Le prince des nuées

« Jette sur le Temps un Œil indulgent –
Il fit sans doute de son mieux –
Avec quelle douceur sombre ce Soleil tremblant
A l’Ouest de l’Humain – »

Emily Dickinson, « III – 1866-1876 » in « Quatrains et autres poèmes brefs », 39, p.123, traduction et présentation de Claire Malroux, Gallimard, 2000.

J’écoute la prière des fantômes, ceux qui au loin murmurent,
et dont le souffle passe dans ta gorge entrouverte,
parmi les blocs de matières noires et lumineuses.
Tu emportes le ciel en mouvement,
et parmi les nuages de sons qui s’entrechoquent,
je maintiens le fil aigu de ta vie,

l’accumulation des formes et des signes,
a fait surgir les voix du passé et le mouvement,
l’angoisse est tapie là dans l’obscurité,
et le manteau fragile des jours a brûlé,
dans un brasier ardent et sans fin.
Je sens ta main osseuse et blanche,

qui caresse mon corps déjà perdu,
cette griffe du temps, accrocheuse,
ces points d’articulation du néant, et du son,
dans la mémoire rouge sang, tout a vieilli,
les chemins d’exil et de plaisir,
tout s’évanouit lentement.

Et le silence s’est rompu sur les rochers.
La mer et son reflux immense nous poursuit
plus loin que tous les jours que dieu fait.
Elle éteint tous les soleils,
engloutit les plus chauds, et brise ceux de glace,
dans la brûlure du temps qui blesse la conscience.

Écoute, Prince des nuées,
le chant du vivant déjà fuyant,
la panique froide et l’eau qui s’évapore,
tous les muscles chauffés à blancs,
dis-moi, qu’apportes tu avec la foule ;
la foule de visages, de voix, de silhouettes ?

Qu’apportes tu qui meurt dans mes souvenirs,
du monde d’avant la fin et l’inexorable abandon ?
Quand tu me disait tout bas par delà le mur,
du sommeil effrayant, allumé par les visions,
comment vivre encore plus loin, sans regrets,
dans cette nuée de douleurs, et d’obscurités ?

Je te vois rayonner dans les barres de pluie,
comme l’instant rayonne dans les battements,
de l’instant éternel, qui va glissant dans les esprits,
apporter par les pierres, les signes et le sang,
la mémoire de la vie, la force des souvenirs.
Le sel des discours et des corps.

Toi, maître du temps qui témoigne,
au travers des feuilles larges, si coupantes,
des vagues bleues émeraudes et sombres.
Prends ma vie et donne leur le futur.
Vois, Prince des nuées, la galaxie étrange,
les distances incarnées, et toutes les constellations,
la galaxie des absents, des vies et des rêves.

MP – 05082022

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