Émotions primitives et sentiments

En situation d’étrangeté radicale, lorsque nous sommes confrontés à un événement ou à un individu qui sortent de l’ordinaire de nos vies, l’instinct social renaît, repart et retrouve les raisons d’agir conditionnées ou motivées par l’apprentissage d’une relation humaine construite historiquement. La crainte liée au déplacement de nos repères spatio-temporels, à cette irruption de la nouveauté, par exemple, lorsque je regarde un homme malade couché par terre, dehors par un grand froid, s’accompagne d’une réaction primitive de gêne ou d’intolérance. Le repli égoïste vers soi consécutif de la peur d’être « à la place de » cet autre souffrant ne peut pas nous empêcher de retrouver en nous mêmes la construction sociale d’une forme de communication émotionnelle meilleure.

A une éthique de la compassion et de la pitié, peut s’agréger des instincts sociaux de secourir et de sauver dépendants d’une conception de la vie bonne comme sentiment de l’utilité et de la bonne volonté partagée. Il est terrifiant, ce carburant précieux des tyrans, qu’est la peur ou la crainte, qui nous fait protéger une vie imaginaire de confort, simulacre de volontés de puissance, une vie rêvée ou illusoire, jamais comprise, contre la vie réelle des forces politiques et des corps vivants. Ces forces d’inertie collectives que sont les instincts sociaux reliées à un groupe d’émotions primitives négatives (peur, haine ou douleur) lorsqu’elles sont exploitées au maximum par les tyrans représentent des leviers d’adhésion de masse à des programmes autoritaires qui tuent les bons instincts et écrasent les raisons d’agir tendues vers le juste ou le bien.

Comment transformer ces émotions négatives et ce côté primitif de l’instinct social ; cette puissance qui nous fait vivre ensemble, nous protéger nous mêmes et avec une certitude quand à l’exercice de notre liberté  – en des formes d’émotions plus complexes à l’origine de sentiments moraux universels , comme la sympathie mutuelle ou la pitié ? La question est si difficile ; elle interroge la capacité démocratique à devenir ensemble de manière fraternelle ou solidaire ; capacité largement battue en brèche par les régimes à communications-actions autoritaires. Si la peur est le milieu ambiant du régime tyrannique, là où il se nourrit, c’est que par sa dynamique de repli sur soi, elle permet un certain contrôle des attitudes et des initiatives individuelles, une limitation forte à la constitution de publics, la détérioration de toutes tentatives d’enquêter sur le vrai et le faux, le juste et le bien.

Pourquoi parler de « locuteurs fantômes » en situation d’épreuve de soi par la crainte – lorsqu’un objet, un souvenir ou un événement nous fait peur, sinon parce que nos capacités linguistiques et expressives sont soudainement limitées ou réduites à des réactions naturelles, anciennes, archaïques … Dans la peur, je vois le monde comme un astre mort pris au plus profond de mon intériorité, comme encagé, replié dans une subjectivité aphone, non pénétrée, invisible, non traduite publiquement, ni explicitée dans un projet, un groupe d’attitudes communes et anticipées, mêlées aux attitudes des autres vivants. L’impression d’une masse unique, compacte, orientée par la crainte comme émotion primitive directrice, ne rend pas raison immédiatement de cette dynamique d’atomisation et de repli sur soi, permise par la provocation à la crainte.

Ainsi les émotions primitives non travaillées par l’éducation lorsqu’elles frayent avec des passions tristes (peur, haine ou douleur) et engendrent des affections négatives (le règne du « non », de la solitude et du mépris systématique comme diktats), creusent un vide immense au milieu de la société humaine. Vide dans lequel tombent et luttent ces instincts sociaux employés par la forme de vie démocratique ; une désaffection est comme le lieu et le temps que l’on quitte, les laissant là vulnérables à tous les tyrans, les autocrates, les régimes de discours et d’émotions il-libéraux.

Il existe néanmoins toujours, parfois cachés et à réveiller, de bons instincts sociaux et primitifs ; émotions positives comme la satisfaction ressentie dans l’aide à la détresse des corps ou des esprits, le ménagement de la sensibilité de l’autre, la capacité sociale de repérer et de soigner, quand c’est possible, la vulnérabilité, l’amour et la joie d’être ensemble, la communication de groupes qui consolide une grande société universelle par la manipulation de symboles, la génération de sentiments complexes et moraux comme la sympathie ou la pitié, et le partage d’attitudes communes éprouvées au cœur d’un même monde.

Fragments d’un monde détruit – 41

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