Seconde nature

« La nature donne satisfaction à un plus noble besoin de l’homme – l’amour du beau.
Les anciens Grecs appelaient le monde Kοσμος « beauté ». Les choses sont ainsi organisées, que la faculté plastique de l’œil humain est telle que les formes primordiales, le ciel, les montagnes, les arbres, les animaux nous procurent un plaisir qui leur est propre, – un plaisir qui naît de la ligne, de la couleur, du mouvement, de l’harmonie des groupes. »

Ralph Waldo Emerson, « III La beauté  » » in « Nature » [1836], « Nature suivi de Société et solitude », p.45, Traduit de l’anglais par Xavier Eyma et Marie Dugard, Présentation par Hicham-Stéphane Afeissa, Le Pommier/Humensis, 2021.

Toucher la vitre de l’eau cristal, tenir le mouvement,
d’une bête-oiseau frêle et fragile, entre ses doigts,
des os à pinceaux qui se meuvent dans l’espace,
et ramènent des couleurs et des sons rouges sang,
jetés sur la toile immense d’une divine Nature,

Ces corps d’amours et de feu-lumière,
cette trace du spectre qui s’imprime sur ta rétine,
et toutes ces brisures aux arêtes fixées à l’instant,
de la conscience pressée vers ses objets,
de l’image pleine, entière, d’un autre que soi,

Là où frôle le regard à l’envers de la scène,
le regard de Dieu-Nature qui vient de partout et de nulle part,
les éléments mêlés ; terre, eau, air et feu,
dont les solitudes crient dans le silence,
Il y a une autre ici et c’est toi,

Bêtes rapides, si fuyantes, gracieuses dans la nuit,
ces corps sensibles sont mus à l’intérieur d’eux-mêmes,
par des sensations de forêts, de ciels et d’océan,
du vaste monde-désert de la question effrayée,
Comment te sens-tu ? Comment vas-tu ?

Le sujet effacé, comme ce point-limite qui s’évanouit,
n’est plus qu’une borne établit et mouvante,
et ne répond pas à ces jonctions de morts et de pertes,
il n’est pas là pour répondre à ceux-là du désespoir,
Ceux qui marchent squelettiques, à la croisée,

des chemins d’abîmes et de folles visitations,
qui passantes les filtres-tamis du vide,
remplissent les bouches des petits rois-prêtres,
ceux là se congratulent par des intérieurs bien semblables,
toute cette technique affreuse, qui s’empare,

des frontières et des scènes du monde primitif,
qui fait du plaisir organique sa petite chose inerte,
ce calcul sidérant des forces exploitées,
par les pulsions de vie et de mort,
quel est ton rythme de sang, toi, Empire de labeurs ?

Cette scansion que tu répètes contre nous,
et qui contient les réductions des âmes bon marchés,
figées dans des vases de sables bouillis,
leurs livres de commandes sont remplis de gribouillis,
et la mort a suivie leurs mains aux stylets,

Lèves les yeux-miroirs vers le monde et respires,
apprend la lenteur des choses muées en vision,
toutes ces masses sensibles qui t’entourent,
Fuit le monde à la vitesse des infinis contacts,
qui disparaissent dans ses rêves de glaces.

Et la solitude des étoiles, emporte tout,
dans le fracas du cerveau lumineux qui écoute,
la musique venue d’ailleurs, le signe et le symbole,
remplis d’aspérités, de contours et de textures,
qui lorsque on les touchent, s’évanouissent.

Voir le mouvement vital et sentir en soi, la présence,
d’une puissante terre-musicienne,
qui accordent l’harmonie froide des astres,
à l’instrument délicat des yeux, des attitudes et des gestes.
Vivre dés lors n’est plus un travail ou une douleur.
Vivre avec toi Nature nous libère …

MP – 31032023

L’instant éternel

« Ce qui est vrai n’attend pas l’expédition de prédateurs
où pour toi peut-être tout est en jeu.
Tu es sa proie, quand s’ouvrent tes plaies,
rien ne t’attaque qui ne te trahisse en fait.

Arrive la lune et ses cruches de fiel.
Alors bois ton calice. La nuit tombe amère.
Dans les plumes des pigeons floconne la lie,
tant qu’une branche n’est pas mise à l’abri.


Tu es prisonnier du monde, de chaînes encombré,
mais ce qui est vrai trace des fissures dans le mur.
Tu veilles et guettes ce qui est juste dans l’obscurité,
tourné vers l’issue inconnue. »

Ingeborg Bachmann, « Ce qui est vrai » » in « Invocation de la grande ours» [1956], « Toute personne qui tombe a des ailes : Poèmes 1942-1967 », p.323-324, Traduit de l’allemand par Françoise Rétif, Gallimard, 2015.

Je t’ai vu marchant seul vers la porte dans la lumière,
avec ton allure de vieux sage et ce regard perçant,
et les années que tu portes comme un habit monstrueux,
qui pèse, assombrit ton visage et alourdit ta silhouette,
humain presque effacé, lointain, si proche et multiple,

En franchir le seuil est comme jeter l’ancre des jours,
ailleurs, dans un silence absolu, un sépulcre,
pour ne jamais plus revenir,
et remplir de souvenirs, les vivants tout autour,
Seras-tu là, avec nous et par les signes, à jamais ?

Nous parler, nous les vivants, montrer ce que nous aimions,
offrir au vent ton visage et tes yeux-miroirs,
caresser le rêve des enfants et les corps des autres,
par la mémoire traversée, échouée sur le sable,
toute cette eau sale venue des marées ultimes.

Quelle masse de gestes précis, calibrés, as tu accomplit ?
Les innombrables gestes dérisoires et quotidiens,
des signes-automates réglés en papier carbone.
Se lever, marcher, rire, jouer, respirer ou pleurer,
il n y’ a que ton empreinte qui perce l’obscurité,

des jours qui s’enfuient dans les nuages bleus et roses,
et le soleil noir brûlant a envahit tout l’horizon,
mélancolie et désir de sommeil lourd, infini,
sont devenus des arêtes dorsales, des fondements de la vie,
et la quête effrénée de plaisirs si éphémères,

n’est plus rien qu’illusions et promesses non tenues,
la pierre et l’eau broyées sous le poids des regrets,
dans cette rivière des consciences familières,
quelle étincelle rallume la flamme des souvenirs ?
Quelle force là présente, tient debout le corps défunt ?

Quand l’âme du soir, vagabonde, et doucement décline,
le corps fatigué, pressé d’aller enfin au repos,
ne sait plus rien faire, ici bas, rien tenir fermement,
ni contact, ni promesses, ni espérances,
sa destination est cette demeure sans nom,

la terre meuble froissée de fougères, de racines et d’insectes,
que tu peux caresser et dont tu sent la vie immense,
l’essence des choses enfin détruite, réduite en poussières,
et tout l’abri protecteur de la terre, sa délicate maison,
bâtit par les arbres, les feuillages, les fleurs,

Et avant la fin, avant l’exil de ton Esprit,
tu m’as rappelé cette créature, fragile, si petite,
qui, au crépuscule, s’est posée doucement sur ton épaule,
un signe du temps qui s’arrête et ta joie très grande,
a brisé le cœur de l’horloge, son rythme mécanique soudain figé,
pour transformer en onde sonore, musicale, multicolore,

les ailes de son chroma-réflexe, le spectre de ses couleurs.
Capturé par une vision douce, un repos pour l’Esprit,
toute la fragilité du monde, tenue au creux d’une paume délicate,
doucement, seule et inutile, nous rappelle l’instant créé du monde.
Cette métamorphose des forces, au-delà du disponible, du fabriqué,
tient la vie en un instant unique, par l’émotion du vivant.

MP – 17032023

Enfants du Soleil

« La force qui recharge les mascarets, qui fait boire la mer à la lune, qui fait monter la lave dans les entrailles des volcans ; la force qui secoue les villes et qui assèche les déserts ; la force imprévisible et rouge qui fait grouiller dans nos têtes les pensées comme autant de crimes, et les crimes comme autant de poux ; la force qui soutient la vie et celle qui fait avorter la vie, sont autant de manifestations solides d’une énergie dont le soleil est l’aspect lourd. »

Antonin Artaud, « La guerre des principes » in « Héliogabale ou l’anarchiste couronné », [1934], p.51 Gallimard, 1979.

La frayeur devant l’ombre rouge qui grandit,
les yeux fermés, et la lumière dorée, brûlante,
le corps glissant sur un sable fin, rempli de chaleur,
qui pénètre les douces paupières remplies de sel,
Je ne suis plus là, ouvert, saignant parmi les autres,

rien qu’une surface, seule, humide, réfléchissante,
des rayons qui dardent depuis le centre du ciel,
en faisceaux de couleurs chaudes, enivrantes,
et mes cheveux boivent ta lumière,
rien qu’un corps nu, prés du seuil d’inconscience,

et ce flash dans l’Esprit qui dure bien après le crépuscule,
le spectre de couleurs vives, marquant la vision,
quand la nuit même ne peut plus creuser sa dimension,
dans la mémoire seule, nagent encore les Sirènes,
quand le retour à la terre des hommes s’éloigne au loin,
plus loin que le flanc de mer, prés des îles adorées,

et que l’attention éveillée cherche ses repères,
le corps ainsi défait n’est plus qu’un flux sensitif, terminal,
une vaste fabrique des sens, qui accueille le nouveau monde,
et toutes ses émotions sont reliées, intimes, au vivant,
tout ce qu’il perd et reçoit, inspire et réfléchit.

Dans le soleil brûlent des cargaisons de rêves,
de ceux qui partout préviennent la douleur
et réparent les fragments des jours,
des armées de forçats de la terre et du ciel,
chassent les nuées de songes douloureux,
et leurs cœurs tout proches, se tiennent chaud.

Pardon ô lumière, toi qui retire l’enveloppe de minuit,
en brisant les jours d’angoisse, un par un, sur l’autel des prieurs-fous,
qui retire l’habit nocturne tout prés des quartiers de la lune.
ô soleil qui avale les langues habiles des serpents,
flamme douce et agile, qui berce nos rêves.

Pardon pour le vacarme des enfers, ici, de la terre dévastée,
des âmes qui déclinent au cours du long chemin,
qui abandonnent par désespoir et se mutilent, toutes seules,
Pardon pour cette immense solitude, irrationnelle,
quand la volonté de vivre encore a chuté,
dans les amas d’objets inertes, coupants, muets,
qui ne disent plus rien et n’appellent plus aucun geste.

Pardon de l’offrande de nos poussières, du sang qui a coulé,
quand les dieux courroucés ont vengés la mort des frères,
quand le ciel est descendu, montrer la fragile alliance,
entre les éléments de Nature et les événements du monde,
le carbone brûlé au bout des doigts et des cerveaux.

Les yeux tournés vers l’intérieur voient le monde,
comme on voit le miracle survenant toujours,
partout est la vie folle qui envahit les cités et les âmes,
et la concentration du feu en un point fixe,
qui sèche les larmes, rend ferme et arrime l’espérance,

Nourrit la vision habile, rutilante, des créatures,
des astres-divins accrochés sur les bords de côtes,
tous les phares illuminés, guidant les navires,
par ce trait ouvert, rouge qui fend l’espace des vagues,
dans l’espérance des équipages qui renaît à leurs vues.

Le soleil est une énergie qui est là, à tout instant,
il fuit, si gracieux, dans les corps légers des vivants,
dans les arbres, les montagnes et la mer,
et dresse une nappe de lumières ; un arc en chairs,
de signes de plaisirs, de vagues de rires et de terreurs,
quand la peau des enfants doucement rayonne,
leurs visages repris dans la chaleur et l’ombre.

MP – 24022023

Vivre l’animal

« En raison de la matérialité de notre existence, de notre besoin d’air, d’eau, de nourriture, et d’espace nous sommes toujours en relation avec les autres, y compris avec les animaux. L’éthique et la justice consistent à assigner des limites à son bon droit au nom du droit de tous les êtres vivants à exister. »

Corinne Pelluchon, « Postface » in «Manifeste animaliste : politiser la cause animale », p.176, Payot, Rivages, Paris, 2021.

Je me souviens de toi qui nous regarde, les yeux embués,
le corps tendu d’affections pour des simples et proches humains,
et la tête joyeuse dodelinant de gauche à droite,
ayant l’air d’un animal fou, tournant sur lui-même, à toute vitesse,
sans jamais faillir à cette affection sans retours,

L’impermanence des choses ne t’a jamais touchée
et ton temps est celui du partage et de la joie toujours.
Jamais tu n’as été prises en défaut de manquer à ce soutien.
Chienne à l’utilité folle, à la gueule tachetée, noire, blanche et brune,
comment sais tu ce dont nous avons besoin ?
Avec nous, quand je t’appelle, ensemble, comment vis-tu ?

Quel est ce règne du vivant qui nous entoure, partout,
nous contient nous humain-es, au delà du Temps,
dans tous les espaces ou l’animal incarne le vivant.
Sentiments mêlés, tendresses folles, émotions brutes,
Tu es le lien de Nature, lien manquant entres toutes ces choses.

Et la violence froide des machines à exclure et décider,
leur bleuité de glaces, uniforme et sans âmes,
fondent en ta présence, en des amas de nuages,
des sirops sucrés, des vagues d’eaux divers et divines,
qu’avalent les mondes humains auxquels tu participes.

Car tu vis en nous, sensible, avec des gestes d’attention,
tu prends soin des vulnérables, des malades, des fous,
tu fabriques du lien en mêlant la Nature et l’Esprit.
Je me souviens de ton énergie folle, si démesurée,
de ton absence de retenue, de la joyeuse expiration

des forces vivantes, de la simple émotion en ta présence,
que provoque ton corps voué à nous,
et les cages qui t’enferme sont l’œuvre du malheur,
cette totalité haineuse, rampante et morbide,
dont les extrémités broient les corps,
et séparent les causes des êtres vivants,

l’existence n’est pas futile, elle rayonne,
dans un soleil pris dans les regards des bêtes,
une vie gracieuse, humide, contenue dans leurs larmes,
et chacun de leurs mouvements rappellent la vie belle,
chaque objet qu’elles touchent s’illumine du feu vivant,
de la terre et de l’océan déliées des amertumes humaines,

Je me souviens de toi comme une compagnie, une « polis » miniature,
comme animal fragile et fort, comme lieu hybride, social et naturel,
car tu as pris le mouvement d’un groupe tout entier,
dans ton énergie folle, ta passion de vivre unique,
dans la cité, tu rassembles les regards, les touchers et les paroles,
et détruit les cages complexes ou s’enferment nos âmes,

Merci pour ta vie si brève, la joie profonde que tu as donnés,
Merci pour le mouvement des âmes que tu as provoqués,
chiennes, chats, oiseaux, vivants, allument nos yeux, dans la nuit humaine,
comme des étoiles brillantes qui éclairent nos chemins,
de ceux ou celles qui faute d’ami-es, se noient, seul-es,
à l’intérieur des cages obscures, des machines et des spectres.

Humain-e, animal, bêtes vivantes, rappelle nous ta venue,
sur la terre-poussière, la perpétuation des liens,
ce qui tourne autour est ton regard, tes mouvements qui relient et rassemblent,
le cri de l’animal est rouge sang, il traverse,
les corps des humain-es, les puissances des cités,
il est ce présent qui vit et bât aussi dans nos veines.

MP – 13012023

La fin des jours

« Prends-moi, moniale, en tes ténèbres,
Vous montagnes froides et bleues !
Saigne la rosée de ténèbres ;
Croix dressée dans l’éclat des astres.

Brisés pourpres bouche et mensonge,
Dans la froide chambre vétuste ;
Brille encore un rire, jeu d’or,
Dernière sonnerie de cloches.


Nuage lunaire ! Noirâtres tombent
Des fruits sauvages dans la nuit
Et notre espace devient tombe
Et notre vie terrestre, rêve. »

Georg Trakl, « Abandon à la nuit » in « Poèmes publiés dans le « Brenner », 1914-1915 », p.313, Traduction de Jacques Legrand, Présentation d’Adrien Finck, Aubier, 1993.

La forêt immobile, traversée d’ombres, de feuillages,
de sentiers rares et lumineux,
Et la main gantée, mouillée d’une rosée pâle,
liquide, a plongé dans la terre,
Le regard haut versé dans le soleil mauve, s’est soudain figé,
Et l’illusion de la grandeur nous fait êtres végétaux, plantes ou arbres,

Le mutisme de la pierre, le son grave et fluide, d’une
sinueuse rivière d’argent,
qui se faufile au travers des branches nues,
aux surfaces humides et froides,
La frondaison partout et les rayons de lune obliques,
qui traversent les zones malléables des cerveaux …
Il reste la créature stupéfaite, tapie dans la demeure, rouge et or,

celle qui marche toute seule, avec le faux visage
portant la blessure et le sang,
celle qui s’endort aux bruits mousseux du crépuscule,
tombant dans la sombre forêt,
Son rêve est profond, baigné des lumières, du sel,
et des châtiments,
des dieux courroucés, et des péchés brûlants, qui battent
dans ses veines,

Privé enfin d’alertes, de systèmes froids, de temps calibrés,
la créature s’est retirée, seule, dans une ombre,
et traîne un corps ultime, fatigué, où remuent des souvenirs,
et des images en poussières brisées,
Sa nourriture est faite de morceaux de ciels liquides,
qui grandissent au fond des ventres,
des femmes précieuses, aux tuniques noires et blanches,
Au contact sensible, les spectres des jours fuyants,
de la ville inerte, l’obsèdent,

Sont chant limpide est monté par un vaste silence
et sa blancheur de nacre est devenue glaces et neiges,
Tout autour d’eux, leur monde honni s’évapore,
et le temps s’est durci en éternité,
Ce qu’elle boit, c’est un liquide vide, neutre,
des cocktails d’atomes durs et coupants,
Dans sa demeure tapie dans l’obscure forêt,
plus rien n’existe.

Ses poumons de carbone,
sont habillés d’une légère soie grise,
et sa respiration par vagues, s’épuise,
Le vêtement que cet ange noir, revêt pour sortir,
et respirer avide, par le souffle,
de celle qui jette les voiles d’illusion,
habille toutes choses, cruelles et douces.
La dernière peau mouvante, goûtée, sentie, caressée,
n’est plus qu’un lointain souvenir.

Mort, quel est ton Empire, ton monde irrespirable,
celui qui glace, pétrifie et immobilise le vivant ?
Quelle est cette trace que tu ôtes des figures,
ce mouvement d’étoiles que soudain tu retires ?
Quand toutes les solitudes frayent dans la vitre du ciel,
le soleil fuyant, et l’expression évanouit,
et que plus rien ne nous regarde,
œil, bouches, mains, horriblement figés.

MP – 30122022

La griffe

« Quand tu t’en reviendras
Sur le circuit des ondes,
Contemplant ses irisations,
Son désordre sauvage,
Que tu verras, dans ses efforts,
Pour changer, pour couler,
Le gaz transformé en solide,
Et fantasmes et riens,
Redevenus des choses,
Et l’imbroglio sans fin
Se faire loi et monde,
Alors tu apprendras
Que chevauchant Protée
Par cet ardent tumulte
Tu avances vers le pouvoir
Et la pérennité. »

Ralph Waldo Emerson, « Les illusions » in « La destinée et les illusions : deux essais tirés de la conduite de la vie », traduction de l’anglais par Marie Dugard, Payot & Rivages, Paris, 2019.

Quand tu lèves les yeux loin vers la montagne,
dans cette enveloppe de nuages à la blancheur sucrée,
glissant à l’horizon, sur cet épais manteau bleuté,
et me vois tout petit, les épaules posées dans tes mains d’or,
je retiens le temps qui s’échappe du cristal,

de ta voix figée lentement par nos souvenirs,
toute cette eau glacée, que l’on savoure,
ensemble à la vitesse de rayons de soleil radieux,
de la neige plein la bouche, en une poussière fondante,
ce délice d’écumes, de souffles et de vagues,

que l’on boit, ivres et joyeux, à plein poumons,
cet air invisible qui file droit et nous transie,
d’un froid vivant porté par toutes créatures,
que la vie fait libres, seules et dures au temps,
est rempli d’attentes folles, éparpillées,

Il n’y a pas d’oubli ici versé dans la coupe amère du siècle,
où des lèvres, au contact du verre opaque ne goûtent plus.
Seul le bord élimé, coupant du passé,
remonte comme un arc de chairs, rougies, sanglant,
et la vision du futur est reprise en toi,

mon amour, mon ami, je suis venu tout seul,
recueillir dans vos yeux, le bonheur de ce paysage,
parmi l’enfance et l’espoir de me dire « enfin »,
là, maintenant est le lieu magique du repos,
la destination de toutes choses, qui en moi, survivront.

Ainsi je revois nos silhouettes trempées sur la neige,
cette trace noire, innombrable, qui continue encore,
ce présent infini, et la maîtrise des Lieux et du Temps,
de soi, des mémoires, des nombreux chemins de lumières,
et cette image me berce contre toutes violences.

Car la griffe du Temps nous enserre,
le corps du paradoxe, et le cœur en cendres,
l’esprit voyageur ; bercés d’illusions,
toujours, elle serre si fort la gorge, les poumons et les yeux,
pour ne plus laisser voir dans son poing, le souffle vivant,
et tu restes là devant nous, seul, hors du chemin,

le corps penché sur l’enfant, par le son et la prière,
la parole libre, secrète et fière, ce sentiment doux et la pudeur,
ramassé dans un vêtement de signes, bien tissés qui tient chaud,
et nos peaux se souviennent l’un de l’autre,
dans ce couloir de l’eau, vastitude, bleue et blanche,

là nous descendons, frêles oiseaux, à l’envers du monde,
toi et nous ; frère, mère, amie, compagnons du soleil,
nous voyons le sens fragile apparaître, devenir solide et certain,
et assurer un lit de confort aux âmes cachées et blessées,
et cette Nature est une force fragile, enivrante,

dans son refuge immense bât ta respiration,
elle est semblable au destin de cet astre divin,
planté au cœur des galaxies tragiques du vivant,
et aucun homme fier ne peut lui parler,
sans se faire enfant, doux, respectueux et sensible.

MP – 09122022

Frontière

« Elle s’élargit sans fin
dans l’obscurité de la nuit
du samedi, la frontière
à l’intérieur de laquelle nos

présences corrompues sont
humaines : dans le silence
un autre silence, et l’écho
du cosmos dans l’écho

mourant de la rue.
Démesurément grandi un des mes
gestes se propage


jusqu’où Dieu
n’est pas : et désormais dans mon cœur
c’est la pure terreur. »

Pier Paolo Pasolini, « Petits poèmes nocturnes », in « Poèmes de jeunesse et quelques autres », [1952-1953], p.133, Traduction de Nathalie Castagné et Dominique Fernandez, Gallimard, 1995.

Quand tu regardes depuis le fond des entrailles,
l’œil fixe, effrayé, dans cette panique lente, sinueuse, froide,
qui envahit la pièce en silence, avec l’ombre des morts,
le visage rougi par cette émotion et la terreur diffuse,
une émotion sans égale, nulle part, cette pression du sang,
qui fait battre ton cœur plus vite que le temps qui nous reste.

Je me souviens de ton nom, de ta voix, seuls parmi nous,
prononcés, admirés et reliés avec respect et amour ; sa vie,
qu’ouvrent et ferment les mâchoires avides du temps,
par le rythme et la scansion bruyante de nos veines,
l’amour oublié loin derrière le spectre d’une vision.

Que vois tu quand tu regardes le peu qui nous reste,
et cette terreur de franchir la Frontière,
vers les matériaux purs, organiques, sans vies,
cette absence de mouvement, ces morceaux de regrets pour l’éternité,
glissés en dessous des fleurs et des dalles grisâtres.

Quand ce brouillard épais envahit ta respiration,
la conscience minutée, heurtée, jusqu’à sa pleine disparition,
et ce seul bruit de la pompe brûlante qui monte et descend,
l’air expulsé en mince filets, n’est bientôt plus rien,
pas un souffle de l’âme sur la vitre ; la dernière image de toi.

Maintenant l’eau rouge des souvenirs se boit,
mêlés à la saveur des temps passés avec toi,
au milieu du seul visage, cette parole aimée,
Jamais muette, ni sourde ; elle écoute, légère et fébrile,
la musique sans oublis, ni consciences, ni pertes.

Je vois ton corps devenir mien,
peu à peu dans la chair des mots, des signes et des mondes,
les cavités criantes où se logent ton angoisse et ma peine,
le courant d’une mémoire double, plastique, imaginaire.
Mais ce nouveau corps hybride est celui du futur,
de tous nos avenirs bruyants, ouverts et sensibles,
quand l’autre lira, verra, vivra nos existences si fières.

Dans cette forêt de mousses blanches, humides, de signes liquides,
là où tu marches, tranquillement, en silence, en me tenant les épaules.
Tu peux voir tout ce travail, l’immense cathédrale des forces,
et ce soleil noir perce ton cerveau, colore ta peau,
lui rendant la saveur du pain et de l’eau.

Là où je peux enlacer ta fragile puissance bien vivante,
d’une espérance fatiguée, si meurtrie, pour enfin du repos.
Tout autour viennent les animaux du monde, les plantes,
les fruits et les ciels bleutés d’où perle à l’aube, la rosée,
cette fraîcheur délicate, presque un nuage de neige mauve,
dans laquelle tu laves les restes de ton corps défunt.

Tes yeux, noirs et lumières, fondent comme du cristal,
sur des paysages errants, que découvre un déclic de paupières,
d’où monte ce cri immense depuis Dieu, la Nature ;
un voyage de l’Esprit fait par tes créatures toujours seules.
Par ton souvenir, je survis à la Frontière, toutes les choses autour si touchées,
d’une mince larme aiguisée, sur des mots-signes,
des foyers d’actes et de sangs.

MP – 25112022

Noir labyrinthe

« Si le sophiste pense, il domine tellement sa pensée qu’il en fait ce qu’il veut ; comme il n’est pas entraîné par elle, il la dirige suivant ses caprices ou ses calculs ; à l’égard de son propre esprit, il se comporte en stratège ; il ne médite pas, il conçoit, selon un plan aussi abstrait qu’artificiel, des opérations intellectuelles, ouvre des brèches dans les concepts, tout fier d’en révéler la faiblesse ou de leur accorder arbitrairement une solidité ou un sens. La « réalité », il ne s’en soucie guère : il sait qu’elle dépend des signes qui l’expriment et dont il importe d’être maître. »

Emil Cioran, « Le style comme aventure », in « La tentation d’exister », [1956], p.894, « Œuvres », Quarto, Gallimard, 1995.

Attachés aux fibres rigides, aux raisons froides,
ces automates calculent en ordre bien mis ;
la déclinaison des obéissants, des bâtisseurs de systèmes,
et leurs langues est un monde ésotérique, si bien ordonné,
calibré aux programmes des vastes puissances.

Les brigades d’officiels arrêtent, déplient et sanctionnent,
avec leurs costumes de lettres sombres, sans fentes ni aspérités,
sans différences, ni traces rêvées d’un signe d’ailleurs.
Il est inutile de résister, de plier le corps sous l’arme,
et le temps se consume à la minute creuse,

Tes paroles sont légères, elles montrent à l’envie,
la fugace victime des monstres qui s’appliquent,
dans les machines de morts et de décisions,
pour produire sans couleur, le muet, l’empêché et le fixe.
Plus loin en avant, le funambule destin,

sur lequel se brisent les vagues de signes irradiantes,
a dressé tout autour des noirs chemins,
des barreaux d’écumes blanches et humides.
Quand l’œil dressé se plonge dans ce dédale,
il ne voit que des murs de cendres, kilométriques,

de grandes traînées blanches et noires,
des amas de symboles arrimés dans les mémoires,
des cercles organiques, des réserves de gestes,
perdus seuls, maintenant dans l’obscurité.
Que vient tu faire par ici, ami des ténèbres,

quand plus rien n’apparaît naissant à l’horizon,
avec tes paroles sans effets, ton écriture opaque,
les mécanismes affreux qui tournent en bouches,
les raisonnements idiots qui se déplacent en bandes,
remplies de formules toutes faites, et de chambres d’échos.

La sonorité des rimes et le vent des poèmes,
jamais atteints de vive voix et pour vivre mieux,
a laissé derrière elle, ce monde sans différences,
cette banque administrée des souffrances, par les corps-automates,
leurs yeux d’acier roulant, leurs lèvres bleuies par l’industrie.

Tout ce mange-béton uniforme, laid, immense et démesuré,
bâtit avec la conscience appliquée, si lente, douloureuse,
bouchant le ciel, l’aube de la Nature et l’avenir,
je le vois suintant dans ton monde secret, terrifiant,
les bras de cette hydre grise-froide et liquide,

qui dépliés, semblent tenir la Terre dans ses griffes,
et dont la masse impose sa présence occulte partout,
ce mélange est une fabrique de désespoirs, un moteur sans futurs,
une usine à mots poussiéreuse, aux machines-outils, criardes,
pesante, et qui trébuche quand on l’appelle.

MP – 04112022

Fragile

« Il faut maintenant appliquer au corps vivant ce qui a été dit de la partie. En effet, l’analogie qui existe entre une partie et une partie, existe entre la sensation dans son ensemble et le corps tout entier capable de sentir, en tant que tel. Et ce n’est pas le sujet qui a perdu son âme qui est en puissance de vivre, mais celui qui la possède. La semence et le fruit sont, en puissance, un corps de tel sorte. »

Aristote, « De l’âme », livre 2, chapitre 1, p.104-105, traduit du grec par Pierre Thillet, Gallimard, 2005.

Animal superbe aux yeux de billes noires,
toi qui vit du silence dans la nuit,
le court silence des machines arrêtées,
dressant à l’écart de cette vitesse folle, mécanique,
le voile de l’invisible présence du monde,

Pour tout les autres humains jetant leurs regards,
autour de la terre fraîche que tu tiens, ce cristal pur,
jamais brisé, jamais franchi, toujours là,
par où nous traversons comme des fantômes,
les souvenirs noirs des vieux et branlants systèmes,

la feuille humide remplie d’eaux et de sèves,
la terre et l’humus frais, meuble et grasse,
quand nous posons nos membres déchirés, si lourds,
foulons à peine tes chemins de lumières,
quand hésitant, craintif, l’animal est cet étrange fugitif,

Quand il s’échappe plus loin, et qu’il faut des heures,
pour l’entrevoir à nouveau, libre, au détour d’une rivière.
Spectres des automates, figures livides et mornes,
toute cette architecture froide, si calibrée au millimètre,
pour nous humains, existants et ombres, hors du vivant,

ces réseaux d’artifices, de bruits, de bétons, de métaux,
dois tu périr seul par la combustion des forces,
par tous ces matériaux brûlés sans consciences,
peux-tu garder l’œil aux aguets, fébriles, pour l’autre,
l’être radicalement autre, ce fragile vivant qui nous regarde,

car il n’est rien qui dure dans ton cercle-machine,
ce cache-misère de l’espèce, cette supercherie froide,
toute la violence absorbée dans la peau des monstres,
la puissance du plaisir immédiat, auto-consommée,
la guerre menée contre les gêneurs, les inconvénients,

Vouloir disparaître en toi, terre de sangs, de prières,
quand la tranquillité de l’horizon apaise les nerfs,
tous nos regrets fondus en une musique douce, liquide,
la musique de l’amour et de l’admiration folle,
pour la nudité des corps et la frayeur des animaux,

Vivre de l’océan immense, des forêts apaisantes,
du désert à l’horizon sans limites, des montagnes de glaces.
Vivre en deçà des alertes, des conditions, des principes,
de la moraline grégaire ; cette liqueur douce-amère,
cette nourriture des bêtes aveuglées et sans voix.

Retrouver la forme du fragile, cet espace en désordre,
ce temps apaisé, qui, goutte à goutte, circule,
dans la texture du sensible et de la veine fascinante,
n’est ce pas se fondre dans des silhouettes nombreuses,
des silhouettes de matières qui découpent l’horizon,
une vue d’espérance folle, glissante, dans l’éternité d’un instant.

MP – 21102022

Le complexe des cages

« Nous ferons une brèche
aux cieux
dans le bleu entre-ouvert
Nous franchirons
les puits de pierre.
De ces lits
un fils d’ouvrier naîtra –
le guide du prolétariat –
Pour eux
déjà
le globe terrestre est petit.
Et la main
alourdie
de bracelets
la masse
entrelardée
du capital essaie
de saisir
la gorge d’autrui.
Ils vont,
claquant,
cliquetant de leurs fers. »

Vladimir Maïakovski, « Vladimir Ilitch Lénine » in « A pleine voix : anthologie poétique 1915-1930 » traduction du russe de Christian David, p.303-304, Gallimard, 2005.

Petite fille frêle, innocente funambule heurtée par l’amas de signes,
tout ceux sortis de la planète creuse, bigarrés, innombrables,
aux vêtements-médias tachés de sons, de lumières, d’images.
Toutes ces vignettes mobiles, ces décalques aux bétons morbides,
des trains vétustes, des couloirs liquides, des affiches mouvantes et pleines,

Vois l’absence de l’existence, la nudité frappante derrière les masques,
cette superficie de la guerre, où l’argent circule par les bouches,
ouvertes, hurlant un silence de papier, blanc et froid, des paroles qui empêchent,
la musique des foules, des groupes, des sociétés à l’horizon,
ne franchit jamais les seuils des cages d’acier et de verres,

Ne vient pas ici réclamer un pouvoir, un groupe, une langue, une force,
car le on t’a voulu seul, si authentique, pris dans les looks du zoo-forme,
enfermées entre ces barreaux invisibles, fabriqués ailleurs, pour l’unique,
dans cette niche d’enfant-monstre, cet absolu confort, le règne tranquille,
adaptée seulement aux configurations larges du malheur.

Et la vie entière souffre, toute cette volonté perdue, jetée dans les gouffres,
d’un intérieur monochrome, métallique, cet écran liquide chaud et délicieux,
où je me déploie avec plaisir, nageant dans le calcul glacial pour toute conduite.
Je bois les couleurs de la fabrique, de l’usine à rêves,
la fabrique des k solitaires, des atomes perdus dans la guerre. 

Et je ne fais rien ensemble, avec d’autres ; seul je confirme,
j’applique les ordres, je suis les directions, j’exerce les fonctions du programme,
et ma souffrance sur le marché ouvert, pour le réseau mutant, pèse de l’or,
des rôles condensés, et des kilomètres de distances jamais franchies,
le goût métallique du cuivre, le froissement des billets, les puces grésillantes,

Dans ce complexe d’ordres, glacé, transparent, identifier est la seule règle,
des hommes-chiens, des femmes-pièges, des enfants-obéissent,
ils forment la cassure des liens, le même souci d’un moi débile, famélique,
cette créature qui vivote toujours seule, et ronge l’intérieur des crânes,
Tu ne sais pas encore de qui tu tiens, vers quoi tu espères,

Il y a seulement cette distillation des nuages dans tes yeux,
Cette poudre d’espoirs, bleue et blanche, qui s’évapore au fond des cerveaux,
Et jamais plus tes paroles atteignent autrui, dans cette prison fatale pour nous,
tu as seulement le loisir d’occuper le temps pré-construit ;
l’espace des jours, le temps de la Nature immense, au delà, n’est plus visible,

Cyber-actifs, réseaux sociaux intégrés, filets de méta-données,
Tout cette culture des traces, cette recherche de l’intensité maximum,
l’intensité du plaisir immédiat, forment cette esthétique du vide,
l’esthétique fonctionnelle des corps, des bâtiments, des loisirs,
A quoi ressemble la limite vers ton intérieur que tu n’as jamais franchie ?

Je ne vois plus rien hors du disponible, du geste brutal de se saisir,
hors des impasses multiples, des frictions de couleurs admises,
hors de l’immédiat qui tranche, fait plaisir, et puis sépare,
l’instant minute coule sa vitesse froide dans nos veines,
ce grand Nihil, ce danger capital, a pénétré l’aube du monde.

MP – 15102022