique collectif ou individuel, capable de transformer la société humaine.

Adopter le rôle d’autrui c’est à dire voir le monde dans les perspectives d’autrui par la lecture, la vision de films de cinéma, l’écoute attentive d’une musique, c’est en effet aussi jouer avec les pronoms de l’action, permettre au « Je » créateur de vivre dans un rapport d’instauration ; regarder, écouter, voir avec les yeux et les mots d’autrui, parler avec lui et son « Tu » surprenant, émouvant – briser la logique d’une narration imposante par un « Il » de masquage et d’enfermement dans un solipsisme que l’on peut dire collectif [George Orwell nous en a montré la quintessence dans « 1984 » – 1949], enfin faire du « Nous » une force culturelle et politique de transformation symbolique de la société et de l’esprit humain. C’est là tout l’art d’une politique de la voix – comme revendication d’un devenir subjectif et d’une existence humaine singulière – et de tout le mouvement collectif et humain en vue de l’éducation et la culture des capacités des subjectivités révolutionnaires de produire des connaissances de transformation et non pas uniquement d’adaptation ou de régulation.

Fragments d’un monde détruit – 185

Du nouvel inquisiteur

Dans les formes communicantes hybrides contemporaines faites d’une technologie réticulaire type réseaux asociaux, de langages artificiels, de médias interpersonnels de contact (smartphone), et de « show runner » organisés par des groupes médias monopolistiques – le modèle télé-réalité et la compétition organisée d’Ego -, l’effet de focus de masse d’une « Ur camera » – l’œil cyclopéen ou le planétarium des enfers ; la forme de verre oblongue d’une omniprésence originelle de la dyade dominant/dominé – comprends l’excitation sensorielle et égotique de participer au cœur des événements potentiellement exploitables à l’audimat et à la force de production de l’argent de la puissance capitalistique. En faire partie, acquérir un peu de pouvoir vital, comme se voir jouer un faux destin dans le « décorum médiatique » du spectacle intégré dans chaque produit, langage, symbole, attitude, mise en scène et interview complexe ; c’est en même temps confier ses capacités d’expression propre, quand elles existent, à la Médiacratie et aux langages totalitaires. La puissance de détection du non conforme, le lissage des différences subjectives, la destruction de l’exception au programme, comme la promotion des individualités fortes, spectaculaires, originales, et surtout bien ajustées aux pseudos normes de fabrication du spectacle fascisant comme aux valeurs de la compétition capitaliste, sont des armes de guerre de la Médiacratie. Pendant que le langage de l’Automate nouvellement commercialisé et diffusé à l’échelle du monde |l’agent conversationnel Chat GPT est lancé dans sa version gratuite en novembre 2022] a pour conséquence, l’imposition d’une potentielle forme automatique d’expressions orientée vers la délégation aux machines de nos capacités de représentation et d’imagination.

L’espèce d’importance du petit Ego drame joué par l’émission télévisuelle est le levier d’adhésion de masse qui va permettre le maintien de l’audience et la spectacularisation des forces d’engagement de l’individu dans le spectacle asocial, pleinement intégré à la production des formes symboliques et culturelles. Ici l’ « a-socialisation » est un phénomène sociologique et philosophique important en tant que la forme égotique d’engagement dans le réseau numérique – c’est à dire la « forme égoïste de participation » – combinée à la délégation aux capacités de représentation et d’expression des machines de ce qui est un monde pour nous-mêmes produisent un système d’enfermement symbolique complexe de l’individu, en même temps qu’une transparence forcée ou une fouille des vestiges de l’intérieur de cet individu. Le lien social percuté par le spectacle intégré, se transforme en ruine de la représentation de soi-même, passé honni, refusé par le spectaculaire médiatique, devenu inutile ou encombrant pour les machines de tri capitalistes. Devenu globalement et massivement le vestige d’un ancien monde où la vie ordinaire et la réalité sociale avaient encore du sens, le lien social doit être éliminé le plus possible pour permettre l’attachement égotique et affectif pur de l’unité individu aux différents dispositifs psycho-technologiques du médium. L’implication psychologique dans le média aboutit à ce paradoxe qui consiste à voir en même temps l’exigence absolue de communiquer avec passion et grands affects négatifs, son intimité la plus profonde, pendant que sa propre expression de soi-même est investit d’une force de représentation aliénation nouvelle venue du média (le « Tautisme » est ici le mot concept ou le mot valise qui convient à cette confusion des deux registres, de la représentation du réel et de l’expression du réel ; Lucien Sfez, « Critique de la communication », 1988. Les hommes preuves répètent sans cesse dans une boucle qui se se veut infinie, le format du langage machine).

L’effet de surveillance et de mise au format, maximale de l’expression humaine à l’intérieur des espaces temps réticulaires par des bio stratégies de maintien de la capture économique de l’attention et de la sensibilité personnelle des citoyen.es (surveiller ses « followers », ses abonnées, manager et monétiser son influence sociale, fabriquer du contenu exploitable, suivre au plus près les courbes d’audience tous les jours, pratiquer le chantage, la violence interpersonnelle et l’extorsion d’intimité …) du citoyen connecté et de l’influenceur, réponde toujours à une exploitation de la force de travail et de l’activité exposées du citoyen téléspectateur, au travers d’une technique de mise en conformité de ses propres réponses remises au diapason des réponses du groupe filmées par un dispositif technique et symbolique du réseau. La machine de guerre médiatique est ainsi construite autour d’une violence primitive qui est l’œil cyclope et cruel de la caméra qui virtualise et traduit en d’immenses réseaux technologiques, la puissance du groupe Média et des pouvoirs économiques et politiques associés. L’installation de l’idéologie de la transparence de la Médiacratie correspond exactement à « ce voir au travers des corps et des esprits » qui écrase l’intériorité possible des citoyen.nes des États encore existants, au bénéfice d’une forme communicante asociale, toujours adaptée à l’exploitation capitalistique des traces, des relations et des preuves de l’allégeance globale à un système capitaliste de production de la richesse symbolique et matérielle, puisée dans l’individu fatigué par l’exploitation permanente de ses capacités (cognitives, affectives ou expressives).

Réseaux et atomisation font partie des conséquences politiques majeures d’une diffusion maximale et complexe des outils numériques d’intermédiation de l’individu et de la réalité du monde (ordinateurs personnels, smartphones comme outil d’enfermement premier car massivement utilisé pris dans des écosystèmes numériques adaptés à la jouissance égotique, lunettes connectées, enceintes, tablettes, et tout l’internet objet commercialisé, « dégradé » par le commerce et la monétisation ..). L’atrophie du sens social de participation et d’engagement dans la société humaine va de concert avec l’atomisation complexe de toutes les sociétés branchées, en îlots d’intercommunication artificielles, dans lesquelles les individus et leurs intérêts devenus des marchandises potentielles, des cibles de campagnes de publicités et de marketing viral, se transforment en petit délégué d’un psycho-pouvoir appliquant les politiques des géants de la technologie numérique (GAFAM, États totalitaires, groupes médias monopolistiques …). Le mouvement d’intégration forte vers l’autocratie médiumnique et l’écologie de l’esprit fasciste traditionnelle et réadaptable est ainsi devenu un mouvement idéologique important en ce premier tiers du XXI siècle ; mouvement qui peut rendre compte de ce nouvel âge de l’inquisition dont les principaux maîtres oligarques font de la surveillance maximale des citoyens et de cette transaction capitaliste par les techniques de transparence à soi, un modèle d’exploitation de la force de travail et de domination dans les psychés individuels et les corps humains, toujours au plus prés de l’Ego-drame ; du théâtre intérieur où se mélangent les affects, les idées, les impressions du monde extérieur.

Les langages de l’Automate (textes, sons, images, codes, vidéos) dans les grands LLM comme langages tautistes d’une fausse interaction (personne / machine / personne), participent pleinement à ce phénomène de l’a-socialisation de l’individu ou du défaire de la société humaine sous l’effet massif des réseaux numériques et de la virtualisation du réel ; ceci par déliaisons progressives, replis sur un chacun pour soi égoïste, détricotage des liens sociaux traditionnels, affaiblissement des institutions et des contre-pouvoirs comme ensembles de réponses organisées (Entreprises, Universités, Associations, Régions, Villes, ONG …), promotion de l’individu comme petit maître, possesseur ultime de la capacité financière virtuelle, unique marchandise et violence égotique exploitables sur des marchés. Dans la forme communicante contemporaine, l’Automate accomplit l’exploit de transformer les matériaux symboliques ; textuels, visuels, sonores, informatiques, en produits de communication cibles qui potentiellement peuvent « normaliser l’intégration forte, verticale » par les pouvoirs du monde GAFAM et États totalitaires, des différents mondes de la communication traditionnelle, dans un capitalisme sémiolinguistique.

Nouveau phénomène du masquage idéologique et de l’incarnation de la puissance économique qui exploite en la minorant tous les projets politiques d’associations des humain.es, le capitalisme linguistique est en même temps un potentiel capitalisme ego cognitif dont le but est de conformer, mettre au format exploitable l’individu et défaire toutes les forces politiques résistantes aux trajectoires mortifères du monde capitaliste. Ce nouvel inquisiteur contemporain – le langage de la puissance automatique – travaille à l’intérieur des mémoires historiques, des sentiments démocratiques et des passions humaines pour la liberté ou la justice, par une expérience typique de conformation qui est l’expérience d’enfermement brute qu’il est possible d’analyser en qualité de phénomène d’a-socialisation issu de l’expérience des contacts réseaux. Les trans-activités (personnes / machines / personnes) passées ici avec un LLM après de multiples requêtes prompts se résument sans réflexions sur les usages sociaux politiques de ces outils IAG à une auto conformité par la répétition en continue, une bulle de réponses alignées et adaptées, grammaticalement structurées et identiques parfaitement à son souhait ; une mise au compact esthétique et visant le remplacement potentiel de tâches cognitives automatisables. Le nouvel inquisiteur veut la domination capitalistique de toutes les forces de travail, de toutes les formes de raisonnement originales, de toutes expressions sociales et artistiques, de toutes réactions émotionnelles et affectives, capitalisables sur l’Internet : machines et humain.es doivent s’adapter et le corps et l’esprit « performer » une forme communicante adaptée tout au long de leurs vies biologiques et sociales symboliques, aux programmes du capitalisme fossile et cognitif.

Fragments d’un monde détruit – 184

Les produits de l’esprit

Considérer les productions de l’esprit humain sous l’aune des langages de l’Automate, dans ces mesures d’exposition, d’accumulation, de stockage et de capitalisation de données exploitées par de grands propriétaires d’écosystèmes numériques et d’outil de recherche sur les réseaux, c’est à la fois, revenir à la source du gisement des données et des intelligences – l’esprit humain ou la pensée humaine désabsolutisée ou sortie du grand « E » de l’Esprit – et entrevoir la séparation nette entre l’objet produit ou le résultat final consommable et le producteur initial de la donnée. Ici le lexique issu de la cybernétique, des technologies de l’esprit et des sciences du contrôle et du management de l’information et de la décision, s’appuie sur la dichotomisation réalisée dans l’univers symbolique de l’informatique et dans les systèmes complexes de traitement de l’information, entre (1) information et connaissance, (2) subjectivité de l’agent et processus de réification de sa pensée et (3) entre production de l’Automate, surveillance et contrôle des forces de travail et savoir d’expériences, situé, historicisé. L’absence de considération pour l’expérience humaine qu’ont nécessité la création d’un texte, la fabrication d’une image, la composition d’une musique ou le tournage d’un film de cinéma et l’espèce de calibrage au compact esthétique consommable du produit diffusé sur de potentiels marchés de la communication qui font contacter demandeur du produit et offreur et diffuseur du produit, répondent à la norme générale du profit qui est la norme du capitalisme. L’exploitation de la force humaine au travers d’une captation de l’attention sensible, d’une maîtrise organisée des capacités cognitives, affectives et expressives aboutit à cet appauvrissement lent et progressif de l’expérience des contacts esprit/corps/monde/symbole.

Dans le processus organisationnel qui consiste à traiter les individus-marchandises en sommes de capacités-compétences adaptées à une activité économique et reliées à des portefeuilles de compétences, l’exploitation du raisonnement computationnel ou algorithmique pur intervient comme prothèse ou machine de psycho-pouvoir visant la délégation des tâches automatisables en fragilisant les dynamiques de progression collectives de l’apprentissage humain. Nos capacités expressives progressivement moins sollicitées dans l’expérience du contact humain devenue rare, finissent dans un jeu d’externalisation des pouvoirs classiques de l’esprit, par refléter par un jeu de miroirs conformant, le produit machine qui prétend automatiser un raisonnement humain ou une part de l’activité de la pensée humaine. L’administration de la performance, le pilotage de projets industriels et le management des traces, preuves et consignations symboliques versées dans les vieilles banques de données, devenues aujourd’hui des écosystèmes numériques et économiques faussement ouverts ou dépendants des puissants monopoles GAFAM, neutralisent la créativité humaine en mécanisant l’humanité de la pensée ; il faut ici lisser l’expression rare dans la notion de données, digits, bits, compacts esthétiques, produits complexes de l’esprit et formater ses potentiels d’exploitation économique en tant que marchandises cognitives et symboliques consommables et produits devenus rapidement périssables.

La capacité technologique de recherche des moteurs de recherche visant l’exactitude d’une information prise dans ses contextes d’exploration, d’expériences hétérogènes et d’usages à l’intérieur du système d’information, ne peut se faire sans tout l’apport de la pensée humaine, capable de reconstruire des situations de jeux de langage dans lesquelles les phrases ou la production symbolique humaine seront réinscrites de manière anthropologique dans une forme de pensée et de vie du langage. Ici la subjectivité au travail, le travail même du courage comme capacité de transformation sociale et politique, qui va élaborer du sens collectif – dans les enquêtes scientifiques – dans et pour l’activité économique permet la remédiation des capacités humaines, vers la satisfaction de besoins humains réels (se protéger du chaud et du froid, s’alimenter correctement, se vêtir, boire une eau non polluée, se soigner, créer et partager librement, et jouir de ses créations …) Passé l’espèce de techno béatitude un peu délirante, autour des Intelligences Artificielles Génératives (IAG) et leur potentiel désarmant de génération autonome de textes, sons, images, codes et vidéos par simple effet du calcul vectoriel et statistique, il est bon de ressaisir, par un contraste vertigineux et une anthropologie des besoins humains, comme des sciences de la communication infrahumaine, cette distance sidérante entre le potentiel technologique – et économiquement autonomisée – démesurée des IAG et la dégradation progressive des milieux de vie sous l’effet du changement climatique ; ce parallèle s’il est peut être facile, souligne que les technologies – si elles le peuvent – doivent être toujours mises aux services des vivants et de l’humanité.

Il y a ici un nœud potentiel de rupture entre deux visions du monde ; (1) celle des puissantes oligarchies techno financières du capitalisme ego-cognitif, qui en visant des politiques de contrôle des forces de travail et des masses par la construction des sociétés de contrôle du futur (sur le modèle du capitalisme autoritaire chinois, du totalitarisme communiste et de la xénophobie d’État sur le modèle techno fasciste) semble montrer la voie d’une surveillance de masse par les algorithmes et le calcul statistique, surveillance des corps et des esprits dont toutes aspérités, expressions rares ou frictions sensibles seront rabotées ou compactées au format exploitable de l’IAG, (2) celles des multitudes réinstallées et vivantes dans les biosphères coopératives qui en sortant des schémas économiques et politiques centralisés et étatiques, de type asociaux et monétisés, auront accomplies les rêves d’un fédéralisme démocratique associant des groupes humains dans le respect des milieux de vie, des cultures ancestrales, des langues terriblement vivantes et des modalités du vivre autrement, sorties de l’hyper-capitalisme de prédation (ressources, sexualités, créations, systèmes de solidarité …).

Rappelons nous que le savoir de l’Automate n’est que conformation, interface égotique et mimétisme stupide ; sa part créative en Économie politique – lorsque elle n’est pas grotesque, inusitée et criarde – demeure un impensé de la « machinalisation symbolique » de l’agent économique, comme cette sorte de traçabilité par la vectorisation de l’attitude grammaticale d’un pseudo sujet capitaliste dite ajustée ou désajustée à la situation de travail. Dans le régime de preuves et de traces de l’Automate et du système hyper-capitaliste, il faut faire la guerre aux incartades, à l’anti conforme, aux solidarités sensibles mêlées d’une créativité collective de l’agir humain ; tout doit demeurer sous contrôle des systèmes de fabrication et de rendu des décisions au sein de l’organisation capitaliste et dans ses réseaux numériques d’interactivités.

La forme démocratique du pouvoir gêne l’hyper-capital cognitif, symbolique, affectif, car elle tend à maintenir des liens sociaux au delà de l’effet d’atomisation des groupes humains sous la pression d’une capitalisation des pensées, des langages et des attitudes conformes ; effet dont l’intérêt majeur pour l’oligarque est de diviser pour régner, séparer les hommes et les femmes, faire s’objectiver la force de travail comme valeur d’échange sur un marché de duperies de soi-même, de réification et de trahisons ; l’individu devenu une simple marchandise employable ne croit plus en rien, ne peut plus croire sous cette pression maximale des discours de la performance entraînant fatigue, nihilisme et désespoir au travail. Les formes de son langage même captées par l’intelligence de la machine et de l’administration de la vie aboutissent à un esprit compacté, dérivé d’un calcul vectoriel de probabilités. Un ensemble de phrases, de sons, d’images, de vidéos ou de codes informatiques précisément ajusté comme un outil de travail numérique et symbolique, à une situation de travail, va permettre de gagner plus d’argent sous la forme d’un capital sémiotique cognitif investit, utilisé et diffusé dans la réification du travail de l’esprit.

Objets marketisés, vecteur de transaction organisation/milieux d’affaires, écosystèmes numériques et financiers clos sur eux-mêmes, novlangue managériale, fétichisation des produits de l’Esprit comme magie du capital intégré dans l’humain, atomisation du socio-symbolique en l’homme, privatisation des logiques de solidarité commune ; les moyens d’une fabrication des produits de l’esprit adaptés à l’Empire de l’hyper-capitalisme de prédation, finissent par rencontrer les limites ou les frontières humaines, anthropologiques, sociales et écologiques en 2025. Dans leurs terreurs de disparaître une bonne fois pour toutes, ces logiques d’exploitation capitaliste de ressources naturelles (pétroles, gaz, eaux, métaux rares) héritées d’un vieux monde industriel, impliquent dans leurs processus d’incarnation sur Terre, une autodestruction des milieux sociaux et vivants au bénéfice d’une soit disant élite technophile, issue de la pétromonarchie, du capitalisme fossile ; une élite de petits maîtres Ego et des masses in humanisés et aveuglés par des projets culturels et idéologiques, [extrême droite globale et totalité du soviétisme] totalement hors sol, coupés de l’histoire des sociétés humaines, des langages vivants et de l’esprit.

Fragments d’un monde détruit – 183

Du langage inerte

La forme de communication hybridée et artificielle construite autour des Intelligences Artificielles Génératives (IAG) outre qu’elle dépend fortement pour son développement réel d’une soutenabilité écologique et économique (qui est largement insuffisante, voire impossible), accentue la pénétration de langages dits « inertes » dans les multiples formes symboliques – formes de représentations et d’interactions – produites par les sociétés humaines. La dépendance interne des organisations humaines et des institutions à une forme de langage computationnelle, réglée par des raisonnements statistiques et algorithmiques, fait comme si toutes les logiques situationnelles de l’interaction sociale et de l’intention comme visée consciente de quelque chose d’extérieur, venaient à disparaître/se fragiliser au profit d’une conformation des capacités expressives, cognitives et/ou affectives des hommes et des femmes, dans un mimétisme humain / machines dont les effets pragmatiques concrets sont la désappropriation des rapports à soi et l’absence de créativité sociale et de nouveauté imaginative. La perfection « assurantielle » d’un programme de génération de textes, d’images et de sons comme la production automatique de documents mis au compact économique attendu prétend prévenir par la rigueur mathématique de l’automate, les éventuelles scories humaines, ou bien les erreurs d’inattention (les fautes de goûts aussi peut-être ?) ; toute la contingence et le hasard sortis du champs de l’action et de situations de travail par la nécessité redoutable de l’automate. Ici ce qui est impliquée comme une mécanique de conformité – une mise au format de l’interaction homme/machine – est une progressive diminution des expériences de contact sensible produites par les rencontres interpersonnelles, les interstices creusés dans les espaces de travail et toute la culture de la coopération sociale et humaine qui maintient en vie une organisation complexe.

Faut-il se réjouir ou être consterné par l’espèce d’aveuglement des thuriféraires de l’Intelligence Artificielle Générative (IAG) dont les modèles de développements économiques percutent une par une les conditions de développement des sociétés, dites « normales » ou actuelles, ou adaptées aux changements climatiques, à l’exploitation soutenable des énergies et à la raréfaction des ressources (eau, terres rares, électricités, métaux précieux, ressources fossiles …) constatées scientifiquement depuis des années (1972 – le Rapport Meadows souligne déjà les limites à la croissance dans un monde fini). L’espèce de vue capitalistique, proche d’une prison cognitive et affective, aveugle aux contextes biologiques et conventionnels, à la finitude humaine et vivante, et fermante des potentiels formidables de ces outils – IAG -, prisonnière d’une logique d’exploitation technologique pure, – une île technologique séparée du monde réel et une projection tautiste comme un aplat numérique et a-expressif imposé au réel et à la vie humaine – donne le sentiment d’un incroyable vertige et d’une impossible coupure entre la technique de la prédiction vectorielle et statistique et les usages sociaux réels rendus possibles par des situations de travail et de coopération machines / humain.es expérimentées par les hommes et les femmes. Les bulles technologiques et financières qui enveloppent ces outils en 2025 (IAG – texte, image, vidéos) peuvent elles se réduire ou se briser devant la simple satisfaction des besoins primaires et secondaires (la pyramide d’Abraham Maslow peut être repris sous réserves, comme un outil très simple d’analyse et une vue synoptique et intuitive construisant une échelle d’importance des besoins humains – « A Theory of Human Motivation », 1943 / « Motivation and Personality », 1970) d’une Humanité confrontée aux défis multiples de la transformation sociale et climatique de la Terre ? La disparité criante de cette satisfaction des besoins entre et à l’intérieur de plusieurs sociétés humaines – des proto-sociétés pour les formes sociales les plus faibles – indique à quelle échelle d’évaluation nous devons saisir l’importance, dans une perspective d’anthropologie sociale et économique et de philosophie de l’expression et de l’action, de la préservation des capacités de communication et de réflexion des êtres humains.

L’érosion de la sensibilité, l’absence de frictions des corps, l’éloignement de l’image du corps comme expressions de l’âme, la violente réduction mentaliste, capitalistique et purement neurale cognitive de « ce que nous savons » et de « ce que nous faisons », comme la dévoration des intérieurs de l’Internet par le langage inerte – commercial ou automatique ; nous être sociaux inventeurs et producteurs de symboles et d’histoires, de sens, de technologies, héritiers et créateurs de biographies, de pensées, de faits, de vérités, d’usages sensés et de critiques sociales accompagnent cette vulnérabilité des sociétés humaines confrontées aux pires en 2025 : guerres de l’information, guerres de matériels, d’hommes et de positions, guerres d’accaparement de ressources de survie, isolement, replis sur soi et haines virales des réseaux asociaux (X, Tik-Tok, Snapchat …) qui mutilent l’attention et la perception et appauvrissent la richesse sensible de nos enfants, techniques de désocialisation complexe ou de rupture de liens de solidarités collectives utilisées par l’extrême droite globale pour préparer des gouvernements tyranniques de foules aveugles et d’individus craintifs et désorientés … On ne compte plus en 2025, l’espèce de destruction massive des formes sociales de nos réponses ; des idées démocratiques et de l’intérêt mixte du social et de l’humain pour préserver une planète habitable pour nos enfants et les générations futures qui devront vivre après nous ; c’est à dire hériter d’une forme possible et reconstruire une forme sociale dans leur présent ; une forme d’expression et d’intercommunication originale propre à elles -mêmes … Ici la double question philosophique de la liberté et de la justice est posée comme un cadre d’expériences centrales liées à des possibilités futures de développement et de vie des sociétés humaines. Penser à l’expérience du contact sensible comme primitivité caractéristique d’un noyau socio-symbolique de l’humain.e nature ; le toucher est ici fondamental, les mères, les pères et les enfants, la caresse des amants, le regard attentionné, l’amour charnel et spirituel, l’entraide, et puis aussi la passion intime d’une intériorité « sociale » que les langages inertes vouent à la disparition égoïste et à l’exploitation de résultats machines.

Une logique de performance pure que prétendent incarner ces IAG aboutit à cet étonnant paradoxe d’une incapacité à penser de manière originale en dehors d’un « mainstream » de production culturelle capitalisée et de compacts esthétiques qui répondent à une technologie de capture des mots signes de l’être humain singulier. La technologie se veut disruptive, elle est en réalité accompagnatrice de la bêtise, de la crainte, du conformisme dur comme phénomène de détérioration du social et encouragement de la guerre de tous contre tous. L’exploitation des ressources est ici un paradigme fondateur d’une certaine vision du développement économique et social de la société humaine ; l’hyper capitalisme de prédation est le nom du monstre théorique qui convient à ce modèle d’exploitation des capacités expressives et symboliques de l’humanité ; prédation exercée sur les champs sémantiques des sociétés, refus de l’original, refus de l’éthique, de la créativité de l’agir et de la « différance », perversion d’un écosystème numérique monopolisé par des supergroupes industriels, réduction des écarts humains ou des erreurs de description du monde-objet déposé à l’instant par l’automate. Avec cette focalisation sur le constat algorithmique, le descriptif pur, les preuves d’existence du groupe social et économique dominant, une élite techno oligarchique est ultimement branchée sur un réseau informatique dont les systèmes économiques de domination vont de la génération en série de documents rapports censé décrire absolument le monde, à la neutralisation des revendications sociales ou collectives pour plus de justice ou de libertés.

Un langage est inerte lorsque ses capacités à faire un monde original s’amenuisent jusqu’à disparaître ; cela veut dire que le sens même des mots signes et des phrases a été évacué ailleurs, dans un espace mathématique, latent ou vectoriel ; les sens même des usages des phrases employées par les humain.es dans des situations de jeux de langage historiques, complexes, mêlant intentionnalités, interactions et sensibilités expressives disparaissent. Le miroir de conformation du tyran automate exploite cette radicale désertion de la subjectivité au travail sous l’effet massif de la performance de l’automate qui en entrée – dans cette boite noire techno linguistique – par une simple requête prompt produit en sortie, un résultat conforme aux attendus économiques. Ici la règle est un pur produit d’une conformation automatique, d’une capacité technique à prédire la suite, exclure la variabilité indéterminée de l’expression humaine au bénéfice d’une prédiction stable, orientée dans un programme de définitions et d’exclusions. Or tout phénomène d’automatisation de la langue est profond socialement ; mécaniquement, il touche aux différents champs sémantiques, syntaxiques et pragmatiques d’une langue humaine et ceci dans la force d’inertie d’un possible mouvement capitaliste et technologique de rupture, qui adopte – sans réflexions sur leurs soutenabilités futures, leurs gouvernances politiques et leurs usages sociaux réels, ces modèles d’IAG dans la résolution de problèmes écologiques et systémiques complexes.

Fragments d’un monde détruit – 182

Des sociétés vulnérables

Le phénomène de désocialisation – rupture sociale par friabilités de liens et de normes – comme indice de fragilité extrême des tissus symboliques et sociaux démocratiques dans les sociétés contemporaines notamment en Europe et aux États-Unis en 2025, est accompagné d’une défiance de plus plus marquée envers les Institutions censées représenter des références communes, ou porteuses de régimes de preuves et constructrices de connaissances par enquêtes issues de l’expérience collective de la politique, expérience de l’intercommunication sociale et de la recherche scientifique. L’extrême fragilité de la texture sociale symbolique provient d’une expérience de contact sensible entre les êtres vivants devenue plus rare ou problématique (expérience fondamentale à l’origine du lien par le toucher, la perception, l’impulsion créatrice, l’anticipation du contact et la proximité affective) sous l’effet d’une diffusion massive des médias personnalisés de lecture et d’intermédiation du monde extérieur (smartphone Égo, tablette, ordinateur portable, lunettes, casque VR et audio) qui provoquent des phénomènes de bulles de filtrage, de déréalisations et de simulacres de vies. Cette asphyxie du social en l’homme, en l’enfant ou la femme, est renforcée de façon maximale par des logiques d’exploitation économique et idéologique, consistant à polariser au maximum les combats des idées et à les traduire dans des Institutions alternatives à des perspectives réelles et partagées de compréhension de la vie commune de l’humanité. Le noyautage idéologique, la pulvérisation de l’intérieur de l’Institution traditionnelle par des forces anti-démocratiques classées pour la plupart parmi les mouvements réactionnaires d’extrême droite, ont pour effet avec l’appui de puissances financières considérables de participer à ce mouvement de désagrégation et d’appauvrissement des réponses sociales organisées dans l’Institution.

Ici, la perte d’efficacité de l’État ou des Institutions en termes d’appui aux logiques de solidarité collective des Nations, (sécurité sociale, accueil et intégration d’une main d’œuvre étrangère, politique industrielle, politique environnementale, politique de santé publique ..) correspond symétriquement à la montée des vagues réactionnaires, antiféministes et antilibérales – cette fameuse « révolution conservatrice » – en tant que ces mouvements mortifères poussés par des élites ou une oligarchie technologique et capitalistique (qui représentent pour les plus fortunés seulement 1% de la population mondiale), admettent qu’une certaine xénophobie d’État puisse se mettre en place en même temps qu’une administration de la non-vie qui sacralise la réaction de repli et de rejet, et opère par l’exclusion et l’enfermement des groupes humains hors des services de la communauté nationale. Ici l’histoire du techno fascisme du XXI siècle est à mener avec le souci constant d’une focale méthodologique sur la manière dont ces mouvements réactionnaires effritent progressivement les liens sociaux en cassant les dynamiques de rencontres, détruisant peu à peu les liens organisés des êtres vivants, rendant plus difficile et moins encouragée la socialité de base de l’individu humain. La fragilité du lien – comme défaut d’ajustement de la société et de l’individu – doit devenir un sujet majeur de recherche en psychologie sociale, en philosophie du langage et en philosophie politique, comme en anthropologie sociale parce qu’il représente la grande question du XXI siècle ; « Comment (re)faire Société ? Comment bâtir, instituer ou hériter du commun de l’Humanité ? Comment encore se parler et se comprendre ensemble ? Comment préserver une coexistence des cultures et des langages ? »

Faire société est devenu plus ardu, moins désirable, du fait aussi d’une incroyable absolutisation du sens que donneront les partisans de l’extrême droite globale pour décrire leurs rapports soit disant authentiques ou vrais au monde ; ce qui frappe et déçoit considérablement c’est l’incapacité totale à envisager des notions philosophiques complexes et fortes comme la « relativité conceptuelle » ou la « symétrie véritative » ; selon le philosophe américain Hilary Putnam, nous n’avons pas de point de vue de nulle part – le point de vue de Dieu ou du parti – pour décrire absolument le monde ; la vérité dépend toujours de cadres conceptuels et historiques. Quand à la « symétrie véritative » qui est une notion complexe de linguistique ; elle permet la réciprocité de l’action par le verbe ou le raccord vers le commun, dans une confrontation d’arguments reconnus comme valides selon des critères de rationalité minimale et d’assertabilité garantie ; construire et hériter d’une référence commune [comme l’envisage le pragmatisme dans sa défense de l’enquête et de l’opinion ultime ; une tension délibérative et collective vers la vérité]. Par exemple, la campagne climatodénialiste comme la campagne antivaccins menées au sommet de l’État fédéral américain [dans quelle mesure ici le caractère officiel du « faux » – la négation du changement climatique – institue sa validité de manière automatique ?] par les Trumpistes correspond exactement à cette administration de la non-vie, issue d’une logique d’interactions collectives mortifères qui va consister à sacrifier l’avenir de la planète et de l’humanité au nom du confort de la famille idéologique Maga. Ici, la gêne du citoyen américain face aux actions répugnantes des Maga nous rappelle des possibilités de luttes et de résistances parmi les multitudes de groupes humains engagés pour mieux vivre et maintenir un monde de vies acceptable. Le capitalisme fossile tue peu à peu la planète et nos conditions de vie en tant qu’humanité ; le rappeler ne se fait et ne peut se faire en politique, que par l’enseignement des constats factuels scientifiques, dans la préservation d’un macro système d’intercommunications libres de l’information scientifique et technique (l’Internet).

Sous l’effet des paniques morales réactionnaires concernant la liberté sexuelle, la liberté reproductive, l’égalité de genre, le féminisme, la pornographie, l’homosexualité, le végétarisme, l’intersectionnalité comme études combinées des facteurs du racisme, ou la supposée cancel culture et l’indéboulonnable et populaire wokisme toutes provoquées par l’extrême gauche, des épouvantails sont créées de toutes pièces servant de pièces tactiques (wokisme, virilité, réécriture de l’Histoire …) dans des affrontements idéologiques de plus en plus constants et féroces, renforcés par la viralité des réseaux antisociaux et des médias passés sous la coupe de l’hyper-conservatisme religieux (Tik-Tok, X, Truth social, Fox News, C News …). Il est ainsi frappant et consternant de voir la collusion tacite des mouvements de l’ « Alt right » ou « Alternative Right » américains avec les fondamentalistes islamistes en matière de contrôle du corps des femmes et de pénalisation de l’homosexualité, dans cette vision rétrograde, dangereuse et bigote, le corps est protégé comme une empreinte divine et un réceptacle de Dieu ; il échappe à la volonté propre de la femme qui doit toujours se soumettre quitte à y perdre sa vie. De cette aliénation forte, participe tout un discours de repli ou de ré enfermement sur l’unité familiale qui cherche toujours à dégrader les mécanismes de solidarités sociales et symboliques [refuser ce qui provient de l’extérieur et de l’étranger] en bâtissant des silos d’identités et de rejets ; la société est vue comme une ennemie des droits naturels de l’individu souverain, replié dans sa propre famille ; la vérité est conspuée comme idéologie des pouvoirs de progrès, le droit positif lui même est perçu comme dangereux et doit être constamment amandé et réécrit au nom de sacro-saints principes idéologiques de l’extrême droite enfin l’Institution censée protéger et incarner le droit (le droit à l’éducation pour toutes et tous avec l’École et l’Université, le droit à un environnement naturel protégé pour vivre bien, les droits d’expression, le droit aux soins de qualité avec l’Hôpital, le droit à une justice équitable, le droit à une information libre …) est attaquée violemment.

Des sociétés désemparées et désagrégées sous la pression de guerres idéologiques et informationnelles et des mouvements de contrôle (in)humain des esprits – une remise en ordre de l’action collective en direction du pire pour l’humanité et la planète Terre – des sociétés humaines qui peuvent mourir, se disloquer sous l’effet des guerres matérielles et hybrides menées par les Empires, (Russes, Chinoises, Européennes, Turques, Coréennes, Iraniennes, Saoudiennes, Américaines, Israéliennes …), des sociétés enfin qui peu à peu perdent leur mouvement central de constitution par la raréfaction de l’expérience du contact sensible avec l’étranger et le pauvre, et l’interaction symbolique et diachronique entre différents groupes humains dans différents lieux et temps de l’histoire sociale ; tout l’apport de la relativité sociale et de la tolérance. Ce qui est perdue potentiellement, c’est la richesse du monde sensible et vivant, le commun et le rare, le futur désirable et la vie ordinaire, au bénéfice d’une supervision mortifère qui condamne les futurs de l’humanité pour engranger des bénéfices économiques et politiques à court termes. Ici le capitalisme fossile, le soviétisme, l’oligarchie techno financière et l’économie du langage capitalisé dans un régime de discours autoritaire entendent maintenir un vieux modèle de développement issu de la révolution industrielle, dans un monde de ressources finies et une transformation linguistique et numérique poussée par les Intelligences Artificielles Génératives (IAG) et la logique de performance ; modèle de l’extractivisme et autocratique dont les conséquences quotidiennes sont les destructions des espèces protégées, les phénomènes climatiques extrêmes (inondations, méga feux, sécheresses, tsunami ..), l’appauvrissement des capacités symboliques d’intercompréhension et de créativité sociale, la réduction de la biodiversité, l’acidification des océans, la destruction des forêts, le rejet carbone et la montée des températures, la fin du pluralisme démocratique … Refaire société doit donc devenir un impératif en terme de justice, de liberté, de langages et de morale et il n’est pas question d’admettre la condamnation des futurs de l’Humanité que promeuvent les réactionnaires, les technologues béats et les hyper-conservateurs.

Fragments d’un monde détruit – 181

Une forteresse numérique

L’effet du macro système technique – Internet des objets et Web sémantique – sur la capacité de lire et d’interpréter historiquement, des événements touchant le développement et le destin des sociétés humaines est comparable à un possible puissant repli et parcellarisation des champs d’expérience sur les individus internautes et Ego propriétaires de formes sensibles et intelligibles concurrentes. Mais cet effet d’atomisation des sociétés humaines ne peut être compris sans le renforcement d’une logique capitalistique des langages et des connaissances des groupes humains en tant que l’Internet est à la fois un espace de projection pure qui matérialise sous la forme de sites Web et de morceaux d’intertextualités, les cultures sociales et humaines et en même temps un espace de rétroprojection qui enfouit dans l’identité psychique, biographique sans possibilités d’extériorité réelles, des multiples histoires individuelles concurrentes. L’argument de la forteresse en philosophie de l’action et de la technique et anthropologie sociale et politique et pour l’interactionnisme symbolique est celui qui énonce quatre prémisses et une conclusion forte ; l’importance du langage ressaisi comme un code privé et d’une sémantique mentaliste, la diffusion massive des ordinateurs personnels devenus des terminaux interconnectés dans l’espace mental privé, les miroirs conformant induit par les langages artificiels de type IAG [on ne discute pas avec une IAG, on attends que sa propre réponse au monde soit perfectionnée, finalisée et capitalisée par une prothèse électronique et algorithmique reprise par une exploitation économique de traces], le repli égoïste de l’hyper-capitalisme de l’Ego et de la prédation, ont pour effet de sérialiser l’espace temps socio-symbolique en transformant l’agir en commun en milliards de petites réactions privées soustraites à la volonté politique ou aux logiques d’enquêtes et de délibérations collectives en démocratie.

La privatisation des communs et des ressources pour vivre des sociétés humaines (eaux, langages, électricité, air, animaux, océans, raisonnements, forêts, nourritures, temps, logements, espaces, affections …) est construite autour de la norme générale du profit comme norme historique du capitalisme et dont la force d’imprégnation dans les comportement individuels des acteurs engagés sur des marchés d’échanges de performances, se remarque même dans leurs réponses les plus ordinaires ; le capitalisme autoritaire comme forme dangereuse d’exploitation des forces de travail et des ressources naturelles ajoute à ses gammes de régression éthique au XXI° siècle, l’exploitation des langages artificiels et des écosystèmes numériques fabriqués dans une logique de prédation des cognitions, des expressions et des affections trans-individuelles. Ici le temps numérique cherche à tuer le temps historique parce que la connexion instantanée au macro système aboutit à cette incroyable autophagie du présent absolutisé – l’individu fournit à la machine ses capacités propres en échange de la vision con-formatrice d’un pur médium de rétroprojection qui reste figé dans un espace-temps virtuel –-un présent massif – et dévore en retour les capacités d’expression de l’individu. Ce mouvement de bouclage de l’individu dans une mono-version toujours connectée de lui-même sur des réseaux asociaux, accompagne et renforce la violence égotique, en même temps qu’il permet la destruction progressive des logiques du commun par affaissement des valeurs politiques et éthiques et des Institutions traditionnelles (État, Associations, Entreprises) au bénéfice du capitalisme liquide ; numérique, financier, fossile. L’effet de pulvérisation des liens sociaux symboliques induit par le capitalisme numérique a donc aussi cette conséquence de rendre plus vulnérables les conduites de suivi des règles comme les comportements individuels qui franchissent un certain nombre de lignes rouges du conformisme ambiant.

Dans ces perspectives sombres et majeures d’une possible désintégration forte des sociétés humaines, retrouver les espaces et les temps des communs consiste bien souvent à travailler l’art des situations et des remises en scènes des cadres de l’expérience collective (Goffman). Réinscrire l’action humaine dans une sorte de situationnisme méthodologique en tant que ré éprouver le lien social et symbolique qui unit des individus par la participation de tous, à la restauration de la logique naturelle de constitution des réponses de l’être vivant, c’est toujours réaffirmer avec force, la primauté de la société sur l’individu ainsi que la priorité des processus de communication qui sont importés dans l’individualité et construisent la réponse du Soi et le rapport à soi. Les sociétés humaines depuis le développement massif des ordinateurs et des prothèses électroniques de toutes sortes sont transformées de l’intérieur de leurs espace-temps sociaux symboliques historique ; d’abord par ce phénomène de fixation sur un présent de contrôle des individualités (être connecté en permanence par le smartphone, travailler dans l’écosystème numérique, tirer sur sa laisse digitale, se plier aux logiques de fonctionnement technologique des outils), ensuite par la friabilité subséquente du lien social symbolique au vu de l’affaiblissement des expériences de contacts physiques, des interactions proches, face à face, et de l’appauvrissement des expression humaine sous l’effet d’une prise en charge maximale des langages de l’interaction par l’Internet et le Web sémantique, enfin par la peur, la faiblesse organique, la misologie et la haine grandissante de la forme du politique comme effort délibératif et tension réflexive vers l’extérieur (« the lives from us are outside »).

Le capitalisme fossile, linguistique et de prédation qui embarque les technologies d’indexation des objets du monde, – par l’effet d’assujettissement du soi – devenir sujet du vecteur technique d’enfermement égotique, symbolique et capitalistique – a ainsi pour conséquences de fournir clés en main des interprétation disponibles du cours de l’Histoire, en cherchant toujours à minimiser les efforts de recherches personnels, et les tentatives de construire des réflexions originales, dissidentes ou de bâtir des mouvements collectifs d’opposition. La forteresse numérique prévoit donc pour sa défense des stratégies d’enfermement par les bulles de filtrage des réseaux asociaux, des logiques de canalisation des forces sociales vers l’exploitation économique pure, des techniques d’uniformisation de la forme expressive humaine, enfin des savoirs détruits ou transformés en packages de données exploitables par des machines (systèmes de langages artificiels, administrations d’États autoritaires, corporations mutiques et identitaires …) Les managers des âmes customisées ont pour responsabilité des supervisions d’activités d’échanges de forces, l’alignement de tous les rapports à soi par les normes du capitalisme, et la pérennisation de modèles de surveillance à l’intérieur des complexes de tri ou des machines de pouvoir. Ici les visages et les silhouettes des opposants sont scannés, numérisés, enregistrés quelque part dans la machine du pouvoir ; la technique de bio marquage sous des prétextes médicaux ou idéologique sécuritaires, fonctionne comme une bio stratégie de surveillance, dans le sens d’une identification nu-métrique des corps dissidents, leurs éliminations étant la suite logique d’une identification forte dans les systèmes de contrôle.

Dans l’Empire des forteresses numériques, l’invisibilisation de territoires entiers par la propagande (Ukraine et Gaza en sont des illustrations majeures) d’États autoritaires ou de systèmes totalitaires aboutit à ce masquage du réel pour des territoires devenus négatifs ou dont toutes informations encore prises sur les terrains d’enquêtes et d’observations par des journalistes ou des ONG sont redéployées et corrompues dans la logique de la propagande nationaliste et idéologique, basée toujours sur le secret de l’information critique. Ainsi la descente vers l’ordinaire demande la pénétration d’une couche ferme et épaisse de langages tactiques, issue d’une sémantique du pouvoir total construite sur la sécrétion des leurres et des contre-mesures. Nous partons toujours d’un reportage aux langages froids, adaptés, techniques d’une exposition journalistique « mainstream » pour ensuite descendre peu à peu vers les expériences et les expressions de la vie ordinaire des populations et des individus ; leurs contacts avec un milieu vivant, leurs langues, leurs arts, leurs corps et leurs technologies, leurs capacités de survie et de création formelle … Le Ministère de la Vérité dans « 1984 », [1949, George Orwell] doit nous apprendre à contrario les techniques de falsification des faits, de la langue et des événements d’une guerre hybride et d’une guerre culturelle et symbolique ; ainsi penser à cette notion incroyable de « Vérité historique » défendue par les trois Tyrans actuels parmi les plus dangereux (Poutine, Xi Jinping, Trump), c’est se rendre compte d’une possible ou secrète incommensurabilité entre nos mondes respectifs ; incommensurabilité mythique qui sert les intérêts de la tyrannie aux dépens des populations. Ainsi plusieurs forteresses numériques peuvent coexister avec des éléments d’accord minimal entre Tyrans, dont l’objectif principal est toujours de se maintenir au pouvoir à n’importe quel prix, y compris celui de la guerre perpétuelle en périphérie.

Fragments d’un monde détruit – 180

Conformisme & Autocratie

Une puissance de conformation extérieure est toujours à l’œuvre à l’intérieur de certaines voies de construction d’une administration psychopolitique des vies humaines et des machines en tant que ses membres doivent respecter à tout moments, dans tous lieux, un courant d’idées, de réactions émotionnelles et de sentiments dits moraux et conformes au courant majoritaire ou à la tonalité dominante du spectre décisionnel incarnée de manières multiples par le psycho-pouvoir. Cette émergence d’un milieu de vie contraint pour une forme déployée dans ses limites et ses dynamiques de structures internes accomplit l’imposition d’une même transcendance forte de l’autorité centrale, vis à vis de ses membres assujettit à une sorte de programme psychopolitique de surveillances, d’exclusions et de punitions. Les administrations psychopolitiques des sociétés de contrôle à haute intensité présentes dans les systèmes totalitaires (Chine, Russie, Inde …), – pour un pouvoir autocratique – sont fabriquées en vue d’une étroite adhérence des corps et des âmes comme mouvements orientés, enfermés dans une ligne spectrale invisible qui apparaît ou se déclenche à chacun de ses franchissements volontaires ou involontaires. Ainsi il est très fréquent de saisir par une impression vive et forte, la solidité de l’autorité et du psycho-pouvoir, lors d’une discussion ordinaire entre des protagonistes d’une situation de jeux, qui subitement identifie un enjeu stratégique du maintien du pouvoir et par là exclut la critique ou le jugement différent. La pression sociale, d’invisible, de latente ou de cachée, surgit ainsi soudainement, brutalement, et se manifeste, pleinement expressive, dans la conduite ordinaire du citoyen dite conforme ou difforme, adéquate ou ajustée ou/et marginale ou en écart à la ligne de jugements du pouvoir.

Cette puissance de conformation de l’individu comme renforcement des mécanismes sociaux d’adhésion des groupes humains à un corpus idéologique maintient une certain forme sociale dans un milieu vivant, tout en ressaisissant l’impression vive du pouvoir à chaque ligne de l’architecture psychopolitique franchie ou ignorée par des dissidences. Plus simplement, plus ordinairement, la conformité est un lieu commun en psychologie sociale et une symbolique majeure de l’efficacité d’une application programmatique par un gouvernement qui compte sur l’appui de la masse pour transformer la décision, la diffuser dans tous les lieux du pouvoir (Institutions, Médias, Armées, Partis politiques, Réseaux sociaux). Ici le « modus momentum » – la modalité temporelle de l’action – est toujours une clé importante de l’efficacité d’un pouvoir dont la propagande doit se diffuser par les canaux adaptés, à des moments stratégiques, à l’intérieur de situations de jeux de pression, spécifiques, et en s’appuyant sur le confort du conformisme de masse, la « grégarité » et le nivellement des langages de construction de l’identité du soi. Les archipels de l’Autorité centrale incarnés par des regroupements satellitaires dans un réseau numérique constitué, appuient cette programmatique de la puissance de conformation ; chaque site de pseudo informations pénétré par exemple par le pouvoir impérial russe ou chinois change de nature par le degré de redirection de la décision collective ou de l’orientation critique du site et de ses acteurs, pour rapprocher ceux-ci des vues stratégiques de l’Empire.

La production de la puissance dans une psychopolitique de contrôle et de manipulation, induit ainsi dans les démocraties libérales, la possession de l’intérieur des sites Internet d’un style d’orientation idéologique et d’un style de redirection des interactions distantes/proches, pour reprendre celles-ci comme le fait la pieuvre Mafia par une diffusion lente du pouvoir d’aveuglement, – l’encre noire de la tyrannie – et faire de ces sites des outils périphériques d’allégeances de la politique de la puissance nationale. L’exclusion digitale est ici un des moyens d’incarnation de la puissance par la forme sociale coordonnée et mouvante dans un milieu de vie lui même transformé ; elle se traduit par une progressive invisibilité des acteurs opposant.es du pouvoir, insensibilisation de la masse pour les voix et les corps de ces opposant.es, pour finalement permettre soit leurs suppressions physiques par déportation, soit leurs élimination symboliques par négation de leurs formes d’expressions et de leurs territoires. La peur ici comme toujours dans une tyrannie est une arme décisive de conformation – la faiblesse humaine ou l’acrasie [la faiblesse de la volonté] jouant ici, un rôle social, économique, adéquat et utile pour permettre une homogénéisation des jugements, des corps, des expressions et des sentiments dans la construction aliénante des rapports à soi des individus assujettis à la puissance de conformation. J’ai peur d’être différent.e et par la même de devenir un objet de moqueries, de rejets, d’opprobre et de honte sociale ; je veux être aimé.e par les autres, je veux réussir ma vie, j’ai peur pour ma vie et celle de ma famille ; seul un État fort peut m’apporter la sécurité et le bien-être par ces temps troublés. Ici la droite extrême et l’extrême droite en Europe accomplissent les rêves des pouvoirs totalitaires Russes et Chinois ; la critique du social étatisme, le droit à la ressemblance ou le conformisme légalisé, la haine de la différence et de la liberté individuelle, et en même temps la création du compte social individuel ou l’identification fasciste des individus par l’Etat.

L’indice de pénétration du pouvoir dans le corps humain est alors bien ce conformisme horrible dont les types d’expression correspondent le plus souvent à la facilité et à la lâcheté venues du groupe le plus fort dans la société de contrôle et cette traduction organique et digitale du pouvoir permet à celui-ci de s’exercer partout, dans toutes les strates sociales, à tous les niveaux même les plus intimes du citoyen ; le pouvoir suinte des murs comme le Télécran de « 1984 », il se diffuse dans les réactions primitives de joie, de colère, de crainte ou de haine et manipule les âmes à des fins encore une fois d’homogénéisation et d’uniformité des réactions de masses. Il est cruciale pour l’Empire de lever des adhésions de masse comme on soulève des armées pour faciliter ses politiques d’emprise et d’expansion hors de ses frontières ou à l’intérieur de ses frontières – faire bloc ensemble et fissurer le bloc ennemi. D’où cette impression désespérante du manque de capacités de la démocratie comme forme vivante de jugements et de réactions, à s’opposer à ces régimes totalitaires du fait du libéralisme politique qui maintient une pluralité d’opinions, une liberté d’expression et une sécurité sociale et économique dépendantes d’un régime de normes et de lois, d’une délibération collective et d’un gouvernement et des institutions constitués démocratiquement. Cela montre toute l’importance et le « pharmakon » de la force réglementaire de l’Europe comme puissance normative, influence historique, forme politique et éthique de coopération et de délibération transnationale, malgré ici des mécanismes de décision sans doute encore inadaptés (la faiblesse démocratique, l’absence de présidence unifiée en plus du manque d’intégration politique forte de l’Europe fédérale).

La force contre le droit, le langage de la puissance contre le langage ordinaire, la traque de la dissidence dans les réseaux informatiques, la voix unique ou la voix de son maître, contre la plurivocité des drames internes aux êtres vivants et aux machines, enfin finalement la conformité de masse comme mécanisme du contrôle ultime qui se joue dans le cœur de l’individualité, dans son psychisme même, parce que le psycho-pouvoir se consolide dans chaque corps, chaque âme, chaque décision – même semble t-il la plus éloignée de l’Autorité. L’affrontement de Nations, l’insensibilisation aux souffrances, l’ignorance organisée des transformations climatiques et énergétiques et le rapport de forces semblent tous les quatre plus faciles à mener que la négociation et l’expression du drame humain ; chaque Nation prise dans son repli égoïste a peur de la guerre et de la dévastation conséquente à la guerre. Des vies humaines sont en jeux, et malgré l’exposition de la vie en guerre, la propagande de l’Empire, masque, dissout, impose la faiblesse de volonté, permet à la force de s’exercer en toute impunité. Faire la guerre à l’Empire, mener la guerre électronique et hybride, imposer de lourdes sanctions économiques, transformer les pouvoirs de la règle et de l’adhésion de masses au pouvoir en Russie ou en Chine, mobiliser des forces d’opposition internes, répliquer une guerre informationnelle, d’infiltrations et de concepts, de matériels et de positions, en resituant nos forces dans la logique d’action et de négociation de l’Empire.

Le futur de la paix en Europe est ici directement mis en cause par la Russie au travers de l’Ukraine depuis le 24 février 2022 et depuis avril 2014 et le Donbass.

Fragments d’un monde détruit – 179

Documents – Automate

Quand l’automate de génération de textes aligne par un calcul algorithmique, une série d’occurrences parmi les plus probables derrière chaque nouvelles phrases, la ligne de résultats qui apparaît sur l’écran en réponse à la requête prompt, est une ligne de codage alphabétique et mimétique, dénuée de tout contextes de réception et de processus d’intercompréhensions organiques et culturelles. La forme machine n’a rien appris, ne comprend rien, n’a formé aucune représentations claires de l’inscription dans nos usages sociaux des intertextualités humaines ; ses réponses n’ont aucune valeurs, ni autorités ; c’est un processus d’alignement de la forme de raisonnement mathématique dite universelle sous l’effet mécanique de l’échange de prompts. Le miroir conformant de l’automate tient à cette redoutable déférence ou zèle idiot de l’outil ; la machine sort ce que l’être humain veut lire à l’écran et à l’évidence par l’application, d’une règle grammaticale rigide et absolue, l’automate agit dans un monde parallèle, exsangue, vide, neutralisé, sorti à l’instant du résultat, de toutes situations de jeux de langage historiques. C’est ainsi que l’expérience du corps propre ou de la volonté propre, – les sites naturels d’inscription de la langue humaine – sont systématiquement exclus d’un échange purement économique ou capitalistique avec l’automate de tri.

Et notre rapport à la puissance mimétique de l’automate est ici central du point de vue d’une politique de la communication et des systèmes de mises en ordres des activités des agents économiques et sociaux. Car il s’agit bien toujours d’une faille ou d’une fermeture exercée par la puissance de conformation, l’outil ne se fatigue jamais, il reste disponible à tout moment et génère des morceaux de textes grammaticalement et logiquement structurés à la perfection, il est cette vision rentrée dans un miroir et qui ne peut plus s’échapper : un monde d’obscurités et de fusions illusoires. Mais les Intelligences Artificielles Génératives (IAG) peuvent rendre des services appréciables, dans leurs translations sociales et politiques organisées et réfléchies éthiquement dans certains contextes d’interactivités ; la faiblesse du modèle de l’ingénieur reste ici, l’absence de considération pour les capacités de compréhension humaine et la non prise en compte des usages humains et sociaux réels des machines. Les différents langages artificiels interactifs (images, sons, vidéos, textes, codes) s’ils sont enfin compris comme des moyens d’exploration de la vie par leurs formidables capacités d’imaginer la vie humaine, doivent être repris dans une expérience de l’action qui fait la part belle et significative à « l’instrumentalité orientée usages » du langage étudié.

Ici la notion d’usages de l’information est devenue centrale pour caractériser l’expérience des utilisateurs ingénieurs du prompt, tant et si bien que la fabrication des méthodes efficaces du « requêtage » dans l’outil IAG devient un enjeu central de maîtrise de ses activités et d’autonomie décisionnelle et économique. Des professions deviennent centrales pour organiser et structurer l’information dans les sociétés privées, les groupes publiques, les Musées, les Bibliothèques ou les administrations de l’État ; notamment les ingénieurs documentalistes par ce qu’ils ou elles travaillent au final sur une forme document comme cadrage et organisation des données techniques et scientifiques i.e. capacité formelle d’expression de l’intelligence collective au sein d’une organisation humaine. Le document plus que la donnée brute, c’est l’art d’organiser, de structurer, de diffuser l’information à l’intérieur d’un plan d’actions et de coopérations ; en utilisant des moyens techniques adaptés (GED, Bases de données, Plate forme coopérative …) et en considérant les transformations sociales symboliques liées à l’exploitation informatique et politique du document.

Il est facile d’imaginer le réel possible d’une prise en charge exhaustive par l’IAG de la production documentaire d’un entreprise, tant au niveau des techniques d’indexation automatique par le scan des métadonnées, de la ventilation dans des tables de ces données, et de la génération automatique de n’importe quels modèles de documents techniques ; il est plus difficile d’engager la question de l’automatisation des systèmes d’information et des processus de gestion documentaire, sans les ingénieurs documentalistes, ceux et celles là mêmes qui comprennent les enjeux stratégiques de l’information en entreprise ou dans l’administration. La question du droit d’accès aux informations et de leurs coûts de production et d’utilisation en termes de responsabilités Qualité, Hygiène, Sécurité et Environnement (QHSE) est ici centrale de même que la question des protocoles de diffusion ou de transmission de l’information (quoi, comment, pour qui, sous quelles conditions, avec quels moyens, quels impacts pour les milieux, pour quelles fins) comme la question des règles qui permettront à un processus de gestion documentaire de devenir central au cœur de l’organisation en faisant coopérer les acteurs/actrices de systèmes d’information dans leurs situations de travail concrètes. Ici la logique managériale héritée du vieux management par objectifs adaptés aux modèles de standardisation de l’activité économique (Taylorien) ne peut pas se renforcer sous le prétexte de l’automatisation par les IA sans détruire des emplois et exiger encore plus de perfectionnement dans le travail humain (cognitif, relationnel, affectif).

Penser à un management par processus, valeurs et règles, devient ici décisif d’une approche compréhensive et situationnelle des acteurs et actrices du monde du travail, – qui tient compte du sens que les individus donnent à leurs actions – pour ouvrir la question de l’automatisation hors d’une frontière d’utilisation des IAG, artificielle et erronée, ou enfermant l’activité d’une société à l’intérieur des possibilités techniques et fonctionnelles pures des machines. (1) Processus suivant des normes d’activités existantes et reconnues qui encadre l’activité du management hiérarchique et opérationnel (2) Valeurs selon des engagements sociétaux majeurs liés à l’adaptation des formes organisées et l’atténuation au/du changement climatique, ou selon des orientations économiques, sociales et politiques claires en faveur de la justice et de la démocratie, (3) Règles parce qu’une conduite de suivi des règles correctement comprise s’appuie sur un milieu de travail dans lequel collectivement des standards de correction de comportement sont suivis, que vont exprimer à de multiples occasions, pour de nombreux exemples, des attitudes justes, des impulsions de coopération et des logiques d’innovation et d’hybridation. Ainsi un processus d’automatisation complexe de tâches, par des systèmes d’information interopérables et l’intervention des IA ne peut pas se faire sans respecter une certaine logique des usages sociaux humains des machines à partir d’une échelle d’analyse placée au niveau des situations de travail et du document final ; elle ne peux se faire non plus hors d’un modèle de management à triple entrée – Processus, Valeurs et Règles qui sorte les activités d’objectifs fixes et inatteignables sans cesse repoussés pour faire entrer l’organisation humaine dans des lieux et des temps de coopération raisonnable et éthique, passés entre les vivants et leurs machines.

Fragments d’un monde détruit – 178