Air froid

« Nés de l’ombre d’un souffle
Nous cheminons dans la désolation
Perdus dans l’éternel,
Victimes ne sachant à quoi elles sont vouées.

Tels des mendiants nous ne possédons rien,
Nous, les fous qui frappons à la porte fermée.
Aveugles essayant d’entendre le silence
Où se perdit notre murmure.


Nous sommes les errants sans but,
Les nuages que le vent emporte,
Les fleurs tremblant dans le froid de la mort
En attendant d’être fauchées. »

Georg Trakl, « Chants pour la nuit », I, in « Poèmes I », p.91-92 [1908], traduction, présentation par Jacques Legrand, Flammarion, Paris, 2001.

Il y a cette flamme qui couve au dedans des lunes,
cet amas noirci dans les poumons du ciel,
et la ville inquiète suffoque, malade du vide,
quand les corps-épaves absorbent tout l’air vicié.
L’obscurité a franchie le seuil de nos âmes,

et toutes les lignes métalliques, les vitres froissées,
sur lesquelles tapent les automates guerriers,
vont à la vitesse étrange, sans arrêts, ni pauses.
Dans les souvenirs morts soufflent les hauteurs,
le luxe du froid atomisé, et la peur du trauma.

Quand avaler l’air devient insupportable.
Quand tous les muscles tendus à l’arrêt,
agrippent les rares nuages d’oxygène.
Il y a cet appel des étoiles, cette distance,
habillée d’une légèreté et d’une nouvelle grâce.

Ne reste pas ici plus longtemps ; vivre détruit !
Migrants des hautes plaines ravagées,
par le soleil carbone et le souffle brûlant.
Viens dans le repos des astres et des hauts-ciels,
Montagnes et océans ré-ouvrent ton futur,

Dans les vastes complexes froids, disséminés et protégés,
Survivent l’élite grouillante à la surface,
plongée dans les blocs d’espaces climatisés,
la pluie artificielle, les jardins au vert lumineux,
et les métaux fusionnés qui irradient au centre.

Protégés, là au cœur du monde de l’enfance perdu,
ils se multiplient comme des insectes,
font la guerre aux extérieurs ; dissidents et exilés,
voyageant par des couloirs, des hypercentres,
Leur globule-vision s’est éteinte pour la frontière.

Est-ce là le monde pour lequel nous vivrons ?
L’hyper-sécurité, où atome et froid sont alliés,
et l’écocide des masses partout présent.
Ce qui rampe ici bas n’a pas le visage humain,
c’est la créature folle, l’idée qui visite nos rêves.

Derrière les innombrables masques brûlants,
se tient toujours la même bouche et les mêmes yeux,
grisâtres, fuyants, qui implorent au delà des limites.
Tuer ou vivre ailleurs devient une priorité,
qu’ils diminuent la pression du nombre, le flux.

Le prix de la tranquille assurance d’être vivant,
jouissant du monde de répliques enfermées,
dans les bâtiments froids, les cathédrales des échanges,
les sciences tournées vers la survie,
la fin dernière, cette fleur de rosée comme seul salut.

Souviens toi du paradis perdu, de cette respiration,
la puissante respiration qui remue les corps,
fait battre le cœur et les cerveaux,
cette flanelle grise qui habille tous nos gestes.
Délivre-nous, dieu des nuages, par l’air glacial des sommets.

Et les mains habiles des artistes qui simulent,
l’endroit ou naître, vivre et où se nourrir,
dessinent des bêtes radieuses, magnifiques,
envoient des signes dans les corps des survivants,
l’amour tend l’arc de l’illusion et du destin.

Préviens moi quand tu rentres,
de ton douloureux voyage vers ce futur,
que je prie encore pour notre salut,
ange de glace qui abrite l’espérance,
merveille de la vie, du souffle et du temps.

MP – 12082022

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