« Quand on est jeune, on sait à peine vivre. Le sentiment de la santé s’acquiert par la maladie. Nous ne remarquons que la terre nous attire qu’en sautant en l’air pour heurter ensuite le sol. Mais quand l’âge s’installe, l’état de maladie devient une sorte de santé et l’on ne remarque plus que l’on est souffrant. Il n’y a plus que le souvenir du passé pour nous faire noter le changement. C’est pourquoi je crois que les animaux ne vieillissent qu’à nos yeux. Un écureuil qui le jour de sa mort vît une vie d’huître, n’est pas plus malheureux qu’une huître. Mais l’homme, lui, qui vit en trois lieux, le passé, le présent et l’avenir, peut être malheureux quand l’un de ces trois lieux ne sert plus à rien. Et la religion en a même introduit un quatrième : l’éternité. »
Georg Christoph Lichtenberg, « Le miroir de l’âme », [L.483], p.540, [1796-1799], traduit de l’allemand et préfacé par Charles Le Blanc, Librairie José Corti, 1997.
Les animaux montent le grand escalier de marbre,
dont la blancheur aveuglante illumine les rails,
à peine jettent-ils de temps à autres, des regards aux marches.
Tous se disent une parole pour effectuer la route ensemble,
mais renâclent encore pour accueillir la nouvelle.
La cérémonie se passe dans le plus pur silence,
la porte ouverte sur la pièce sombre puis le corps maquillé.
Des lueurs et des poudres rougies collées sur le front bas,
lui donne des airs de tableaux liquides.
Toute la pièce allongée se repose dans sa figure.
Ah .. Elle est prise d’une pâleur immobile,
tandis que nous avançons vers elle.
Chaque membre lancé au hasard.
La pendule marque l’heure au cadran figé,
et l’œil recouvert ne peut plus lire.
Du temps il ne reste plus rien,
que pour dresser la mine sur la table et faire des saluts pieux.
Des femmes vieilles regardent la bouche plissée,
leurs doigts fébriles dessinent des figures,
que dans la brume, personne ne peut discerner.
Il fait chaud partout, malgré les tours d’hélices,
Et toute la pièce devient bleue.
A défaut d’y voir fondre le mouvant soleil,
car il tombe, par dessus les nuages et la fenêtre ne laisse rien filtrer.
Seul le mélange de gravier aimable et la signature sur le papier,
crissent des bruits convenus et reconnaissables,
des modes d’emplois pour dresser la tribu des animaux civils.
Nous restons toujours ensemble et longtemps,
l’aube entière encastrée dans la sainte pièce,
remués du fond en comble par la vision inerte.
Puis lasse d’être sourde, elle sort la première,
par la porte ouverte, se dirigent les pieds devants,
vers le bureau des tristes officiels.
Tous ces lardons costumés tirent des mines affreuses,
et le manteau-grillage mis sur leurs épaules, en fait de véritables monstres.
Que Dieu disent-ils, bénisse vos gaillards, vos épouses, vos matières mobiles,
et les grands espoirs qu’en chaque chose vous mettez,
qu’il produise en vos bouches de beaux discours,
et fasse de vos enfants, de vrais petits anges.
Car ici, il fait tout sombre, je le promets, il fait sombre.
ô que le chemin ne fut pas long, avant d’arriver à l’entrée du village.
Cette assemblée fantôme d’où sort à peine un murmure,
face aux caveaux lisses baignés de couronnes de fleurs,
la lune blanche illumine radieuse, cette foule.
Et la dame tapie à l’intérieur de nous regarde encore,
s’étonnant de recevoir des fleurs jetées au bord du caveau.
Plusieurs ont le mouchoir fripé et le long nez humide,
et regardent ailleurs par une sorte de vide béant.
Les grands parapluies piqués dans les yeux s’ouvrent,
et se ferment pour protéger leurs cerveaux de la rouille.
Car doivent-ils rester là aux vents de quatre fortunes,
que jamais un pèlerin ne s’en serait souvenu.
Elle fut mise en terre, fraîche, délicieuse, bien bas,
et reçut la pelletée de poussières pour règlement de son office,
avec des masques de circonstances qui vont jaunir sous l’effet du vent.
Ils retournent silencieux, en cercles, les mains jointes très serrées,
Sur le chemin des âmes qui serpente entre les dalles,
Et appuient la trace meuble de leurs pas,
qu’ils enfoncent bien tous vérifiant par leur corps, la pesanteur terrestre.
Nous sommes des foules, tout autour, affublés de sa mémoire morte,
visant la cible vivante au travers de son cœur.
Du temps passe avant que le village ne se vide,
de tous les lieux où elle se repose, celui-là ne fut pas le moins précieux.
Un châle rouge et blanc qu’accompagnent des petites jambes,
a frayé avec le vent obscur. Ah de ses yeux fuient ces gouttes d’horloges ;
de grands triangles mauves dans lesquels se mirent les dimanches en costumes.
Et son mouvement gracieux au centre de ses cheveux gris,
Passante au nom jamais perdu, vois-tu venir nos souvenirs,
Et tout ce temps qu’ils mettent à revivre ?
Sais-tu combien d’années dure la saison des eaux mortes ?
Vois tu maintenant l’éternité en un instant ?
Les vagues gelées au long cours ont perdues leurs forces au rivage,
Toutes se sont arrêtées au fond de l’abîme.
Comment s’appelait-elle déjà ? A qui sont ses paroles, ses traces, ses visages ; vous ?
Animaux ! Fantômes ! Écoute … Être venu des seuls noms,
qui remue dans cette feuille, sans fin.
MP – 15/03/2022
