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– « In my father’s love » –

L’insidieux poison néo-fasciste glissant dans les circuits médiumniques de la Médiacratie facilitant la prise d’audimats et la capture des jugements auprès de télé-consommateurs et agents informationnels d’une acceptation reconduite des mouvements antidémocratiques européens et américains (Identité et Démocratie (ID) en Europe, MAGA, Heritage Foundation, Techno-oligarques et « Lumières sombres », Rassemblement National, Alternative für Deutschland, Fratelli d’Italia, Fidesz en Hongrie, Vox en Espagne, groupuscules d’extrême droite …) accompagne un mouvement fascinant d’inversion des valeurs traditionnelles qui permettaient jusqu’il y a peu, un repérage des positions idéologiques, historiques, éthiques des mouvements officiels prétendant organiser la vie sociale, culturelle, politique et économique. Le meurtre d’un jeune militant d’extrême-droite à Lyon – un meurtre d’un jeune homme toujours illégal, imbécile et scandaleux – s’est conclu par une organisation sidérante de violence symbolique symétrique et aussi scandaleuse d’une minute de silence par les représentants du peuple français dans une assemblée démocratiquement élue ; que de renoncements lâches, que d’insultes devant l’histoire et que d’inversion du sens des valeurs, des choses, des événements et du sens des mots. L’histoire récente ne doit pas être méprisée à ce point par un personnel politique pleinement en capacités techniques et en charges éthiques de la transmission des gestes démocratiques ; c’est à dire des gestes symboliques importants qui renforcent et font pérenniser la forme de vie démocratique. L’extrême droite tue et exclue à proportion sans égale par rapport à d’autres mouvements politiques et cela depuis longtemps, depuis sa montée en puissance dans les années 1930 en Europe et l’acmé de sa prise de pouvoirs qui a conduits – souvenons-nous en – à des guerres, des génocides et des crimes effroyables contre l’humanité. Une généalogie sociale et culturelle de l’extrême droite – actuelle – permet une claire vision de ses filiations historiques.

Ici la banalisation du mal fasciste s’accomplit en toutes puissances médiatiques et technologiques sous l’effet d’une pénétration lente depuis 30 ans des conduites de masses et d’un conditionnement des pensées identitaires liées à un anticommunisme primaire et à un rejet de la mentalité socialiste et libérale ; on cherche toujours à atteindre le cœur du moteur de la vie sociale et démocratique – le fait de la Société humaine, le lien social –  par un populisme souverainiste, une xénophobie d’Etat, la stigmatisation des pauvres et le rejet de l’aide sociale et transnationale par le discours sur l’assistanat, la tradition et la Nation, l’exclusion des homosexuel.les perçus comme des déviants naturels (l’Afrique est ici particulièrement touchée par la traque organisée des gays et la qualification de l’homosexualité comme crime contre l’ordre de la nature ; un ordre hérité de Dieu) … L’espèce de lent meurtre symbolique de la forme démocratie se fait continuellement par le relais des proxys idéologiques d’une extrême droite globale, partout à l’œuvre et à l’intensité d’actions et d’influences libérée et décuplée depuis l’invasion de l’Ukraine par Poutine le 24 février 2022 et le retour de Donald Trump et de ses monstres idéologiques, au pouvoir fédéral aux États-Unis le 20 janvier 2025. L’arrière-plan de l’histoire idéologique et guerrier se meut avec lenteur, il est traversé par des forces anti-démocratiques, qu’accompagnent et renforcent de puissantes Médiacraties ; i.e. des constellations de sites Internet, de groupes médiatiques et financiers (V. Bolloré, P. E. Sterin, D. Trump, J.D. Vance …), d’influenceurs masculinistes et racistes, d’organisations religieuses réactionnaires (qu’elles soient à l’intérieur des religions, des voies traditionalistes exclusives de l’anti modernité ; catholiques, islamistes, juives, hindouistes, bouddhistes …)

Ce lent mouvement du cadre historique est provoqué par des lignes de projections du passé vers le futur (et inversement dans une rétroaction positive) proches, sur la réalité sociale et politique que nous vivons en Europe ; des échos et des ressemblances entre différentes périodes sont ainsi légions – 1930-1939 / 2022-XXXX -, ils s’apparentent à des lueurs au fond d’un horizon que nous sociétés humaines, ne voulons pas voir, ni sentir, ni penser ; comme des idéo-drames figés par des alertes angoissantes et bien incarnées, des séries de bouclages historiques de contrôle et d’adhésion des forces politiques sur le présent d’une vie démocratique affaiblie et attaquée de toutes parts. L’autre versant de la question du fascisme latent et résurgent en 2026 en Europe, en Russie et aux États-Unis, est celle de la persistance de la figure du chef, de l’homme fort, du diktat providentiel, de l’élu dirigeant tenant sa légitimité de Dieu et des mouvements critiques des masses ; une proto-figure mythique qui s’impose naturellement dans le chaos libéral et démocratique, afin de restaurer la Nation, l’ordre souverain d’un peuple mythifié, aux racines idéologiques obscures, glorifiées par des chants et des rites sociaux de passages et de dressages de la jeunesse. Les vices des faibles (tous ces humains-cochons pour le tyran Poutine) sont identifiés, repérés, classés puis font l’objet d’une haine continue et la promotion de la stigmatisation légale dans un droit de la force et de la guerre de tous contre tous ; le repli sur un chacun pour soi issu du capitalisme de prédation est facile, pratique et bien commode pour installer la dynamique fascisante de masses.

L’héroïsme viril est impatiemment attendu, la force masculine et la cage d’acier, le commandement de l’élite techno-oligarchique ; le pacte du diable fasciste, le pacte faustien économe en efforts de réflexions : ma sécurité civile à tout prix contre l’abdication de mes libertés et des dignités humaines peu commodes. En ce sens et aussi comme un des caractères majeurs de cette pénétration des forces antidémocratiques, le savant mélange des genres entre un antiféminisme primaire hérité d’un balancier historique aux États-Unis et la protestation outrée contre le sens d’une transition climatique et énergétique clairement niée et refusée (retour sur l’arrêt Roe versus Wade, 22 janvier 1973, exclusion des termes des recherches scientifiques orientées vers la lutte contre le changement climatique, la promotion de la santé humaine et les études de genre, affaiblissement des Sciences Humaines et Sociales (SHS) et du spectre de l’éthique sociale ; éthique des vertus, éthique conséquentialiste, éthique du care, éthique Kantienne et éthique réaliste et minimale ; toute les versions éthiques de la réflexion sociale et politique ….) Le négationnisme historique est là une caractéristique importante du mouvement néo-fasciste contemporain, – la relecture de l’histoire et le confusionnisme idéologique – et le décryptage des stratégies d’imposition d’une forme politique réactionnaire et fasciste doit faire appel aux ressources de l’intelligence collective et à ce courage de la délibération démocratique qui peut être encore rendu possible dans les institutions d’un pouvoir démocratique légitimé par le peuple.

Ici pour caractériser ce mouvement techno-fasciste par sa primitivité essentielle, nous pouvons aligner une série de termes-forces comme des armes rentrées dans l’argument dirigé contre les forteresses fascistes, capitalocènes et technologiques ; forteresses qui ambitionnent d’enfermer les mouvements démocratiques de l’histoire et de les fixer à un appareil idéologique de contrôle et d’emprise de masses. La nécro-économie de la conduite fascisante consiste à promouvoir dans une version remaniée de la révolution nationale française, la famille traditionnelle, le rôle du père-dieu comme chef de famille et reproducteur-star, la glorification de la patrie contre ses ennemis intérieurs et le parti de l’étranger, le travail et le mérite aux prix du marché et aux salaires comme un marqueur d’exceptionnalité et d’éligibilité à une vie après la mort et surtout le retour à un âge d’or ; l’espèce d’utopisme à l’envers, si monstrueux et hideux ; vers ce qui n’a jamais existé autrement que dans une traduction ultra-violente d’une idéologie et d’un fantasme d’extrême droite. L’inversion des valeurs consiste à renverser le sens des mots comme l’a si brillamment montré George Orwell dans « 1984 » (1949) ; la guerre, c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force … Inverser les valeurs veut dire ramener toute la couverture de la Médiacratie contemporaine (réseaux asociaux, cluster de télévisions, cultures institutionnelles …) vers des positions et des articulations d’actions politiques et économiques en faveur de la version fascisante et totale de l’histoire ; prétendre que la forme de vie de la démocratie est trop faible devant le procès de l’histoire, que le « gouvernement des juges » comme ils ou elles osent taxer de ce qualificatif censé être un stigmate ou une insulte, l’administration normale de la justice ; empêche le droit de fonctionner à pleine puissance contre l’éthique et la morale (l’inspiration du juriste allemand Carl Schmitt et ses rapports au nazisme doivent être ici importants pour notre compréhension du droit des plus forts, des techniques de conservation du pouvoir et de l’emprise de l’Etat).

Les droits des plus forts à commander aux plus faibles, comme un héritage de la brutalité physique et virilisante, un héritage de nos racines biologiques de races supérieures, de gloires et de morales religieuses catholiques ; ce sont des caractéristiques complexes de la pensée fasciste, qui doivent être pris en compte dans la qualification du techno-fascisme culturel, contemporain ; celui-ci exploite l’angoissante question de l’avenir écologique, se plie devant la volonté impériale des puissances russes et américaines, câline les forts dans le sens d’une emprise psychique collective et détestent les faibles qui coûtent aux systèmes politiques, religieux et sociaux-naturels. Quitte à renoncer collectivement à sa propre liberté autant faire allégeance à une puissance impériale qui me garantit ma propre sécurité quelles que soient les conditions d’exercice de la psychologie du contrôle et de la puissance, par le conformisme et le repli sur soi. S’il s’agit de mener des guerres en périphéries de l’Empire, je ne veux pas être correctement informé par des médias et une presse libres, je préfère avaler brutalement la version officielle – sécurisante, toujours égale, identique et numérisée -, et la traduire quotidiennement dans mes jugements, mes expressions, mes émotions et sentiments, tous mes actes de discours.

La protection de sa propre famille biologique, le négationnisme climatique et historique quitte à tout prendre du techno-fascisme autant prendre ses volets les plus séduisants ; les sorcières féministes, incroyablement punitives, exclues des champs des réflexions sur la famille, l’écologie du drame permanent et de la punition, la sexualité libre, tant redoutée et l’affirmation de son propre corps et le contrôle des naissances, l’éducation libérale, le soin aux plus démunis, la santé publique, la liberté politique, l’esprit libéral ; tout cela qui est inutilement agressif et complexe peut faire l’objet d’une politique d’exclusion massive par la propagande d’État et les droits des plus forts à organiser la société humaine et sa morale civile. Inverser les valeurs (le Tyran a toujours raison à l’instant T du médium, seule compte la conservation du pouvoir …), détruire la forme de vie démocratique, commander l’assujettissement des peuples aux forces réactionnaires de l’histoire, représentantes de la défaite morale, – l’esprit de Munich et la panique devant la guerre -, et commander le fier avenir des sociétés de l’Empire du contrôle, néo-fasciste et techno-programmatique ; l’asocialité des temps futurs niés pour les êtres humains ; l’éternel présent du contrôle et de l’assujettissement.

Fragments d’un monde détruit – 197

Lady Bird

« Lady Bird » de Greta Gerwig, sorti en 2017 aux États-Unis, ressemble à ces films qui vont toucher nos cordes sensibles et humaines et la relation qui nous lie nous tous, – ensembles – êtres humains, pour tout nos débuts dans l’existence avec l’éducation d’une jeune enfant vers l’âge adulte. Christine Mc Pherson (17 ans) se fait appeler « Lady Bird », (elle est jouée par l’actrice irlandaise – américaine, Saoirse Ronan, toujours formidable, Golden Globes 2018, meilleure actrice pour ce rôle) ; c’est son nom de scène, un pseudonyme pour sa vie, celui qu’elle s’est donnée elle-même pour incarner une différence, une identité sienne au cœur d’un milieu un peu conventionnel ; Sacramento, le Lycée « Immaculate Hearth of Mary », les cours rébarbatifs, une meilleure amie Julie et une relation à sa mère Marion Mc Pherson (incarnée par Laurie Metcalf) toujours insatisfaisante pour elle-même. Sa maman est très exigeante et ne sait pas comment exprimer ou manifester son amour bien réel pour sa propre fille. Plusieurs scènes vont matérialiser cette relation empêchée dans le film : le choix d’une robe pour le bal de fin d’année, la dispute introductive du film où la mère refuse d’entendre parler du souhait de sa fille d’aller à l’université dans « une ville culturelle » de la côte Est ; c’est trop cher, trop dispendieux, trop éloigné de la « forme de vie » de la famille et des capacités financières du père. Mais Lady Bird veut partir de Sacramento – quitter un destin tout tracé à la FAC du coin et à son horrible diplôme d’agriculture – et faire ses études sur la côte Est (New-York est l’endroit rêvé ..), elle est littéralement un oiseau dans son nid un peu conservateur et triste, prêt à s’envoler ailleurs et à faire l’expérience de la vie.

Elle aime la lecture, la musique, le théâtre, rencontre un premier garçon sensible, puis le quitte, le garçon découvrant son homosexualité. Le père est un homme si gentil, un peu effacé, toujours là dans les moments de crise naissants entre la fille et la mère. Ce qui est important dans ce portrait subtil d’une jeune adulte américaine de Sacramento, c’est tout l’art de la conversation des corps et des âmes, qui se glisse dans des moments privilégiés ou intenses de la vie ordinaire de Christine ; vivre dans une famille recomposée, embrasser pour la première fois et ressentir l’immense soulagement du premier contact intime entre deux corps et deux esprits, regarder les étoiles la nuit, allongée en compagnie de son ami, faire l’amour pour la première fois et en faire l’affaire de sa seconde vie, reconnaître les normes sociales naturelles qui prescrivent un certain nombre de conduites de jeunes filles (cool ou pas cool, méprisé, méprisant, riche ou pauvre, inclure ou exclure … le rôle de sa nouvelle amie Jenna est important, il montre cette force du conformisme social). Ici le film restitue parfaitement, la gêne sociale ou économique – sans parler de honte – ressaisie comme marqueur d’exclusion et de mensonges un peu regrettables ; cacher sa maison, sa famille recomposée un peu étrange, son lieu de vie, jugés trop pauvres ou anormales, par rapport aux standards de nouveaux « amis ».

L’aspiration de Lady Bird est celle d’une émancipation ordinaire, depuis un milieu catholique, son école privé, sa ville de Sacramento, ses coutumes civiles, son école et ses sensibilisations officielles d’un autre âge (contre l’avortement, la sexualité libre …) ses bonnes sœurs gentilles mais comme enfermées dans un autre monde que le monde rêvé, un monde de souffrances économiques et culturelles et une source de remords et d’exclusion qui montrent toute l’importance du désir d’émancipation de Christine. Ce qui est remarquable c’est la manière dont chaque micro événements de la vie de Lady Bird est montré par la réalisatrice comme témoin passeur d’un possible basculement de cette jeune fille dans une vie adulte future qui saura faire la part entre ce qui est à garder comme valeurs (l’amour de la famille, la protection, l’héritage de ses liens …) et ce qui est à transformer (l’ouverture vers d’autres cultures que la sienne, la créativité sociale, l’amitié différente, la société et l’amour charnel …) En ce ce sens, le film condense en 1h33 minutes, tout le passage ou la transformation vers l’âge adulte ; un film d’apprentissage, oui comme un fil tendu entre deux mondes, Sacramento (Californie) et New-York ; deux manières différentes d’habiter les corps vivants, deux cultures hétérogènes et deux modes de socialisation différents.

Il faut revoir ce film pour la justesse de jeu de Saoirse Ronan, sa nature d’actrice incroyable, qui peut jouer par un visage si beau et expressif, une palette d’émotions très diverses ; tout le travail remarquable de la comédienne consiste à jouer sur le fil du passage, ménager toujours sa maman, l’aimer et la pardonner de toutes ses forces, vivre sa vie rêvée et se donner les moyens d’atteindre ce rêve (notes et dossiers scolaires, permis de conduire à 18 ans, lettres à l’université et demande de bourses …) Les relations à la mère et au père sont centrales dans le film car elles sont évidemment le cœur du passage vers la vie d’adulte ; elles maintiennent bien en marche le moteur de la passion de la liberté de Lady Bird ; Christine est d’un côté pour sa mère, une vraie gâcheuse et une fille qui ne se rend pas compte des efforts faits pour elle par ses parents, son école et sa famille, et de l’autre côté pour son père dans un point d’équilibre décisif, une fille amie, adorable, qui demande les plus grandes attentions. C’est le père qui va donner à la fille de quoi constituer un dossier d’inscription à la faculté de la côté Est malgré sa perte d’emploi, ce don si rare se fera en secret, pour un Noël un peu particulier et toujours dans une relation très forte père/fille.

Tout autour de Lady Bird se construit le changement d’un milieu social particulier, après sa première rupture amoureuse, la rencontre d’un jeune sombre et romantique nommé Kyle, après sa seconde rupture celle-ci plus d’amitiés avec sa meilleure amie, la rencontre d’une fille superficiellement libre et prétentieuse, Jenna. Christine va évoluer seule, dans un milieu un peu fade, aux normes sociales culturelles différentes, un peu éloignées des valeurs de sa famille. Ce qui est montré ici est la difficulté de trouver sa place à 18 ans à Sacramento, quand tout peut venir d’ailleurs et que l’on ne comprend pas ce qu’est cette différence vivante entre soi et cet ailleurs. Lady Bird veut s’envoler, se libérer et ce travail d’émancipation est lent, subtil, délicat, il demande des contacts sensibles, fréquents, répétés entre des modalités du vivre et de l’aimer, différentes, dont les expressions sont portées par des comédiens et comédiennes maîtrisant l’art des rapports directs et naturels empêchés par la société et l’emprise d’une certaine culture de l’entre-soi. Il restera toujours la famille pour Lady Bird/Christine, les sens de sa propre vie organique et sociale ; le rappel de son prénom de naissance, l’importance de rites sociaux comme le bal de fin d’année de son Lycée, l’importance de la meilleure amie, Jude. Les scènes finales à New-York sont étranges, elles gardent une atmosphère de mélancolie et de rêves d’ententes, enfouis au travers de lettres de sa maman, adroitement glissés par son père dans son sac de voyage. Après une cuite qui la conduit à l’hôpital, Christine pense à sa maman et à sa famille, demande un peu déboussolée, à un passant ; « quel jour sommes nous ? » « Dimanche … » et entre dans une église presbytérienne pour prier et se recueillir un court moment. Elle appelle ensuite sa maman et son père pour leur redire tout son amour.

Fragments d’un monde détruit – 196

Liberté & Nécessité

L’ancien monde hérité des récentes révolutions de l’automation et de l’industrie informatique quand il s’entrechoque aux dynamiques de transformation sociale naturelle des formes de la vie humaine sous la pression dramatique de la transition climatique, ressemble à cette figure de l’idiot naïf, fervent, illuminé, croyant encore possible l’application d’un modèle de développement économique et sociale ancré sur la logique d’extraction de ressources naturelles dites – à tort – infinies. Outre les matières premières énergétiques (pétrole, gaz, uranium, gaz de schiste, eaux, nickel, lithium …), l’exploitation d’une masse de données humaines sur l’Internet des objets boosté aux agents conversationnels, rend possible une force d’inertie majeure qui reconduit les sociétés humaines vers leurs propres fragilités. Nous en tant qu’êtres sociaux humains nous adaptons au pire de ce qui advient sous l’effet d’une dynamique de reproduction d’imaginaires sociaux symboliques en phases avec le capitalisme de prédation ou capitalisme fossile ou le collectivisme oligarchique russe ou chinois. En ce sens, plongés dans un milieu de vie tissé en signes (images vidéos, symboles communs, voix synthétiques, musiques d’ambiance, sites d’information, plate forme de commerces, émission de divertissement, livres, films de cinéma, séries …), notre capacité à nous extraire de notre propre milieu vital pour en construire la critique est presque impossible. La pression à la conformité et le miroir de conformation des Intelligences Artificielles Génératives de Régulation (IAGR) tendu à l’internaute moyen fait de lui un gisement de données exploitables, pour une dynamique de monétisation de ses capacités cognitives, affectives, expressives ou relationnelles.

L’extinction possible des expériences vécues et la modification de nos formes symboliques comme moyens d’expérimenter des êtres vivants, par l’accumulation d’interconnexions distantes de terminaux informatiques, de HUB, de datacenters accomplit ce rêve de l’hyper-capitalisme qui est de « cellulariser » au maximum tous les rapports de reproduction d’une valeur d’échange i.e transformer l’individu fixé par un Ego exploitable sur un marché de producteurs et de consommateurs, faire de lui et de son intelligence calculatrice un moyen de paiement et de consommation fixé sur la prédestination ou le rachat de son âme au paradis. Ce qui est remarquable ici est cette dynamique d’adaptation de la forme sociale symbolique par la puissante pénétration de l’économie agressive dans toutes les sphères de la vie ; adaptation au pire modèle de développement que nous connaissons en regard de la transformation des milieux de vie, de la nature réduite à des ressources comme de tous les biens communs de l’humanité (eaux, océans, rivières, vents, forêts, air, montagnes, sols, déserts) ; adaptation des réactions individuelles, des émotions et des jugements, et des conduites collectives devenues inhumaines ; pour faire plier les volontés de résistances, les revendications de la forme démocratie et les luttes pour les droits humains. Ici le point nodal de résistance critique à ces modèles de développement devenus totalement irrationnels, hors sol, coupés de toutes les vies ordinaires des êtres vivants, est l’atteinte d’une masse critique ou la possibilité que le nombre fasse une différence dans l’orientation du modèle de développement. La fixation d’une référence philosophique mouvante aux formes psychologiques et politiques humaines, et anticipée à un modèle de bien être possible, reste relativement souple pour inclure, des bougés situationnels et historiques, à toutes tentatives de construire des futurs désirables.

Si les solutions à la transition climatique sont bien connues, le frein à leurs adoptions provient donc principalement d’une logique d’adaptation exclusive fermée à l’intérieur d’un vieux monde économique et culturel, ancrée sur des valeurs là aussi totalement coupées de la vie ordinaire ; l’homme dirige et domine en père de famille, la femme obéit et se soumet, la terre nous appartient et nous l’exploitons pour nos propres besoins, nous ne rendons des comptes qu’à Dieu … L’espèce de fatalisme dans le raisonnement du pilleur de ressources, correspond à une même illusion de croire possible dans un futur proche, la survie de quelques uns – les élites en hiérarques, techno-évolutionnistes, fascistes des temps modernes – contre les masses de pauvres, de dominés, d’exploités qui compte tenue de la supériorité supposée d’une forme de vie sur une autre, peuvent être abandonnées ou naturellement éliminées. Laissons faire la nature, comme force divine elle va punir les impies, les mécréants, les faibles et les ratés. Derrière ce mouvement forcé à l’adaptation, l’ « intelligent design » occupe une place importante même dans ses aspects culturels dérivés du socle de l’idée centrale qui est de postuler un dessein intelligent dans la fabrication de la nature, dessein qu’une volonté divine transforme en réalités désirables pour tous. Le design divin protège de l’angoisse de la contingence humaine et du hasard des situations, des occasions et des circonstances historiques. La fatalité a donc pour rôle central, la possibilité de jeter aux poubelles de l’histoire, le double fardeau de la liberté et de la culpabilité, et de son appartenance à une forme humaine de vie ; d’où la tentation répétée chez les technos-fascistes de promouvoir le surhumain en déformant la pensée nietzschéenne.

La division maximale des consommateurs donneurs d’ordres sur des marchés, le fait que toutes et tous, nous soyons au final et en dernier lieu – une compétence cognitive ou affective ou relationnelle, dite unique ; un authentique être humain selon notre matrice économique traditionnelle – exploitable par un modèle de mises en concurrence et d’uniformisation des forces de travail et des images différentes de la réalité conçue comme résistances à toutes critiques sociales, symboliques, dramatiques est l’une des stratégies majeures de lutte contre les politiques de transition climatique. Ce blocage est donc autant économique, symbolique que culturel, il répond à la préservation des forces oligarchiques ; l’élite financière veut conserver sa puissance d’argent, son confortable lit de rivière quitte à tout laisser détruire autour d’elles, et d’inventer des mondes dans lesquelles, de grandes architectures de cités complexes (métal, verres, air conditionné, eaux pures, hiérarchie, santé protégée …) préserverons d’un extérieur flammes (+ de 50°C), les seules vies dignes d’êtres vécues. Diviser au maximum jusqu’à atteindre l’individu dans son être spirituel même, c’est refermer la logique d’extraction sur son agent principal l’individu-ego, le propriétaire de la force de travail, le décideur financier, par sa puissance industrielle, du sort des autres êtres vivants et des destins des milieux de vie naturels. Le prix de la vie humaine est donc une interrogation philosophique majeure que nous pourrons poser et construire, dans ce contrepoint critique qui met en lumière la logique mortifère de l’économie prédatrice versus le bienfait de la normativité et de la socialité de base qui protègent et permettent la vie.

Non, cette transition climatique n’est pas hors de portée, les solutions par le génie humain sont prêtes, disponibles, ouvertes à l’action et à la concrétisation des formes de vie meilleures ; ce qui résiste comme réel ou modèle politique indépassable, comprend des dynamiques de conservation des rapports de forces économiques qui, une fois installées et depuis longtemps dans nos vies cherchent à perpétuer leurs logiques et leurs techniques de développement et de maintien y compris symbolique, culturel et normatif. G.E. Moore (1873-1958) au début du XX° siècle dans les « Principia Ethica » (1903) – ouvrage majeur de la discipline de l’éthique et du réalisme moral contemporain, identifiait une faute de raisonnement dans ce qu’il nommait pour critiquer l’évolutionnisme en éthique de Herbert Spencer, le « sophisme naturaliste » ; selon Moore, le bien est un prédicat simple et indéfinissable tout comme « jaune », et celles et ceux qui tentent de le définir le définissent par un ajout supplémentaire, relatif et artificiel ; le bien est ce qui est naturel par exemple, le bien est ce qui me plaît, le bien est l’utile … Seule la valeur intrinsèque pour Moore peut fournir à la pensée morale, un os à ronger, une étoile comme un guide, une possibilité d’édification existentielle de soi même ; Il existe des faits, des situations de jeux, des changements de vie, des relations, des jugements sur les choses, qui ont une valeur intrinsèque et qui par eux même méritent d’exister. La lutte contre l’adaptation forcée de type techno-capitaliste et programmatique, enfermant les hommes, les femmes et les enfants de nos générations futures dans un modèle de développement économique, artificiel, extractiviste et mortifère et une technologie et une logique de fermeture égotique et cognitif, pour la planète Terre et la vie humaine, est ainsi un combat philosophique qui possède une valeur intrinsèque soit comme fin soit comme moyen pour faire advenir des choses bonnes.

Fragments d’un monde détruit – 195

Se défaire des âmes

La diminution progressive de l’expérience du contact vivant comme drame intime, l’atténuation de la possibilité de voir, d’écouter, de toucher ou bien de sentir un.e autre vivant.e, caractérise une manière d’être non sensible, proche d’une forme de vie hyper-capitaliste dans laquelle la prédation et l’extraction de ressources affectives, symboliques, énergétiques, informent des comportements inhumains ou a expressifs rentrés dans une logique d’accumulation de flux d’échanges et de capitaux symboliques et cognitifs, égotiques ou privés. Dans ce cadre de référence de la progression d’une dynamique d’accumulation extractive de ressources mue par la vie du capital moderne, l’être vivant est devenu un point de fuite stratégique, une imprévisibilité du programme d’actions et de réactions ; une dimension exsangue, abstraite, ignorée, depuis laquelle, les contacts corps à corps, le toucher par la main, le regard, l’écoute de la voix comme force intérieure spirituelle, sont sortis ou exclus de l’expérience de la rencontre face à face et de la capacité à se mettre à la place d’autrui. La virtualité maximale qu’accompagne la perte de contacts consiste en une même reproduction (en)fermante des imaginaires sociaux symboliques en tant qu’ils ne peuvent plus atteindre une dimension de contact sensible mais sont relégués à n’être que les auxiliaires de reproduction du capital dans les organisations de travail, l’Internet des objets, les échanges économiques, l’isolement égotique et dramatique. Ici, ce qui est remarquable, dans la forme de vie capitaliste-autoritaire, c’est que nous ne pouvons plus, nous ne sommes plus en capacité, – notre volonté atteinte par la fatigue cognitive et la colonisation par les discours de la performance de toute les sphères de la vie domestiquée – avec les moyens symboliques fournis par les réseaux d’échanges numériques, de nous représenter la différence des formes du monde d’autrui, l’expérience sensible du contact physico-symbolique étant devenue si rare, ou si redoutée ou crainte qu’il n’est plus question de faire ou de vivre des rencontres.

L’enjeu pour la vie « machinalisée » par le programme capitaliste-autoritaire est de lutter subtilement et indirectement contre l’idiosyncrasie personnelle, contre la puissance d’affection vitale – sexuelle – qui met en contact l’un.e avec l’autre, éprouve la sensibilité d’une forme de vie et de pensée humaine tout contre la technologie de l’Automate et les dynamiques de reproduction économique de modèles de mises à l’épreuve, de conformité et de tests de transparence forcée des êtres vivants. Ce qui est touché et mutilée, c’est bien l’expérience de la socialité de base ; les différentes manières dont nous nous relisons ensemble, la texture de nos liens sociaux – nous humains et vivants – par des comportements expressifs liés à des attitudes dites grammaticales en tant que l’être humain est un être de langage et de formes symboliques et expressives. Ainsi faire l’expérience de la douleur dans le corps d’un.e autre, prendre du plaisir avec un.e autre vivant, remarquer le changement d’aspect d’un visage et voir directement la joie à la place de la colère, c’est toujours réatteindre une certaine expérience expressive qui relie dans l’arrière-plan du monde humain et des êtres vivants, certaines réactions instinctives et naturelles avec certaines expressions symboliques plus complexes. La naturalité ici est une recherche d’appuis conventionnels naturalisés pour l’interaction située dans un cadre de référence et un arrière-plan pour lesquels, une certaine régularité de réactions naturelles communes, aussi bien que la surprise ou le changement venus de comportements humains inhabituels ou divers seront bienvenus pour favoriser une dynamique de reconnaissance sociale et symbolique, située – visage contre visage / corps contre corps / langage contre langage – qui agit tout contre la dynamique sémiotique et culturelle complexe de l’hyper-capitalisme autoritaire, aux gestes économiques, « machinalisés » ou standardisés.  

La colonisation des mondes vécus par l’hyper-capitalisme de prédation si elle a transformée depuis longtemps les mentalités de base des travailleurs, engagés dans des rapports de production féroces et sans pitiés, accomplit cet exploit de la séparation du corps sensible et de l’expérience vécue que – sans elle – nous pourrions faire du monde, de la nature, de la vie des autres êtres vivants, de l’expression complexe des visages, des corps vivants, des mouvements animaux, de toute l’hétérogénéité du vivant, humain et non humain. Dans cette colonisation de la vie par la prédation économique, cette mentalité capitaliste est construite autour d’une psychologie rudimentaire axée sur la compétition, la satisfaction égotique et la lutte de pouvoirs au travers de l’Argent et de la valeur d’échange qui transforment tout rapport interpersonnel ; l’autre est perçu immédiatement comme un compétiteur potentiel sur un marché de compétences exploitables économiquement ou bien comme un déchet ou un.e pauvre, ou un.e inutile exclus tacitement des zones d’intéressements du capitaliste. Les corps de l’autre sont exploitables ou non, ils deviennent souvent des armes mobilisées dans la logique d’exploitation de toutes les preuves de l’efficacité d’une macro organisation économique dite impériale au sens d’une exploitation complexe, sophistiquée et étendue des preuves, des traces cognitives symboliques et des géographies de l’enfer et de la misère capitaliste. Les corps du pauvre – comme proto-figures de la domination – parce qu’ils n’ont pas eu d’éducation poussée, ou qu’il manque un perfectionnement continu de réactions expressives fines ou adéquates aux situations de vie ordinaires ; perfectionnement liée à à toute l’expérience vécue de l’éducation, des loisirs, des voyages, des lectures (toutes expériences conditionnées par la possession d’un capital en argent) ; sont devenues des potentiels alliés dans la guerre économique ; des serviteurs de la psychologie du pouvoir. Ici, il faut réduire à rien la capacité à éprouver différemment les mondes de la vie, par des moyens de pressions économiques puissants qui fatiguent, sérialisent, enferment et tuent toutes les velléités de résistances. Le visage est effacé sous l’effort du travail, le corps est cassé, brutalisé, la pensée automatisée ; c’est toute la vie humaine qui est rendue plus vulnérable et plus à l’écoute des monstres capitalistes (Argent, Modes de vie, Compétitions, Insensibilités, Exploits, Cupidités, Replis sur soi, Performances, Conformismes, Ego).

Ce qui a lieu, là pour une vie violente, aux peines et aux plaisirs violents, c’est la réduction psychologique et politique à un pouvoir de consommation des corps, des psychés et des symboles en tant qu’ils doivent tous faire partie au final – c’est là la puissance de la domination économique par l’Argent et l’échange sur un marché de producteurs et de consommateurs – d’un même Empire des « âmes mortes » qui assigne aux être survivants, leurs statuts, leurs rôles, leurs fonctions et leurs finalités dans un certain ordre de communications et un ordre de l’échange économique régi par les lois du marché. L’Argent comme forme démoniaque de l’essence abstraite de la vie humaine, choisit de fixer la valeur des êtres vivants, – les prix de l’âme – en prétendant au delà des mondes de la nature et de la vie humaine réelle, organique et symbolique, représenter une certaine lecture du monde humain au XXI siècle (par le prix négocié d’une vie humaine). Or, il est évident et l’histoire de la vie comme discipline scientifique ne peut que nous enseigner cette leçon philosophique et politique importante, que la forme de vie humaine percutée par la dégradation des milieux vivants et de l’expérience même de la fin de vie sur Terre, doit maintenant s’intéresser à la préservation de la vie au delà de la logique de l’échange capitaliste. « L’âme de cet individu me gène, elle est si différente ; elle ne peut rester travailler ici, tout contre nous, maintenant ou alors je dois la mater, la dresser, ou l’accoupler à notre machine de reproduction bio symbolique issue de mon modèle de travail. ». Voici le discours du soul-manager, du manager de la ressource humaine exploitable, lisible, interchangeable ou interfaçable.

Le corps humain comme meilleure image de l’âme humaine ; à force de travail, de mobilisations et d’investissements utiles à la machine capitaliste, lorsqu’il devient une pièce maîtresse de l’exploitation des êtres vivants parce qu’il est une force de production, une main d’œuvre économique, une ressource humaine, le corps humain peut devenir une machine à (re)produire la violence économique ; un corps-automate dressé sur des machines de tri cognitives, symboliques et manuelles et l’Automate comme les Intelligences Artificielles Génératives dites de Régulation, (IAGR), ne seront là que pour conditionner les corps et les esprits, à répondre exactement aux besoins de survivance et de réplication de la machine capitaliste-autoritaire. Les plus nombreux dominent et l’Automate est au servie de la loi du nombre et de la puissante conformité. L’humanité de l’homme et de la femme comme l’innocence de l’enfant, la fragilité de l’adolescence, deviennent ainsi des territoires de chasses, de dressages, d’exploitation et de destruction visant les réductions des âmes à des compacts corporels, esthétiques et politiques exploitables – mis au format de la demande psychologique et politique – de l’économie. Il est toujours sidérant de constater cette absolue confiance de l’insulte de l’hyper-capitalisme dit autoritaire, anarchique ou hyper réactionnaire ; cette insulte théorique et pratique, savamment organisée envers la vulnérabilité des êtres vivants dans toutes leurs richesses sensibles, leurs formes de vie d’êtres de langage, toutes leurs capacités à devenir autre et à se transformer aux milles contacts sensibles de la réalité sociale et organique du monde. Ici, à nouveau nous avons affaire à une certaine forme de pensée inhumaine dont les activités appliquées au monde consistent à se ménager une forme « tautiste » (tautologie et autisme, (Sfez, 1988)), une technique et une logique autonomes de décision philosophique et politique, séparées de la vie ordinaire, presque isolées ou dominatrices, et qui vont assujettir tous les hommes, les enfants, les adolescents et toutes les femmes à la reproduction économique d’un certain modèle de raisonnement ou d’une certaine forme de pensées et de vie inhumaine.

Fragments d’un monde détruit – 194

Armature des combats

La préparation des armes conceptuelles et des techniques de description les plus ajustées aux modalités d’exercice du pouvoir impérial à l’intérieur même des zones d’encerclement médiatique, exige une forte mobilisation croisée et simultanée en même temps qu’une attention constante aux effets de la lutte contre le psycho-pouvoir. La nature de ce pouvoir, nous l’avons établie en détaillant les caractéristiques des sociétés de contrôle à haute intensité dont le fonctionnement est basé sur la psychodynamique de la peur et les mécanismes psychosociologiques du repli sur soi. Au travers de l’enfermement égotique, se trouve reliée les aires de contacts entre l’Individu comme unité marchandise, le Groupe a socialisé, comme force pénétrante de conditionnement culturel, économique et naturel, la Médiacratie comme modalités de contrôle absolu des moyens d’expression, et la Société comme vieux halo fantastique, absence cruelle ou présence à soi, rare, échappée ou disparue. L’espèce de technique d’emprise de toutes les réactions (in)humaines ou encore survivantes par l’emprise psychique collective des groupes sociaux aboutit à un face à face intérieur fermé de l’individu chosifié en unité de calcul stratégique pour le meilleur exercice du pouvoir. Le combat des dissidences cognitives, affectives, la lutte avec les armes symboliques et culturelles à l’intérieur des Empires contre la technique d’emprise par propagande numérique massive (la Russie ici est un acteur clé en Europe des cyberattaques, du cracking, des technologies d’infos-guerres, et de déstabilisation des mouvements collectifs nationaux) peuvent se faire en déclinant les éléments tactiques qui vont composer un plan d’ensemble stratégique de résistances et de critiques.

D’abord (1) éprouver la force du conditionnement doit être se mesurer aux limites du cercle d’enfermement égotique et dramatique ; là le psycho-pouvoir est parvenu à fermer les accès à la dimension extérieure et expressive de l’être vivant au bénéfice d’un conditionnement parfait de ses réponses adaptées aux réponses du Tyran et des oligarchies symboliques et financières. D’abord, (2) ressentir l’emprise psychique par l’implication de la notion orwellienne de « solipsisme collectif » extraite de la description du monde totalitaire de « 1984 » ; sa pertinence situationnelle exceptionnelle – ici et maintenant – provient de l’impossibilité de sortir de la supervision du pouvoir médiacratique qui construit à la mesure des événements, le récit officiel de la société – la version officielle du monde – de tout ce qui arrive, de tous les faits et leurs discours sensés, univoques, transparents, imposés ou comme avalés par les meutes réactionnaires. D’abord (3), percer la couche physique symbolique du psycho-pouvoir, quand tous les gestes des individus sont pris dans une techno-logique cellulaire de l’interaction groupe/individu, au sens d’une perte de contacts avec la réalité sociale, organique et extérieure, sous l’effet d’une numérisation massive et d’une colonisation de la logique capitaliste de prédation des ressources, de toutes les sphères de la vie humaine (rencontres, amour, deuil, maladie, résistance ..). Ensuite (4) détruire l’ordre communicant global par des inter-actes ajustés, multiples, variés et la perpétuation dans la forme de vie capitaliste autoritaire des moyens de subversion critique traditionnels ou avancés (manifestations, désobéissances civiles et refus massif de lois iniques, évitement de la censure, lecture de livres, spectacles vivants, musique industrielle et cinéma indépendant, arts sociaux numériques …) dont les masses s’emparent pour protester contre l’illégalité des pouvoirs. Ensuite (5), travailler dans les modalités d’expériences du monde de la vie, faire de ses modalités d’expression de l’expérience vivante, des outils de métabolisation qui transforment le monde et les savoirs du monde pendant que le monde transforme l’humain qui le recréé. L’évolution plastique et formelle de la vie et de l’Esprit comme forme avancée de la culture humaine, accroît cette part d’organisation sociale et normative à l’intérieur de l’être humain comme force de transformation réaliste et pragmatiste de l’Empire.

Si les sociétés de contrôle à haute intensité peuvent découler du choc des Empires (Chinois, Russe, Américains trumpistes et MAGA) sous l’espèce de la radicalité libertarienne, de l’anarcho-capitalisme et des réflexes de défense liés dans nos futurs, pour introduire le monde encore libre, aux modèles de sociétés de contrôle à la chinoise, les gouvernements des monstres actuels en Russie et aux États-Unis qui consistent en une xénophobie et une censure d’État, une lutte contre les progrès scientifiques, une économie militarisée, une kleptocratie et une oligarchie financière, font craindre l’export, par la propagande culturelle et économique zélée et les techniques de déstabilisation des élections européennes et nationales, d’une forme de vie reliée à une régression fondamentale des droits humains, de nos capacités à vivre et de l’exercice même des libertés démocratiques. Enfin (6), n’être plus empêché par un désintérêt traditionnel envers la choses publique et l’action politique dés lors que c’est votre vie, c’est le milieu vivant dont il s’agit (nature, arbres, océans, montagnes, déserts, cités humaines …), ce sont les animaux, la biodiversité et les espèces elles-mêmes qui sont abandonnés par les Empire au profit, dans l’hyper-capitalisme de prédation d’une extraction continue, féroce, des ressources minières, pétrolières, gazières partout où c’est possible, partout où l’aire d’influence de l’Empire peut s’accroître. Enfin (7), redescendre vers l’ordinaire du langage et de la vie des mots en retravaillant les matières de nos liens sociaux, en réfléchissant à nouveau dans les gestes que nous faisions quand nous étions enfants, libres et aux contacts du monde physique symbolique dans l’expérience sensible de la forme de vie humaine.

Enfin (8), être poussé par la nécessité des crises énergétiques, terrestres et climatiques, au milieu du XXI° siècle ; la finitude des ressources en eaux, en métaux rares, critiques pour l’industrie informatique (avec le développement des datas center), la pollution massive des sols par des techniques d’extraction violente de la ressource (gaz et pétrole de schiste par la fracturation hydraulique), être poussé à inventer une forme de vie nouvelle qui prend en compte les vulnérabilités multiples des êtres vivants, c’est à dire refonder une société humaine historique, refaire la constitution politique même des communs de la Terre au travers des évidences terminales (naissance, sexualité, joie, colère, peur, mort) et du seuil critique de conscientisation du fait même de l’implacable nécessité sociale, économique et politique de la transition climatique. Cette implacable nécessité peut-elle être de taille à lutter contre ce que nous appelons l’argument de la forteresse ou l’espace logique de déclinaison politique et psychologique du solipsisme à l’échelle de groupes humains entiers qui se murent à l’intérieur de l’Empire par des frontières symboliques qui progressivement s’épaississent et rendent tous les regards vers l’extérieur-critique, les limites de la Médiacratie, et les conséquences réelles de l’action du pouvoir, impossibles à comprendre, à décrire et à faire contenir. « Flood the Zone » ; diffuser massivement de fausses informations pour les MAGA, casser les techniques de construction de l’information sur l’Internet pour les Empires (censurer quand c’est possible techniquement ou rendre illisible le message), en venir à un capitalisme sémio-linguistique, c’est à dire retraduire le monde dans un nov-langage économique, totalement isolé et coupé de l’ordinaire de la vie. Enfin (9) en découle directement la capacité de l’Empire au travers de la Médiacratie à invisibiliser des territoires entiers comme territoires devenus négatifs desquels ne sortiront plus aucunes informations crédibles sur les situations de vie des populations. (Iran, Gaza, Russie ..)

Les sens du rêve de la puissance impériale comme cauchemars de masse techno-sécuritaire, cauchemar médiatique, abandon des organismes inférieurs, malades ou pauvres, destruction des régimes de vérité, exclusion des étrangers et des différences qui pèsent sur les richesses nationales et la sécurité en eaux, oxygènes, énergies et aliments doivent pénétrer chaque citoyen, chaque citoyenne et tous les enfants du monde libre. Cette relative apathie est le fruit aussi d’un repli sur soi forcé par la violence des mondes économiques – en ce sens l’art du désobéir, du refus de l’assujettissement peut se faire dans des échelles collectives pour des Institutions qui résistent à la prédation capitaliste ou totalitaire, et à l’emprise psychique impériale, cela signifie la possibilité de la coexistence interne aux Empires de formes de vies différentes, hétérogènes, immanentes, dans cette mesure d’une résistance intime, sociale et publique – institutionnelle, associative, gouvernementale – à la violence des psycho-pouvoirs. Ici le modèle politique d’un social-fédéralisme complexe poussé jusqu’à ses fins de délégations des pouvoirs à un niveau micro statutaire – quartiers, villes, états, régions …- peut rendre de l’espoir à celles et ceux qui pensent à l’effondrement de la forme de vie démocratique. Aussi bien la promotion d’un revenu universel d’existence comme seule mesure adaptée à la transformation multi-scalaire et écologique du monde comme possibilité d’engagements réels et massive à la maintenance de la vie sur Terre, que la résistance critique et la subversion des psycho-pouvoirs à l’intérieur même des Empires, accompagnent ce qui maintenant doit être évident ; ou redevenir cette expérience de l’obvie ; nous ne pouvons pas vivre décemment en étant assujettit à la force du conditionnement impérial ; cela n’est pas possible à l’évidence et en ce sens (10 – comme une mémoire sociale neuve et alerte et la naissance d’un nouveau discours critique) le pouvoir des masses est un pouvoir non pas seulement de renversement mais de transformation continue des centres d’équilibres des forces politiques et sociales et économiques des territoires. Défendre les formes de vie démocratique dans cette perspective réaliste et pragmatiste est le seul chemin de lumières, de libertés et d’émancipation pour les mondes humains et vivants.

Fragments d’un monde détruit – 193

Des guerres impériales

L’accroissement massif des logiques duales d’assujettissement – du chantage à la décision forcée, binaire, enfermante et violente – instaurant des aires d’influences stratégiques dégagées d’une histoire sociale et politique d’un ancien ordre institutionnel trans-nations (ONU, OTAN, CPI …), accompagne la consolidation de trois grands Empires (Russie, Chine et États-Unis) livrant des guerres nationalistes aux périphéries dans le but d’intégrer dans leurs nombreux et obsédants, intérêts économiques, religieux et culturels, des Nations inférieures, des ressources naturelles et des territoires considérés comme naturellement et traditionnellement pris dans l’aire d’influence. Le style de conditionnement de la décision politique du Tyran est construit dans l’ordre communicant total ou « tautiste », dans cette mesure d’une même convergence au sein d’un négationnisme historique et d’un régime de discours autoritaire, des forces politiques issues d’une même idéologie d’extrême droite ; de réactions issues du capitalisme de prédation, qui inverse l’ordre des valeurs dites humanistes et installe l’emprise psychique des masses, par la peur et l’allégeance économique aux plus dominants [j’aime la main qui me nourrit, je flatte l’Ego du petit maître qui est bon avec moi, j’annule toutes différences dangereuses]. Ici le négationnisme historique est un élément clés de compréhension de la nature du régime impérial, en tant qu’il fournit une vision claire et déterminante des méthodes de direction du pouvoir autocrate ou centralisé ; il ne s’agit pas simplement de nier les faits historiques et les leçons politiques issues de leurs communications scientifiques en tant qu’ils transmettent une certaine expérience des savoirs humains et une possible vision raisonnable des passés et des futurs des sociétés, mais plus insidieusement de travailler l’instant de la forme communicante du pouvoir afin d’inverser le sens des phrases et faire de la communication politique une arme de rhéteurs habiles, fanatisés et cyniques.

Le portrait d’un certaine psychologie du pouvoir du régime impérial doit être fait en considérant plusieurs facettes, plusieurs logiques d’actions collectives, en même temps qu’une analyse des langages autoritaires doit mener à une échappée hors des logiques des guerres impériales. Celles ci sont élaborées au prisme toujours de la domination économique comme levier stratégique de décisions ; les vertus pratiques humaines comme le courage ou la délibération par la prudence (Aristote) seront supprimées du champ d’exercice d’une certaine psychologie de la puissance, de la violence égotique et de l’appât du gain et du prestige ; le fort commande sur le faible en exploitant des mots vedettes, vignettes des qualificatifs délirants ou absurdes – comme coupés du réel – qui retournent la situation de jeux de langage historique, en détournant chaque mot-signe à son profit personnel ; et dans cette psychologie ultra rudimentaire de la puissance, les mots ressemblent à des cellules de prisons, les phrases sont élaborées pour piéger l’adversaire, remplir la zone de déchets rhétoriques dont l’unique but est la soumission des dits faibles aux forts ; les phrases vont servir de verrous psychologiques pour enfermer les dissidents à l’intérieur d’un certain régime de post-vérité. Ici c’est le réel qui est nié de manière complexe, la capacité des mots à exprimer le sens d’une vie ordinaire, la possibilité d’une intercompréhension encore humaine ajustée aux faits que nous décrivons. La résistance féroce que les dissidences mènent à l’intérieur mêmes des Empires se fait non pas dans une lutte frontale en exploitant les armes de l’ennemi politique, mais plutôt, par un désamorçage systématique des réflexes rhétoriques et le soulèvement du voile idéologique jeté dans et sur la réalité ainsi obscurcit et masquée aux bords des limites de la Médiacratie de l’Empire.

Se ressaisir des limites qui découpent à l’intérieur du discours humain, (1) un ordre communicant devenu quasi totalitaire fabriqué par les dirigeants des puissances impériales avec l’aide des technos oligarques, (2) d’une capacité collective et individuelle à dire le monde et faire l’expérience sensible du monde tel qu’il est (par la considération de l’Histoire humaine et des vivants) au moyen d’une intercommunication logique, scientifique, politique, écologique, qui embarque les acteurs institutionnels hors du cadre fixé ou imposé par le pouvoir impérial, c’est refaire une expérience importante de l’extérieur formel et culturel et des bords élimés des discours fanatisés. Nous sommes ainsi – vivants et humains – comme exilés à l’intérieur des Empires, traversés par l’épreuve historique de la négation idéologique des faits, sans pouvoir toujours la dire publiquement, sous l’effet de masquage puissant et de « merdification » de réseaux asociaux affiliés aux pouvoirs communicants capitalistes, [flood the zone] qui transforment l’Internet en poubelles numériques, tout en exploitant de façon obsessionnelle et systématique la peur primale, l’inertie des masses et la cruauté de l’humain. Atteindre l’extérieur de l’ordre communicant totalitaire, en vérifier les contours, recontacter les bords et les extrémités publiques, recueillir au cœur d’une profonde solitude, dans l’art silencieux de la réflexion singulière, les attraits d’une liberté intérieure confisqués le plus souvent par l’Empire, ce serait pour nous – dissidents cognitifs, anormaux, hétérogènes, gauchistes sans patries, passionnés sans demeures, renouveler sans cesse l’expérience des contacts sensibles avec le réel et la nature même de la vie humaine, végétale et animale.

La nécessité implacable du bouleversement écologique, toutes les manières avec lesquelles les vivants nous disent la souffrance de la Terre et du monde humain, est-ce là un point ou un seuil de résistance critique capable de redonner passions, volontés et désir à la puissance politique des masses et des individus ? Faut-il au demeurant compter sur la perception de la vie comme vulnérabilité fondamentale, blessure dans l’action de force et de domination, prendre en compte les évidences terminales du vivant (naissance, amour et sexualité, souffrance, joie, crainte, colère et mort) qui dessinent une ligne d’évolution plastique et complexe d’un organisme dans son milieu de vie ? Les trois questions – (1) nécessité de l’atténuation de la part de cruauté humaine et (2) adaptation évolutive des sociétés, des groupes et des organismes, ou (3) destin des sociétés humaines dans le monde du vivant – peuvent marcher ensemble à condition de sortir du régime « médiatico-centré », hypnotique et obsessionnel, des puissances impériales ; cela veut dire avec courage et détermination, sortir des rabaissements si nombreux devant la force économique des Empires issue de l’hyper-capitalisme de prédation, [extraire les Institutions démocratiques des mécanisme des chantages économiques et électoraux en reconstruisant toute l’économie politique], montrer l’hyperréalisme du changement de formes de l’humanité, formes de vie et régimes de savoirs pouvoir, régime de discours et vie démocratiques par rapport à l’emprise psychique collective de la puissance impériale (univocité de l’inhumain, réseaux asociaux aux bottes du pouvoir, Internet censuré, kleptocratie, négation du changement climatique, persécution des minorités actives, divertissements de masse calibrés et repassés à la censure du pouvoir culturel et religieux …)

A la périphérie des Empires se déroulent des guerres perpétuelles (George Orwell en avait montré toute la pertinence dans « 1984 » pour asseoir une certaine stabilité impériale), à l’intérieur des Empires s’élaborent sans cesser les ordres communicants d’une totalité tyrannique ; pulsionnels, accaparants, invasifs et destructeurs des réalités sociales, économiques et vivantes. Aux frontières des Empires, aux bords dangereux, aux limites si inspirantes, si complexes, si nombreuses, se rassemblent les dissidences et les forces de combat réunifiées – par les solidarités internes au vivant – sous la pression d’une nécessité historique et scientifique – la fin de la vie humaine et la disparation des espèces, le mal et la souffrance, la destruction d’espaces temps naturels et l’épuisement de ressources finies -, conservateurs éclairés, démocrates sociaux, communistes renouvelés, écologistes dans l’action ; ici le pragmatisme historique indique une voie à l’humanité et aux vivants, par la mesure des conséquences de nos actes, la délibération au delà des conflits duels, en tant qu’« Anthropos », humain frappé par la démesure et la violence des Tyrans, enfermé dans les prisons digitales et les cellules du psycho-pouvoir impérial, parfois si éloigné de la vulnérabilité des vivants. Le centre philosophique et politique, le cœur battant comme charnière et organe de transformation vitale, l’inter acte comme unité opérative de changement, moteur des transformations vitales et finalité des vivants, combattent au milieu des masses, des groupes humains, des familles, des individualités, des cultures, des sociétés, dans la mobilisation des forces de transformation de la vie ; les rêves du changement de régimes et de l’étiolement progressif des logiques, des langages et des techniques impériales peuvent devenir très concrets sous l’effet du changement climatique et de l’épuisement des ressources naturelles comme de la fatigue devant l’arrogance, l’impuissance et l’outrance des dirigeants des Empires (technos oligarques, chefs guerriers nationalistes, psychopathiques, maîtres de réseaux numériques, monstres égotiques, mâles supérieurs, survies sacralisées par une Nature originelle divine, xénophobies d’État …)

Fragments d’un monde détruit – 192

Humpty-Dumpty

Venu du conte d’ « Alice de l’autre côté du miroir » de Lewis Caroll (1832-1898), et d’une comptine populaire en Angleterre à la fin du XVIII° siècle (1797), le personnage de Humpty-Dumpty est juché sur un mur étroit ; il ressemble à un gros œuf, on distingue difficilement ses traits, et ses expressions sont floues, curieuses ou mal dimensionnées ; Alice le voit au fond d’une boutique qui se transforme en clairière dans la forêt. Lewis Caroll souligne – entre autre génial procédé logique et littéraire – dans ce chapitre VI, l’importance des usages des mots dans leurs situations concrètes d’emploi ; un certain nombre de « bizarrerie » linguistique associée à l’emploi des noms et des mots plus ordinaires comme les adjectifs ou les prépositions, est relevé au cours de la conversation étrange menée avec Humpty-Dumpty. Alice constate avec surprise que pour Humpty-Dumpty les noms doivent signifier quelque chose et faire référence à un objet du monde, or il est bien sûr impossible de désigner un objet par un prénom comme celui d’Alice par exemple, alors même que les connecteurs logiques des phrases ont du sens à l’intérieur des jeux grammaticaux, sans faire référence sur le modèle d’une correspondance vraie ou fausse avec des objets extralinguistiques. Le passage est fameux du point de vue de la considération de l’objet désigné par le mot sur le modèle d’une définition ostensive :

« Mon nom est Alice mais … » « Que voilà donc un nom idiot ! Intervint avec impatience Humpty-Dumpty. Qu’est ce qu’il signifie ? » « Est-il absolument nécessaire qu’un nom signifie quelque chose ? » s’enquit, dubitative, Alice. « Évidemment, que c’est nécessaire, répondit, avec un bref rire, Humpty-Dumpty ; mon nom, à moi, signifie cette forme qui est la mienne, et qui est, du reste, une très belle forme. Avec le nom comme le vôtre, vous pourriez avoir à peu près n’importe quelle forme. »

Le dialogue surréel entamé par Alice progresse ainsi dans ce chapitre VI autour de la fixation fragile ou forte du référent, au travers notamment d’une strophe d’un poème récité par Alice – « Le Bredoulocheux » composés de mots imaginaires, venu d’une langue inconnue, semble t-il mais que Humpty-Dumpty va parvenir à déchiffrer mots par mots, rigoureusement et exactement par ce qu’il connaît leurs différents usages dans la langue en question. Ainsi plus que le critère du vrai et du faux, le critère du sens des mots est utilisé par Alice et Humpty-Dumpty pour expliquer l’explication des phrases reprises comme des unités d’analyse. La technique d’exploration du sens est ici reliée à une connaissance des places et des fonctions des mots de cette langue imaginaire du point de vue indépendant de la grammaire d’activités exploitée par les mots-signes du poème. On a là et avec tout le talent poétique de Lewis Caroll une démonstration par l’absurde de l’autonomie de la grammaire (position célèbre défendue par Wittgenstein). Une dimension d’évaluation de l’action par le sens des phrases est valorisée ici dans ce chapitre sans que le vrai et le faux disparaissent non plus en importance mais avec l’examen sérieux du contexte d’emploi grammatical, redeviennent un critère lié à l’usage et à un certain réalisme des usages. On dira par exemple qu’une expression n’est pas juste ou pertinente dans la situation de jeux de langage particulière, en faisant valoir son expression de fausseté, de ratage, d’échec, d’inadaptation aux contextes.

Les jeux avec les mots qui sont la marque d’ « Alice de l’autre côté du miroir » et le propre des contes à hauteur d’enfants de Lewis Caroll nous invitent – et particulièrement avec la figure symbolique heurtée de Humpty-Dumpty à nous poser les questions suivantes ; doit-on toujours penser la signification sur le modèle de la désignation par le nom de l’objet extérieur ou extra-linguistique ; le nom tient lieu de ou montre l’objet [et dans ce cadre finalement pourquoi prendre en considération encore l’objet désigné, si le sens est fourni par les mots agencés en phrases ? Le langage n’est pas réductible à une immense entreprise d’étiquetage des noms – étiquettes posés ou fixés sur les objets]. Qui est maître du sens dans la langue dans la mesure où le sens et la référence qui (in)forment pour Gottlob Frege (1848-1925) – le fameux logicien de Iéna – la signification, achoppent ou rencontrent les usages ordinaires des mots et des phrases et la question de la pertinence situationnelle ; qui parle, [le sujet de l’action] avec quelle voix, dans quelles intentions, avec quels autres [l’adressage de l’interaction sociale symbolique], dans quels cadres de référence [l’arrière-plan ou la vie des mots], avec quels enjeux linguistiques et politiques [la trame, les motifs et l’importance du récit] ; sous quelles formes d’expressions spécifiques [la singularité d’une voix] ?  

La question de l’actance et du pouvoir dans la langue affleure tout au long de ce chapitre VI, et traditionnellement le commentaire s’arrête sur ce passage fameux ;

« Lorsque moi, j’emploie un mot répliqua Humpty-Dumpty d’un ton de voix quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu’il me plaît qu’il signifie … ni plus, ni moins »
« La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire ».
«  La question, riposta Humpty-Dumpty, est de savoir qui sera le maître .. un point c’est tout. »

L’emploi du futur par Humpty-Dumpty – « qui sera le maître » a son importance en tant que par contraste avec la bonne naïveté d’Alice, proche du modèle de la transparence de la signification et du référent désigné, montré ou récité – comme on récite par cœur un poème – , l’étrange créature parvient à poser la question philosophique redoutable d’une actance ou d’un agent grammatical, non pas un pouvoir sur la langue, mais un pouvoir dans la langue par immersion de la forme de décision ; jeux, comptines, musiques, expressions justes, pertinences et contextes d’emploi des mots et des phrases liés à une forme de vie du langage humain. Ici ce qui décide, est-ce la forme logique – les noms sont des points, les propositions sont des flèches ; elles sont des images de la réalité – de la phrase, possiblement réduite à un squelette du sens, ou bien est-ce – ensemble, toutes les deux – combinée avec la multiplicité logique, la vie ordinaire des mots employés en situations de jeux de langage ?

Tout le travail d’interprétation du nouveau Wittgenstein va être en respect de l’unité de l’œuvre de montrer ce passage réversible de la forme logique de la représentation avec le « Tractatus-Logico-Philosophicus » (1922), jusqu’à la notion cadre et anthropologique, si prometteuse, de « forme de vie » dans les « Recherches Philosophiques » (1953) ; passage lié au tournant grammatical et anthropologique de la période intermédiaire de sa philosophie et aboutissant à la philosophie de l’expression – et l’anthropologie de la connaissance humaine – des derniers textes « Remarques sur la Philosophie de la Psychologie I et II » (1947-1948) et « De la certitude » (1951). Les mots peuvent-ils dire le sens par eux-mêmes ? Est-il possible de préserver un espace-temps grammatical, conventionnel ou logique de cette folie humaine qui va consister à manipuler, persuader des groupes sociaux et des individus par des tactiques d’emplois des mots bien précises ; une rhétorique de la domination langagière et sociale symbolique appuyée sur l’artificialité de techniques (l’inversion du sens, la peur de l’enclos et du caché, la substantivation du nom, la transparence forcée, l’aliénation définitionnelle, le masquage idéologique, l’intérieur mystifié …) qui éloignent les mots et les phrases de leurs usages concrets et situés ordinairement dans la vie des locuteurs qui les emploient pour des tâches bien spécifiques d’explicitation, de description et de transformation du monde.

A la fin du chapitre, Humpty-Dumpty fait la remarque suivante en s’adressant à Alice qui veut lui dire « Au revoir ! » :

« En admettant que nous nous revoyons, je ne vous reconnaîtrais certainement pas , répondit Humpty-Dumpty d’un ton de voix mécontent, en lui tendant un seul de ses doigts à serrer ; vous ressemblez tellement à tout le monde. »
« C’est par le visage que l’on se distingue les uns et des autres, en général » fit remarquer, d’un ton pensif, Alice.
« Cela n’est malheureusement pas vrai en ce qui vous concerne, répliqua Humpty-Dumpty. Votre visage ne se distingue en rien de celui d’une quelconque personne … Un œil à droite, un œil à gauche …(il les situa dans l’espace à l’aide de son pouce) .. le nez au milieu de la figure … la bouche au dessous du nez. C’est toujours pareil. Si vous aviez les deux yeux du même côté du nez par exemple … ou la bouche à la place du front … cela m’aiderait un peu. »

Humpty-Dumpty souligne ce point par contraste absurde avec l’œuf comme forme lisse, in reconnaissable aux traits enfouis, effacés ; les mots et les phrases comme forme d’expériences expressives ont dans leurs articulations logiques et grammaticales, la force d’une dynamique de reconnaissance qui outre-passe la simple reconnaissance interactionnelle et physique corps à corps. Ici, se reconnaître comme subjectivité singulière, comme sens sensible transmis par les âmes, est plus compliqué que ne le croît Alice ; il faudrait un long développement sur la capacité qu’ont les mots insérés dans nos vies d’êtres humains et vivants de se voir ou de se considérer eux même comme outils d’une reconnaissance symbolique et physique, rendant possible une intercompréhension organisée.

Terminons ces brèves remarques sur la figure philosophique importante de Humpty-Dumpty ; ont été soulignées (1) l’explication du sens par la définition ostensive par le rôle supposé – à tort – prépondérant du nom – uniformisant – comme désignation d’objets, relativement à tous les autres mots de coordination logique, spatio-temporelle, déictique, prépositionnelle, qui font la richesse de la grammaire de la langue et valorise une définition verbale du sens, (2) l’actance ou le pouvoir du sujet – comme fiction grammaticale – dans la langue et l’autonomie de la grammaire comme forme de dépassement d’une logique de désignation par le nom (ouverture vers une infinité de jeux de langage liés à la vie des mots). (3) l’identification biographique par le visage – le corps comme espace d’accueil et de conversation de gestes -, et la pertinence des remarques de Humpty-Dumpty, qui soulignent l’importance des mots dans nos vies ordinaires, leurs capacités à rentrer dans une dynamique de reconnaissance sociale et de compréhension mutuelle.

[Source : « Alice ; de l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva » [1871], Traduit de l’anglais par Henri Parisot, in « Lewis Caroll : Œuvres » p.176-185, Édition présentée et établie par Francis Lacassin, Robert Laffont, 1989.]

Fragments d’un monde détruit – 191

Le double-langage

Dans l’arsenal des signes mots vedettes portant des projections adaptées à un certain programme politique réactionnaire venu de l’extrême droite globale, se tiennent regroupées en fer de lance stratégique, des armes rhétoriques et idéo-dramatiques précises constituées (1) d’inversion complète de sens et de valeurs (la guerre c’est la paix, la haine c’est l’amour, la liberté c’est l’esclavage ; et la portée de « l’inversion maligne » comme ces victimes qui deviennent des bourreaux – Michel Tournier invente cette expression remarquable dans « le Roi des Aulnes » (1970)), (2) d’identification d’ennemis intérieurs (musulmans, ou juifs, socialistes ou communistes chrétiens ou écologistes gauchisant), (3) d’exclusion identitaire par le droit du sol, du sang et de la race, et le collectivisme oligarchique (4) de xénomorphobie – rejet des déviances dites naturelles selon un canon esthétique, asocial et culturel ; transphobie, LGBTQIA+, grossophobies, exclusion du malade et du difforme qui pèsent sur la richesse matérielle et symbolique nationale), (5) de fermeture ou d’extension de frontières nationales par la guerre militaire ou économique, l’extraction des forces vivantes, des ressources et la logique de colonisation et (6) d’instrumentalisation de boucs émissaires utiles à des campagnes violentes de dénonciation et de persécution (Dreyfus et les juifs internationalistes, l’antisémitisme venu d’une logique de ressentiment). Ici le plan stratégique d’ensemble des partis d’extrême droite consiste en une ingénieuse distribution des rôles et des fonctions à chacune des pièces tactiques de pénétration de l’extrême droite globale dans la culture nationale et la société pénétrée par le drame extrémiste et idéologique, toujours par l’intermédiation de constellation de médias numériques aux intercommunications colonisées par l’idéologie de l’alt-right (C-News, JDD, Fox news, Truth Social, X, Russia Today, influenceurs masculinistes ou MAGA, populisme catholique, techno idolâtrie et mépris de la démocratie et de l’humaine différence ..). Expliciter ces tactiques de pénétration culturelle et médiatique, doit se faire en ayant la pleine attention et une sensibilité vive aux surfaces des discours d’extrême droite, à la capacité d’infuser socialement par le jeu tactique et la duplicité d’un régime de discours construit autour de ce que Nicolas Machiavel dans « le Prince » (début XVI° siècle pour la composition et parution en 1532) invente comme étant un « double-langage » ; langage du prince et langage des sujets ; technique de conservation du pouvoir et livraison des clés de compréhension de la nature du pouvoir aux citoyens.

Tout l’art du « double langage » chez les personnels politiques affiliés aux délires idéologiques extrêmement dangereux de l’extrême droite va se situer dans une sorte de démagogie d’instincts ; inscrire ses thématiques idéologiques propres dans la société en dramatisant par tous les moyens disponibles, les enjeux politiques des débats nationaux ; par exemple, le grand remplacement théorisé par Renaud Camus ou bien le racisme antiblancs (?!?) ou bien encore la perte supposée d’autorité et la figure blessée de l’homme et du père ou bien encore le danger du mondialisme dit libéral. Sur ces quatre exemples ou marqueurs idéologiques de l’appartenance à l’extrême droite, le discours se construit toujours de manière brutale et simpliste en opposition constante à la complexité des affaires humaines ; il s’agit de sortir une solution immédiate pour résoudre un problème largement inventé ou qui n’existe pas réellement (par exemple la dangerosité de l’immigration pour l’économie et l’identité nationale) en excitant la pulsion de ressentiment. Le double langage va fonctionner comme un cercle socio-idéologique brisé au centre ; c’est à dire que le haut du cercle est fait de la respectabilité de propos dans l’air du temps – l’immigration coûte cher – le bas du cercle est fait de communications non dites mais insinuées ou infusées – expulser les immigrés et protéger la Nation – le centre ouvert, avale la décision publique en permettant l’application de la mesure extrémiste par une majorité dite silencieuse (les français ou les américains sont avec nous). La recherche de popularité est une des seules boussoles suivis par les leaders autoritaires de l’alt-right et le détournement de vestes – (i.e. l’adoption d’identités doubles, magiques et porteuses de succès dans l’opinion) à tout bout de champs est ultra commode et très fréquent.

Ainsi, la fixation idéologique est presque fragile, mouvante ou susceptible de bouger tant que le pouvoir est conservé, maintenu dans les cercles sociaux extrémistes ; le critère de la conservation du pouvoir joue à plein dans la prise de décision politique ; il s’agit de montrer les muscles, récompenser la satisfaction des pulsions de régression, rassembler les forces négationnistes et réactives, haïr les différences qui choquent et heurtent une morale rance et conservative afin de préserver des rapports de forces traditionnels, naturels et immémoriaux (le fort sur le faible, l’homme sur la femme, le chef d’entreprise innovant, le capitaine d’industrie disruptif, aventurier, créatif et génial et l’ouvrier pur exécutant, vicieux et « machinalisé », l’homme blanc sur l’homme noir, le riche sur le pauvre, le chrétien sur le juif ou le musulman …); abêtir les masses humaines et en faire des ressorts de l’action extrémiste au travers d’une Médiacratie autoritaire construite avec l’aide de milliards issus du capitalisme fossile et de l’économie cognitive et de plate-forme. Il s’agit ici de se maintenir au pouvoir par tous les moyens et la porosité de la ligne de partage entre les droites républicaines, conservatrices, et l’extrême droite raciste, catholique, réactionnaire, devient de plus en plus floue et là est sans doute, la grande victoire tactique et culturelle de l’extrême droite globale ; le seuil de respectabilité franchi par les leaders populistes est lié à cette stratégie politique de double-langage ; ici où le secret d’une haine xénophobe, antisémite, antimusulman, l’attachement à la terre, à la race et au sang, travaille le cœur de l’argument de l’extrémiste, – le secret qui secrète la haine et la maladie des valeurs et de l’instinct de protection de soi – secret habillé fermement par un voile de fausse dignité ; « nous protégeons toujours nos compatriotes, nous protégeons nos industries contre la mondialisation libérale ».

Il faut se rendre compte par l’atteinte et la réflexion des évidences terminales (la vulnérabilité de la vie humaine par la naissance, la sexualité, la maladie, l’exil, l’asphyxie et/ou la mort) du danger social, historique et systématique que représentent les forces d’extrême droite pour la simple préservation de la vie sur Terre ; Il est ainsi remarquable que la collusion d’intérêts actuelle entre le capitalisme fossile et les mouvements conservateurs réactionnaires se doublent d’une lutte constante contre le discours écologique et les sciences du climat ; ici il s’agit de défendre des forces capitalistes « mortifères » qui nient le dérèglement climatique et l’impact humain sur la survie de nos milieux de vie et la nature. Comment est-ce possible d’être pris dans un tel aveuglement idéologique, dans une telle ornière, un rets de discours racistes et écocidaires ou ce gouffre remplis de pensées inhumaines ? Comment la bêtise, les scandaleuses méprises culturelles, l’attaque contre la vie humaine et l’arrogance de leaders et de leurs équipes peuvent elles résister aux valeurs liées aux faits scientifiques travaillés par des communautés scientifiques depuis des dizaines d’années dans toutes les Institutions humaines historiques ? La résistance du double langage est ici remarquable d’une certaine force d’aveuglement vis à vis des faits et des valeurs. Sous l’emprise de la Médiacratie autoritaire exploitée par les Empires, Russes, Chinois ou Américains, une ligne d’invisibilité sociale et symbolique est obtenue par les Leaders ; ce qu’il est possible de qualifier de « territoires négatifs » ou de territoires géographiques depuis lesquels aucune information fiable ne peut sortir du fait d’une emprise psychique ou d’une mainmise idéologique des médias autoritaires sur la fabrication de l’Information.

La collusion d’intérêts économiques, politiques et culturels et le critère unique et majeur de la conservation du pouvoir qui emploie partout où c’est possible, la technique du double langage pour des formes d’interactions finalement inhumaines ; tout cela porte l’empreinte majeure des mouvements de l’extrême droite globale, poussés par des dynamiques d’invasion et de repli réactionnaires de territoires ou l’imposition par la force économique de médias autoritaires ; la Russie et la Chine sont l’exemple paradigmatique de cette emprise totalitaire mondiale sur la réalité du changement climatique et la survie des démocraties occidentales. Ici la duplicité de ces Empires est frappante d’une technique de contournement des Institutions internationales et des Organisations Non Gouvernementales censées – encore – être chargées d’un certain ordre institutionnel mondial (ONU, OTAN, UNESCO, UNICEF, WWF, Fonds Alimentaire, Croix Rouge, Amnesty, ATD Quart-Monde …) dont le travail et les projets dérangent un certain type de capitalisme autoritaire ; aux formes d’incarnations et de violences sociales précises ; toute une ancienne « forme de vie » économique, langagière qui tente désespérément de se maintenir, en l’État, une emprise puissante et une communication arrogante devant les forces de la transformation sociale, écologique directement liées – ou se sentant responsables devant les crises ou faisant face – aux changements climatiques et énergétiques. Nous devons travailler dans un monde fini, hors de la logique guerrière des Nations, par un franchissement de seuils d’évidences écologiques et vivantes, – en comprenant et en percutant les stratégies du double-langage – tant au niveau des ressources naturelles, des complexes sociaux relationnels, que de la résistance organique et naturelle des milieux sociaux et des « formes de vie » démocratiques ; échapper aux extrêmes droites globales qui défendent toujours la régression des modèles humains de développement au bénéfice de la sécurité d’une minuscule élite couplée aux masses aveugles inhumaines – oligarques, techno idolâtre, xénophobes – totalement coupées de la vie ordinaire et de l’extrême vulnérabilité de cette vie humaine.

Fragments d’un monde détruit – 190

De l’espérance pragmatiste

Dans l’organisation du travail issue d’une rationalité scientifique visant l’exécution mathématique d’un optimum triple [Temps de réalisation du produit ou du service/Coûts mesurables de production/Efforts ou quantités de travail investit], l’accumulation de la force de travail au bénéfice du capital ou de la valeur d’échange du produit ou du service, induit des rapports extrêmes et tendus de production et de productivité ; la recherche de l’efficacité productive du travailleur mesurée par un salaire ou une rémunération au mérite, étant la base du développement de la domination d’un écosystème de décisions et de motivations économiques utiles pour seulement vivre biologiquement. Tout l’accaparement par les sphères capitalistes, toute la colonisation du monde vécu par la forme de vie capitaliste impliquent par conséquent, une même intégration verticale et puissante du corps et de l’esprit mis au travail, littéralement branchés sur la machine capitaliste. Cette logique de l’intégration gestuelle et psychique à la fois culturelle et organique n’est pas propre au système capitaliste, elle se retrouve dans les organisations répressives religieuses ou sectaires (catholicisme intégriste, islam radical, nationalisme sioniste, hindouisme en Inde ou bouddhisme fanatisés en Birmanie) en tant que l’individu comme unité de revendication potentielle de liberté, doit être seulement l’instrument utile et servile pour la conservation d’une certaine psychologie absolue du pouvoir ; il ou elle est donc à contrôler, toujours mettre au travail, maintenir dans l’activité de conservation de l’emprise du pouvoir, gratifier ou sanctionner comme le chiffre ultime de la domination.

Intégrer et exclure sont les deux facettes d’une même stratégie impériale qui emmènent les rapports de forces et les rapports de classes, de cultures et de genres, comme la question des persécutions racistes, homosexuelles et antisémites, dans une forme de domination culturelle et symbolique – l’extrême droite globale – qui va consister à (con)former l’homme du futur ; le dirigeant star, spécial, spectral, populaire ; l’homme supérieur par ses racines et sa nature et l’homme augmenté artificiellement par une greffe bien prise psychologiquement et économiquement des outils des Intelligences Artificielles Génératives et de Régulation (IAGR) dans les formes de pensées (in)humaines. Ici ce qui est à voir, à préciser et critiquer, est l’impressionnante maîtrise behavioriste des réactions psychologiques de base de l’individu contraint à l’assujettissement impérial, [le Sujet du pouvoir, les miroirs conformant de l’IAGR, la norme cognitive, les experts en neuro-mimétisme éducatif et l’œuvre d’une anti histoire totale – une idéologie de type religieuse qui domine, sérialise et détruit] et à la tranquillité politique des oligarques au sens d’un total contrôle des masses.

Dans l’arc des extrémités idéologiques de l’autoritarisme et du totalitarisme contemporain et dans la formation des centres de gravités des récits critiques, l’islamisme radical et les forces du renoncement à vivre (à gauche ou à droite) consistent en une curieuse et fascinante forme de capitalisation du ressentiment anticapitaliste et antidémocratique – une obsession pour l’authenticité de la vie liée à Dieu et au prophète, la lutte contre la pornographie, le luxe et le mode de vie occidentale, la négation des libertés sexuelles et reproductives, le combat contre la décadence des démocraties libérales et l’extrême violence de prêches contre les femmes, les juifs et les homosexuell.es ; sources irrépressibles de dangers et de corruptions matérielles et spirituelles du croyant. A l’autre extrémité, mais connectés intimement comme moteurs d’une certaine histoire de la vulnérabilité des formes de vies et de l’humanité, le fascisme catholique réactionnaire [MAGA, J.D Vance, Donald Trump & la « Heritage Foundation » aux Etats-Unis, le Rassemblement National (RN) en France], le soviétisme russe ou chinois ou le collectivisme oligarchique, le nationalisme juif et sioniste ; et toute la puissance d’une technologie de contrôle et de surveillance organisée au plus haut niveau des sociétés privées déléguées ou remplaçantes de l’État xénophobe, en tant que techno réactions administratives et numériques, ou guerres humaines, informationnelles, digitales et matérielles.

La guerre des récits et l’imposante forme totalisante de la « Médiacratie » autoritaire en Russie, en Afrique, en Chine, aux États-Unis, en Arabie Saoudite, au Moyen-Orient, en Asie et en Europe, accomplissent cet exploit d’une conversion des valeurs dans et par les fictions transformatrices et idéologiques – la haine c’est l’amour, le faux c’est le vrai, la guerre c’est la paix, l’étranger c’est l’ennemi ; toute cette sorte de formes de pensées orwelliennes ou venues du « solipsisme collectif » ; une notion critique devenue centrale et si importante en 2025-2050 pour seulement comprendre les dérives actuelles des médias d’extrême droite. C’est d’une persistante méprise à laquelle nous devons faire face constamment, en tant que libéraux et démocrates ; méprise politique et intime quant aux formes d’expressions collectives de nos besoins réels d’êtres vivants  ; expressions ou interactions médiatisées par des symboles et soutenues par des publics instruits, critiques, tolérants, libres et des Institutions justes, libres ou non maltraitantes. Ici résister en pragmatiste, c’est promouvoir la démocratie comme régime d’interactions sociales, de jugements et d’évaluations pluralistes, critique des propagandes nationalistes ; lutte organisée contre les formes de pensées absolutistes qui excluent des versions du monde – sans conséquences violentes – au nom d’une antériorité spéciale, d’un dieu surplombant ou d’une structure d’ordres a priori et violemment imposés aux groupes sociaux, aux êtres humains et aux milieux vivants.

Il peut rester un fond d’espérances dans le cœur de chaque enfant de la démocratie libérale, ce que nous sommes capables de faire, de penser et de transformer comme masse critique et puissance d’engagements et de multitudes, comme nouvelles sociétés de la connaissance, de la vie et de l’action, nouvelles transformations sociales issues des multitudes agissantes et réancrées historiquement dans la critique complexe du capitalisme ego-cognitif et du totalitarisme chinois ou russe ; ce que nous sommes capables de promettre pour les futurs de nos enfants, c’est un monde où une Terre humaine et vivante est libérée du carcan du néo-libéralisme autoritaire, du collectivisme en tant qu’idéologie de la « conformation », du patriarcat et de la domination du groupe le plus fort qu’il soit religieux, économique ou politique. Ici, à l’intérieur de l’organisation économique capitaliste, dans cette inégalité dramatique et criante de conditions d’existence et de vie, le fait de décorréler le revenu, de l’efficacité productive individuelle liée à une conception très morale ou managériale de la performance au travail, rejoint l’immense nécessité d’une action politique présente et à venir, à l’intérieur des sociétés humaines sous et contre les effets évidents du changement climatique et l’impact humain des transformations énergétiques.

Espérer seulement voir et sentir vivre nos enfants, nos rêves de communs, nos futurs aimants et aidants, n’est ce pas permettre enfin une sortie par le haut du modèle de l’hyper-capitalisme de l’Ego et de la prédation, du capitalisme fossile, du capitalisme de plate-forme ; toutes formes économiques totalement déconnectées de la réalité de la survie possible des milieux vivants en 2025-2100. En ce sens, instaurer un revenu universel d’existence comme base de ressources mondiale pour vivre et aider les autres à vivre, est une mesure pragmatiste, urgente et en phase avec la transformation naturelle de nos sociétés humaines. Comment aider et faire en sorte que nos liens sociaux symboliques aident à mieux vivre et à préserver nos milieux de vie, conditions indépassables à notre propre survie d’humanité ? Comment toutes les expériences des multitudes organisent déjà la sortie du modèle économique hérité d’un capitalisme industriel et fossile, reconduit et adapté au capitalisme de plate-forme avec la révolution numérique ? Examiner les conséquences ordinaires de nos actions en tant qu’humanité pensante, plutôt qu’accompagner d’hypothétiques causalités agissantes ; nature, dieu, technologies, empires, forces destinales, races ou cultures supérieures, revient dans une description alternative et pertinente de l’anthropocène, à interagir en accords avec le monde vivant, au plus près de la forme de vie biologique, sociale et culturelle ; éviter ou combattre les logiques d’extraction de ressources naturelles, épuisables, toujours brutes et finies ; toutes les technologies invasives d’extraction et d’exploitation de données dites numériques ou identifiables ; d’âmes et de corps, d’énergies, de psychés, de symboles et de pensées humaines.

Fragments d’un monde détruit – 189

Perdre son visage

Dans l’expérience de l’étrangeté radicale faisant suite à une maladie chronique, ou une atteinte à l’intégrité corporelle, – la pleine et entière maîtrise de son propre corps – la psychologie de l’attention à ses entours matériels et symbolique est considérablement modifiée de sorte qu’il n’est pas rare de constater la dureté d’obstacles psychiques – l’empêchement à agir – à l’attention entière et pertinente aux situations de jeux de langage impliquant des corps, des réactions et des visages. Ici la honte de soi même et pour soi-même comme entité distincte ou – forme étrangère, mutilée – dans l’espace de l’interaction physique et symbolique est accompagnée d’une conscience aiguë de la modification corporelle impliquée par la maladie, son entière et sa brutale exigence quand à l’écologie de sa propre attention. La sensation de ne plus posséder qu’un corps dégradé, affaibli, mutilé, exclu – une pierre jetée dans l’obscurité des liens sociaux symboliques – et la pleine et entière conscience de sa difformité physique dans l’absence de contacts visuels ordinaires avec les autres êtres humains aboutissent à ce refoulement et cette apparente passivité même quand la générosité et la gentillesse viennent vers vous pour combler cet écart dû à la difformité. Il faut alors seulement ravaler la boite noire de ses réactions et dans le silence contraint qui remonte et annule les tentatives de rencontre, faire l’épreuve de son corps propre, de la sidération d’une « morpho synthèse », complexe, survivante et acculée au fond de l’expérience du contact ; les contacts sensibles avec des autres vivants étant devenus rares, si désirés mais presque craints.

Ici la douleur psychique ou la tristesse de ne plus être capable d’avoir un corps et un visage pour répondre normalement à autrui, d’être dans cet éventail de gestes affaiblis répondent à l’événement psychique dramatique qu’est la perte de son propre visage ; quand les traits autrefois harmonieux, ont été dérangés ou effacés, quand la vivacité de l’expression, s’est éteinte au profit d’un aplat grossier qui ralentit et épaissit les traits typiques de la réaction émotionnelle. Le devenir pierre ou boue épaisse, la difformité due à l’absence de variabilités et de souplesses dans le visage, font qu’il est plus dur encore de provoquer des rencontres, des étonnements, des compréhensions. Le filtre grossier du corps a ainsi pour effet de rompre une entente intuitive, immédiate, en rejetant les essais de prise de contacts, à l’extérieur de la situation, et par delà l’effet d’engagement dans des projets et des existences singulières, à rendre difficile la rencontre nouvelle. Quand vous perdez votre visage, vous perdez bien plus qu’une surface de peaux, vous perdez l’invitation à sortir du silence intérieur, vous perdez le regard et le sourire communs à une espèce humaine, tous les sens du contact, et vous rentrez bien vite dans un monde de nuits et de ténèbres auquel, vous serez finalement attachés par la force des choses.  Ici le courage de sortir de soi, d’assumer son propre exil, de dépasser la brutalité de la laideur et de la monstruosité doivent aider la sensibilité aux choses et aux vivants, à devenir autres vivants, dans une certaine recherche d’une forme symbolique, alerte, vivante, sensible, et belle. L’importance de cette recherche esthétique faite hors du monde corporel immédiat, c’est l’importance d’une nécessité à se réinventer soi-même pour affronter et rencontrer l’autre vivant par delà les murs de l’indifférence causés par la difformité.

A l’intérieur de soi, au plus profond de ses rêves, dans l’espérance de pouvoir choisir la forme symbolique ajustée à sa propre vie, il y a cette demeure encore accueillante, cette forme sensitive adressée à soi même comme un don ou un présent fortement intégrés aux logiques de configuration symboliques et naturelles de sa propre existence humaine ; la mort parfois est une espérance folle, une visitation qui permet de se dire – tout s’arrête ici et la fatigue de vivre – la fatigue de sa présentation – s’arrête aussi – et la vie quand elle reprends ses droits d’exister fraye avec les blessures psychiques et morphologiques qui ont ancrées le sujet dans un autre monde. La maladie peut ainsi altérer ce qui incorpore – en soi-même – les objets de l’environnement, i.e ce qui les relie fondamentalement à des intentions précises emportées et consolidées par une pression physique ferme ou un corps et une face sociale engagés dans l’interaction symbolique organismes / milieu vital. Si la maladie à la mort (le désespoir pour Kierkegaard) fait se rencontrer ou s’éprouver les limites de l’existence humaine ; comme synthèse du fini et de l’infini, la maladie concrète, organique qui affecte des parties bien précises de son propre corps a pour conséquences une diminution de la puissance de vie, une diminution de la joie et du pouvoir du « oui », je te veux, sur le « non », je ne peux pas. Dans ce jeu d’équilibres fragiles, les forces de vie sont celles qui admettent la faiblesse et la vulnérabilité organiques quand les forces mortifères aboutissent sous l’angle d’une recherche de la performance à une dégradation ou un épuisement de la vie dans l’humaine condition.

Finalement, à force d’oublier le passé heureux d’un visage et d’un corps encore constitués, présents, à force de gêne devant le visage présent difforme, monstrueux et inconnu, – à force de sentir la rupture du fil biographique – il arrive que plus aucune rencontres n’aient lieux, aucun mots, ni signes, ni gestes échangés ; dans ces cas d’incompréhensions intuitives et radicales, (afin d’éviter une gêne et une répulsion lors du contact sensible), la force de celui ou de celle qui tient à la vie est celle qui va consister à reprendre sa propre voix singulière – dans ce magma du rejet potentiel, immédiat des autres – , à la faire redevenir une force de combat et de persistance dans l’extrême justesse ou le fil aiguisé d’une pensée. Il ne s’agit jamais de reconstituer la morphologie d’une expression mais de métaboliser une voix commune à l’intérieur de situations de jeux de langage différentes ; c’est à dire permettre le contact de plusieurs voix, de plusieurs regards entrecroisés, en dépassant la brutalité du mutisme d’une forme empêchée ou dégradée. « La manifestation du visage est le premier discours. Parler, c’est, avant toutes choses, cette façon de venir de derrière son apparence, de derrière sa forme, une ouverture dans l’ouverture », Emmanuel Levinas, in « Humanisme de l’autre homme », p. 51, Poches, Biblio, 1972. Parler, décrire, montrer quand le corps est mutilé, quand le visage s’est effacé au bénéfice d’un aplat épais qui neutralise la finesse de l’expression, c’est faire courageusement l’épreuve de la dignité d’un travail en soi-même, un travail visant une certaine structure d’expressions bien déterminées, une certaine forme d’apparences sensible qui va de nouveau permettre facilement les contacts de différences.

Cette perte du visage est fondamentalement rattachée à la perte désespérée du lieu dit de l’attachement humain et de l’imagination ur-symbolique liée, avec l’autre sensible, vivant ou humain ; se perdre dans l’absence du lieu de commandement biblique du « Tu ne tueras point », découvrir la violence des sans faces, des sans voix, des sans visages, ou l’espèce d’indifférence catastrophique qu’accompagnent les conduites d’annulation des corps des autres ; le miroir conformant du réseau antisocial, la vitre opaque du programme et le langage code extrait hors de toutes situations concrètes de vie du langage. Toutes ces conséquences politiques d’une absence de considération pour la différence d’autrui aboutissent à une négation et une annulation violente du « je » de l’autre, sous prétexte d’une reconnaissance fléchée par un dispositif machine d’un même contenu symbolique projeté dans la situation de jeux. Le sans visage peut être détruit, – il n’existe pas à proprement parler – sa différence existentielle annihilée, sa profondeur subjective annulée et ceci parce que le visage a été oublié, mis au rebut de nos échanges, écarté du cadre de la rencontre, faute de sensibilités organiques et de compréhensions des structures d’expressions vivantes. L’extrême nudité, la pauvreté humiliante du visage, – face à nous – doivent nous rappeler l’importance de la perte et de l’attachement à la merveille du regard, le confort d’un sourire, l’attention à toute la bonté d’une orientation des traits sensibles de la face humaine.

Fragments d’un monde détruit – 188