La société de contrôle

A l’aune de l’essor et de la confirmation historique des régimes autoritaires, la société de contrôle (SdC) veut maintenir la liberté de pénétration du pouvoir d’exposition et d’imposition de soi à l’intérieur des corps technicisés et des pensées individuelles. L’atomisation permise par le capitalisme numérique globale rend possible et sûres les stratégies d’isolement et d’exploitation des forces cognitives et socio-affectives des individus. L’atome individuel lancé dans les circuits de décision collective et les écosystèmes financiers conformes à une logique de prédation à l’échelle industrielle, est réduit à être ce levier du système-machine qui produit l’autodestruction de soi et le rêve continu, irréel de la puissance.

L’infinité du modèle capitaliste, sa rythmique interne, irrationnelle, va contre la finitude de l’existence singulière et la nature mortelle de la vie ; elle aboutit avec la violence du contrôle et de la maîtrise absolue de soi et sur soi, de sa psyché, de sa volonté au règne des entités-néants ; monnaies, services invisibles, transactions immatérielles, mérites moraux, don absolu de soi …La société de contrôle semble se positionner contre le régime autoritaire dont les leaders bien identifiés sont là, ici, en faits, liquéfiés, dispersés dans un environnement social et fonctionnel saisi comme une modulation souple de la contrainte sur soi. Réduction des capacités à celles utilisables, imposition des normes cognitives, technologie biomédicale de traçage des corps, raisonnements contrôlés, communautarisation de la vie singulière; la souche de l’autorité dans la société de contrôle au XXI°siècle demeure le contrôle sur soi, au plus prés de soi, cette sorte d’éducation par imprégnation d’un modèle idéal ou de souci hyper-inflationniste du soi humain.

L’authenticité expressive, la transparence de tous ses intérieurs humains (croyances, dispositions, jugements ou attitudes) mobilisés par les instances du contrôle psycho-politique fonctionne à l’aide des techniques de l’aveu permanent du pseudo-sujet sous-vivant en groupes, devant les autres qui sanctionnent sa « juste » appartenance au monde de la société de contrôle. Le « je » témoigne de sa misérable grandeur et de sa finitude intolérable devant tous ces autres pareillement et partout, perçus comme naturellement bons et justes. L’autorité liquide descend jusque dans les corps, le psychisme et les cœurs battants de l’esclave numérique, social et psychologique. La duperie de soi même est ici prise comme une tactique de dévoilement de soi conforme aux normes bio-techniques du pouvoir expressif. Tout doit être livré, communiqué, clés en main de manière transparente aux pouvoirs décisionnaires, ambiants, diffus, que matérialisent les technologie de la cognition et de l’expression.

Désintégration des mouvements sociaux encore solidaires, atomisation des liens sociaux-cognitifs de fraternité, réduction à l’égo-drame capitalistique – cette solitude dans l’action sur soi – qui accumule les compétences-employeurs adaptées, la société de contrôle (SdC) rend partout disponibles ; airs, désirs, eaux et rêves. Ses techniques invasives apparaissent par contraste lors des frictions, des marges devenues visibles, à l’occasion d’une lutte, ou de l’émergence d’une force commune de revendications. La société de contrôle a ainsi la hantise des communs, des rêves non valides, et des espérances de justice, de liberté ou de bonté ; elle ne survit qu’avec des boucs émissaires, des civilités faciles, accueillante à une fausse critique, un simulacre d’opposition, fabriquée contre la socialité de l’instinct et du monde politique réel.

L’univocité qui casse la voix commune, et qui résulte de cette stratégie d’isolement d’un faux-sujet dévoré par l’économie de l’attention rappelle une dynamique d’encerclement et de repli sur un pseudo-soi archaïque, recentré dans un faux-monde intérieur fantasmatique, largement isolé du reste du monde vivant. Tous les archétypes de la peur, de la douleur, de l’autosatisfaction égoïste amène la personnalité blessée à ne vivre que sous la dépendance de réseaux virtuels qui procure la satisfaction esthétique immédiate en contrepartie du voilement de la la face du réel craint collectivement et rejeté individuellement.

La double avancée historique de la société de contrôle contemporaine avec le régime autoritaire classique a ceci de remarquable qu’elle doit permettre par une technologie de diffusion multi-localisée de l’Information et des services de la société mondiale capitaliste d’extraire l’individu-atome de son lieu et de son temps d’existence concrète pour faire de lui un instrument de renforcement d’une logique sacrificielle de l’individu vers l’Empire et de ses multiples « SdC », comme forme totale d’incarnation dans le psychisme privé d’une domination symbolique, économique, esthétique et sociale.

Fragments d’un monde détruit – 42

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