Souvenirs artificiels

Dans les mémoires errantes, ouvertes sur ce flux temporel glissant, les flash mémoriels sont compilés comme des flèches colorées, visibles qui atteignent les nœuds sensibles de l’être vivant. L’activation de ces flashs est l’apanage d’une technique de contrôle psychologique qui construit des expériences de contact du soi adaptées à son milieu vital et à des interactions réussies. Au travers de la zone de manipulation du souvenir, la neurale-politique insiste tout particulièrement sur la capacité du groupe à stimuler l’appétence individuelle vers les bonnes activités dans un système social et égologique fiable. Ce qui indique la forme valide de la conduite de groupe dans le flux psychique de l’individu est simultanément le signe-indice d’une conformation de la voie construite par le groupe à une adaptation naturelle qui doit entraîner l’adhérence sans limites de toutes les individualités au sens de l’action en cours.

La violence d’une psycho-politique moderne qui utilise les réseaux a-sociaux et numériques tient en l’instillation d’une peur traumatique de la solitude, de l’isolement, de l’autonomie dans l’acte de penser, de s’exprimer et de créer. Ainsi, la mise au ban de toutes les  créatures  anticonformistes doit renforcer par leur exclusion massive les dynamiques de solidarités à l’intérieur des groupes dominants. Les moyens de fabriquer des souvenirs  valides et corrects, adaptés, conformes aux idées images grégaires représentent l’une des formes d’incarnation du psycho-pouvoir dans la bio-politique intime réglant le rapport de l’individu et de ses autres. Dans le discours managérial de la gestion des âmes performantes et bien adaptées ressort la possibilité d’une intégration sociale violente des déviants au travers de l’instrument du rêve, des fantasmes et du psychisme.

Si je me souviens toujours d’un autre, la possibilité que cet autre soit entièrement fabriqué par le jeu des fictions, et des représentations économiques, morales et psychologiques, est toujours là pour rappeler la présence du psycho-pouvoir dans le cœur de la construction contemporaine de la personnalité humaine. Pénétrer le cœur du souvenir-flash, ce trauma régressif est toujours une expérience d’un état limite dans la mesure où la boite irradiante du flash est prête à casser et à diffuser la peur maligne d’une perte de contact avec la réalité. Tous les souvenirs violents ont ainsi la capacité de couper les fils qui relient l’individu à ses autres, détruisant sa vie dans une confusion verbale parfaitement isolante. Combien de jeunes schizoïdes ont-ils retrouvés en eux-mêmes l’expérience du trauma initial imposée par des communications et des interventions a-sociales, violentes, destructrices, venues de l’extérieur d’eux-mêmes ?

Il s’agit toujours d’une violence autre, extérieure, qui fragilise le psychisme privé; une violence difficilement maîtrisable par des jeunes impressionnables et naïfs ; une violence sortie d’un univers de fictions de contrôle naturels et d’un comportement collectif devenu violent. Les viols d’une pornographie sale et non éthique ; viols simulés sur des réseaux, l’exploitation des êtres vivants au travail et dans les loisirs d’une consommation de masse, les horreurs trash de clips ou de séquences de sous-vies morbides et partagées, le trauma psychique du à la brutalité du monde social et la fascination pour la mort ; toutes ces techniques de conditionnement économique maintiennent la volonté dans un assujettissement complexe en favorisant le repli sur soi à l’aide du sentiment de honte et la culpabilité dites « morales ».

Tout ceci ne doit pas empêcher la société libérale mondiale de parier sur la liberté de créer, de diffuser, de partager les expériences d’une création artistique, politique et démocratique différente. L’approche de cet autre infiniment sensible en nous-mêmes demande un travail sur soi lent et difficile qui peut passer par une phase de transformation critique de la personnalité et un travail sur son propre langage vers un état plus serein de la conduite et de la psyché individuelle mieux armées pour soi et vis à vis des autres. Rappelons nous de l’instant du flash mémoriel dramatique, à l’intérieur du sommeil, là où les rêves se développent librement, là où nous sommes protégés par la mince pellicule de l’inconscience qui projettent des images oniriques, redoutables, inquiétantes qui mettent en péril notre tranquillité psychologique et notre vie sociale à l’état de veille. Souvenons nous aussi de l’impact terrible du modèle social prédateur proposé par le néo-libéralisme autoritaire aux jeunes quand la liberté n’est plus promue pour elle-même mais comme un gadget psychologique afin d’imposer un ordre réactionnaire, patriarcal, masculiniste, haineux et laid ; cet ordre asocial, violent et hypocrite qui subsiste dans le moindre geste d’édification ou de construction du soi adolescent.

[Muscle and Hate].


Fragments d’un monde détruit – 24

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