« Par une subtile chaîne, d’innombrables anneaux
Se succèdent du plus proche au plus éloigné ;
Là où l’œil se porte, il lit des présages,
Et la rose parle tous les langages ;
Et le ver, s’efforçant d’être homme,
S’élève ainsi par toutes les spirales de la Forme. »Ralph Waldo Emerson, « Nature » in « Nature suivi de Société et solitude », [1836], p.29, traduit de l’anglais par Xavier Eyma et Marie Dugard, Éditions Le pommier – Humensis, 2021.
Vois tu les amas de couleurs, tombantes, chaudes et vivantes,
qu’emmène la robe de minuit pleine de vagues contours,
celle aux tissus d’eaux et de feux, cette chute rouge-sang et bleue.
Entends-tu le son du silence dont le manque est souffrance,
cet horizon partout ultime d’où partent nos paroles.
Viens jusqu’à nous, être démon du Temps et de l’Espace.
Quand la musique emmêlée raccorde l’ouvrage de la terre,
le travail immense que font les bêtes en vivant,
l’obscurité qui remonte à la surface des mers,
l’enveloppe charnel, l’arc en ciel dans tes yeux,
et les coutures invisibles qui font tenir nos cerveaux,
dans le froid manteau, la froide colère,
la sainte et vibrante colère et les yeux des cyclopes,
là ou plient les matières, les sons, les formes rigides,
où plus rien ne franchit le seuil du regard.
Ici ou ailleurs, tu vis prés des couloirs et des mélanges,
dans les corridors du pouvoir, par la synthèse des forces,
fusionnés à chaque contact sensible, l’expérience devenue autre.
Vivre en silos, plongé dans le complexe des cages,
le verre poli sans visions, la peur panique qui tord,
le cœur, le visage et les traits in-humains,
Mourir en idiot, loin des feux rutilants de la Nature,
cet entre-deux de la perception, des variations d’aspects,
des millions de bords, d’unions, de ruptures.
Bois l’alcool riche des sens, qui maintient en vie,
dont le suc coloré ramène le bouquet de sensations.
Quand marchant, tu lèves la main pour caresser les feuilles,
quand rêvant, l’odeur et le goût du salé créent des images.
Cette fleur ouverte, crue, qui saigne dans ma vision,
caresse là tant que la vie coule dans tes veines.
Traverser la nuit des prieurs fous est si complexe et ardu,
cette traversée des murs opaques, des images cassées,
ces corpuscules de lumières, noires et blanches,
auxquelles s’attachent les âmes envoyées dans l’Hadès.
Comment survivre en blessant ton humiliante impression,
cette rupture de sens, noyé dans l’immense terreur ?
Souviens toi du monde tel qu’il était avant nous,
avant la triade complexe, la dynamique des signes,
ce monde bloqué au travers d’une voix unique, ce double fixé,
univoque, terrifiante, attachée devant chaque geste,
qui nous conduisait à ne rien dire, ne rien faire, ne rien espérer.
Souviens toi de la peur du père et du geste de ses enfants.
Cette terreur du vivre et du mourir, cet instant-phare et limite,
quand tu romps avec le temps immédiat des esthètes,
pour diriger tes forces devant nous, habillé de rien,
de cette pauvreté qui honore, exclue et sublime,
qui revêt des habits d’étoiles, d’éternité et de lumières,
toutes les fabriques d’Arts, de Temps et d’Espaces.
MP – 09092022
