Hors des systèmes

L’importance de la difficile compréhension dans un groupe d’individus tous différents se remarque lors d’une conversation ordinaire, coupée, empêchée, par un-e interlocuteur-trice trop pressé-e d’affirmer son point de vue sur le monde. Le monologue gênant s’installe et l’accaparement de toute la dynamique de la conversation par ce nouveau petit-e empereur/impératrice momentané laisse un arrière-goût amer proche de cette angoisse du silence qui va plomber la conversation. Traversant une situation de monologue absurde ou folle, la coupure est là, mouvante, seule, inquiétante ; elle glisse à la manière d’une blessure dans le groupe qui tente de s’entendre. Parfois, il faut s’abandonner au dire du nous, prendre place dans ce silence, et savoir laisser tout-e seul-e, ce-tte locuteur/trice qui s’absente de lui même ou d’elle même de la conversation.

L’une des transformations contemporaines remarquables de la communication publique et médiatique provient ainsi du cloisonnement strict des lignes de conversation publique ; nous nous comprenons nous mêmes avec nos autres, notre communauté sans faire l’effort d’appréhender des adversaires ou des différences dans l’arrière-plan spécial qui constitue leur monde. La brutalité du procédé vient du fait que jamais l’une des parties ne prend la peine de comprendre l’autre depuis sa perspective. Pourquoi est-ce si nouveau et significatif pour nous mêmes, que de constater cette érosion de l’efficacité de l’inter-communication ; cette communication en vase clos ou en système ? Quel est ce sens formel tragique qui résulte de la disparition de nos perspectives communes ? Il y a là comme un abandon délirant organisé dans des systèmes de communications fermées ; abandon d’une capacité de conviction bien humaine qui disparaît faute de s’exercer.

Parce que le monde et la vérité ne sont pas donnés pour nous, immédiatement, là, prêts à l’emploi, leur expérience demande un travail difficile d’élucidation, d’analyse, de socialisation, de perception et de croyances fermes qui rejoignent la réalité sans la recouvrir. Toute la difficulté réside dans cette différence de vues qui n’est pas pensée comme une différence principale et qui pourtant doit relier les convictions dans un ensemble de faits et de propositions reconnus qui forment le milieu vivant pour tenir notre expérience commune de ce qui est vrai et faux. C’est ici que l’importance des liens qui nous font êtres vivants, humains, doit recouper cette capacité de dire le monde pour nous et pour les autres depuis la place qui est la nôtre.

La caractéristique majeure d’une logique de système est d’exclure la possibilité même d’un accord entre deux versions du monde différentes sur la base d’une relation correcte, et bien comprise aux faits objectifs. Nous ne trouverons jamais la clé qui ouvre l’intercompréhension sans remettre en cause cette technique de la rhétorique autiste par système qui va nier dans son existence même l’autre de la communication. Sans doute sera t-il bien plus simple malheureusement dans ce mouvement de désespoir propre à l’humain de laisser ces lentes mais solides fractures se faire dans nos formes de communication actuelles et à venir. L’effort pour rendre le monde plus vivable, plus beau, plus compréhensible, plus vrai, passe pourtant par l’exercice d’un art de la Psychagogie, et d’une science de la Praxéologie, qui s’intéressent à la fois à l’action commune, et aux capacités de se faire comprendre soi dans la vie des autres.

Cet enjeu politique très actuel de l’intercompréhension de mondes différents, demande l’organisation de nouvelles formes de délibération publique qui laissent mûrir les décisions humaines hors des systèmes fermés de règles, de procédures, de codification, unidimensionnels, univoques, propres à une logique institutionnelle sans reliefs, ni projets, ni créativités. Hors de l’agir social-institutionnel traditionnel, parce qu’une communication tautiste codifie tout un ensemble clôturé de réponses, nous pouvons agir plus librement à l’intérieur d’une perspective commune et supérieure qui accompagne le changement social et la rupture des systèmes. Cette perspective nouvelle, agissante, globale, doit être aussi celle de la vie qui librement juge et décide au nom d’un monde plus grand que nous, qui nous entoure, nous soigne, et refait de nous à chaque moment vécu des êtres vivants et reconnaissants.

Fragments d’un monde détruit – 23

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