« Quand tu t’en reviendras
Sur le circuit des ondes,
Contemplant ses irisations,
Son désordre sauvage,
Que tu verras, dans ses efforts,
Pour changer, pour couler,
Le gaz transformé en solide,
Et fantasmes et riens,
Redevenus des choses,
Et l’imbroglio sans fin
Se faire loi et monde,
Alors tu apprendras
Que chevauchant Protée
Par cet ardent tumulte
Tu avances vers le pouvoir
Et la pérennité. »Ralph Waldo Emerson, « Les illusions » in « La destinée et les illusions : deux essais tirés de la conduite de la vie », traduction de l’anglais par Marie Dugard, Payot & Rivages, Paris, 2019.
Quand tu lèves les yeux loin vers la montagne,
dans cette enveloppe de nuages à la blancheur sucrée,
glissant à l’horizon, sur cet épais manteau bleuté,
et me vois tout petit, les épaules posées dans tes mains d’or,
je retiens le temps qui s’échappe du cristal,
de ta voix figée lentement par nos souvenirs,
toute cette eau glacée, que l’on savoure,
ensemble à la vitesse de rayons de soleil radieux,
de la neige plein la bouche, en une poussière fondante,
ce délice d’écumes, de souffles et de vagues,
que l’on boit, ivres et joyeux, à plein poumons,
cet air invisible qui file droit et nous transie,
d’un froid vivant porté par toutes créatures,
que la vie fait libres, seules et dures au temps,
est rempli d’attentes folles, éparpillées,
Il n’y a pas d’oubli ici versé dans la coupe amère du siècle,
où des lèvres, au contact du verre opaque ne goûtent plus.
Seul le bord élimé, coupant du passé,
remonte comme un arc de chairs, rougies, sanglant,
et la vision du futur est reprise en toi,
mon amour, mon ami, je suis venu tout seul,
recueillir dans vos yeux, le bonheur de ce paysage,
parmi l’enfance et l’espoir de me dire « enfin »,
là, maintenant est le lieu magique du repos,
la destination de toutes choses, qui en moi, survivront.
Ainsi je revois nos silhouettes trempées sur la neige,
cette trace noire, innombrable, qui continue encore,
ce présent infini, et la maîtrise des Lieux et du Temps,
de soi, des mémoires, des nombreux chemins de lumières,
et cette image me berce contre toutes violences.
Car la griffe du Temps nous enserre,
le corps du paradoxe, et le cœur en cendres,
l’esprit voyageur ; bercés d’illusions,
toujours, elle serre si fort la gorge, les poumons et les yeux,
pour ne plus laisser voir dans son poing, le souffle vivant,
et tu restes là devant nous, seul, hors du chemin,
le corps penché sur l’enfant, par le son et la prière,
la parole libre, secrète et fière, ce sentiment doux et la pudeur,
ramassé dans un vêtement de signes, bien tissés qui tient chaud,
et nos peaux se souviennent l’un de l’autre,
dans ce couloir de l’eau, vastitude, bleue et blanche,
là nous descendons, frêles oiseaux, à l’envers du monde,
toi et nous ; frère, mère, amie, compagnons du soleil,
nous voyons le sens fragile apparaître, devenir solide et certain,
et assurer un lit de confort aux âmes cachées et blessées,
et cette Nature est une force fragile, enivrante,
dans son refuge immense bât ta respiration,
elle est semblable au destin de cet astre divin,
planté au cœur des galaxies tragiques du vivant,
et aucun homme fier ne peut lui parler,
sans se faire enfant, doux, respectueux et sensible.
MP – 09122022
