Les clowns

« Qu’il y ait tant de gens qui recherchent la vérité sans la trouver réside sûrement en ceci que les chemins vers elle, comme ceux des steppes de Noga qui vont d’un lieu à un autre, sont aussi larges qu’ils sont longs. Comme sur la mer. »

Georg Christoph Lichtenberg, « Le miroir de l’âme », [L539}, p.542, Traduit de l’allemand et préfacé par Charles Le Blanc, José Corti, 1997.

[Hippodrome. Chute de clowns] : [affiche sans lettre] / [Jules Chéret]. 1885

Quelle est cette impression froide, colorée et vivante, l’intensité de ce cri,
qui remonte depuis les visages des clowns,
l’aplat et la musique terribles, drôles, uniques ; la vie hors du monde présent, les rituels débiles, inopportuns, les dessins projetés dans ta mémoire,
l’exécution sociale des gestes multiples, sans accords immédiats,
la même intuition, la même situation de ce qui arrive en propre,
les jeux naturellement ; le clown montre les directions, il fulmine,
il est figure du diable, face des faux-dieux, du rire et du désir,
il emmène l’espace et le temps plus loin, hors de nous,
le clown est l’agent de la dispersion, de la faute de justification,

Il danse dans le cirque bigarré des absences, des restes,
son corps est une partition légère liée à la musique folle,
chaque recoin est un abri pour se tordre de rire et oublier,
et ses mouvements cassent et détruisent l’imposant relief,
des alphabétiques terreurs, des procédures de la morne inertie,
l’invention du malheur moral, la manière de tout codifier par des lettres,
le style d’exécution et le calibrage des forces spontanées,
le renvoi vers la vie diminuée, cerclée, souffrante ..

Il joue, rameute, emmène, fait croire aux foules amies,
les sens de l’action, du désir et de l’espérance,
Il ouvre des brèches, en mimant le poids du sérieux,
la composite des morts, des enfances et des vivants,
son rire va à tout vent, dispersé, sans règles rigides,
il emmène les vents de la révolte et de la voix libre,
Il faut voir le petit cirque pour lequel vivent les clowns,
toujours attentifs aux numéros, à la performance,
les clowns sont des bêtes de foires, des amis sans pareils, sans égal,

Et leurs gestes sont frappants, inappropriés, légers, sans filtres,
le mouvement de leurs pensées est sans but, sans remords, sans attaches,
la terreur ou la surprise qu’ils inspirent ressemblent aux jeux d’enfants,
l’innocence des enfants bien sûr, mais aussi la jeunesse du monde,
du ciel et de l’ailleurs, des scènes de l’incroyable audace,
la beauté de leurs pensées neuves, prises au milieu des monstres,
les dresseurs de torts, les meutes fabriquées, la moraline grégaire,
les médias travaillant à la commande, les expressions empêchées,

Cavalcades, numéros, danses et rires se succèdent sur les scènes,
de ce monde administré, à la pesanteur énorme, grave et triste ..
Ah les joyeuses compagnies, qui traversent les illusions, les vouloirs-puissance, et qui détruisent l’égodrame de chacun.e par le jeu, l’ironie et la danse …
Ah qu’ils soient félicités, toujours, ces clowns-créateurs de joies et d’espérances …
Ces montreurs d’espoirs, travaillant en « Absurdie » ; les sculpteurs de multiples futurs …
Tous ces gestes qu’ils exécutent en lisant la partition du silence, de l’amitié et de la guerre , sont des gestes gracieux et divins qui permettent la vie à tout moment, la légèreté, l’évidence et la puissance de la vie.

MP – 19072024

L’alter-zone

« Des hommes en combinaison couleur de terre surgissent d’un fossé.
C’est une zone de passage, un point mort, ni ville, ni campagne,
Les grues des chantiers à l’horizon veulent faire le grand bond mais les horloges ne suivent pas.
Des tuyaux de ciments éparpillés lapent la lumière de leurs langues sèches.
Des ateliers de carrosseries installés dans d’anciennes étables.
Les pierres jettent une ombre tranchante comme des objets à la surface de la lune.
Et ces endroits ne cessent de s’étendre.
Comme ce qu’on acheta avec l’argent de Judas : « Le champ du potier comme sépulture des étrangers. » »

Tomas Tranströmer, « Zone limitrophe » in « Visions nocturnes », « Baltiques : Œuvres complètes 1954-2004 » p.156, [1970], traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin, Le Castor Astral, 2004.

“The New Zealander”, the last of Gustave Doré’s plates for London: A Pilgrimage (1872) which the artist published with Blanchard Jerrold.

Survivre sur les frontières, seuls, épuisés, tant que la vie nous force,
dans les porches d’immeubles après minuit, traversés de grands secrets,
éclairés par les seules étoiles, plantées loin et nous fixant dans le ciel immobile, qu’entourent les planètes mouvantes, les grands corps célestes,
et nos cris de fatigue qui montent, au delà des espoirs,
dans la brume stellaire, les vagues infiniment fières et multiples,
qu’emportent tous les gestes à l’Esprit à chaque rencontre,
chaque murmure à peine faits, chaque absence creusée à midi,

Tu ne vois plus rien avec ces yeux anciens, remplis de fer ;
du fer blanc et noir qui se glisse par les écailles du Temps.
L’or de tes divins cheveux repris dans l’obscurité,
s’est enfui sans jamais plus reparaître et devenir,
et les sels de ton organisme se sont lentement évaporés,
sous le soleil artificiel ; ce monde étrange, beau et affreux,
rempli de créatures muettes, de bruits, de cauchemars,
ces corps maquillés de rouges sangs, baignés de lumières …

Et j’ai longtemps prié au crépuscule dans les cités interdites,
agenouillé et humble, devant les montages de rêves,
ceux là qui ont fabriqués les scènes et le drame d’infini,
les genoux posés sur les pierres de quartz nues et froides.
J’ai rêvé à cette absence de terreur, au grand livre blanc,
aux alphabets sans traces, sans signes, sans indices,
vierge de toutes offenses, offerts aux plus grands futurs,
à la chevelure électrique, aux ventres immondes des plaisirs …

Et tu ne disais rien, mon amour, tes grands yeux noirs écarquillés,
qui fixaient le monde en arrière sans jamais me voir,
ta bouche opaque depuis laquelle aucun son ne sortait,
ces notes de gris et de jaune montraient la chute de la lune,
les appels aux fentes divines, ouvertes, si alléchantes,
et qui remuaient nos corps, faisant plier l’armature du Temps.
Les courses contre les terreurs folles, le désir si brûlant,
pouvaient-ils vaincre l’état d’esprit des vaincus ?

Ah toute cette masse de signes bien conforme, d’organes fantômes,
de machines aux rêveries, branchées sur les identités toujours égales,
les espaces-temps ouverts sans rien, sans autres, ni corps ou paroles,
d’où proviennent les guerres de gestes et la haine de soi,
cette régression sans limites qui tient serrée nos gorges,
en faisant refluer par la nuit, les voix résistantes …
Crépuscule et attente, soleil et lune ; le rêve d’un fidèle infini,
de jours et de nuits vécus qui rendront nos mémoires neuves et vivantes.

MP – 31052024

Demain, la musique

« L’âme qui s’exhale comme un parfum, de la présence charnelle en général, et qui s’évade pourtant de toute topographie, l’âme fuyante et ambiguë n’est-elle pas une manière de charme ? L’âme est le charme du corps ! Cette ubiquité, ce partout et nulle part, ubique-et-nusquam, exclusif de tout « quelque part », cette présence omniprésente et du même coup omniabsente caractérisent aussi la présence absente du sens dans la phrase et du charme dans la musique. »

Vladimir Jankélévitch, « L’ « expressivo » inexpressif  » in « La musique et l’ineffable », p.66, Seuil, 1983.

Planetary System chart, backlit with central flap open to reveal the Chart of the Heavens, from Yaggy’s Geographical Study, 1887

Quelle est cette aberration de l’individu ego,
cette désintégration complexe de ses liens, dans l’image-réclusion,
chacun seul dans des vêtements de signes taillés à son corps,
parfaitement adaptés, toujours très différents,
Ah les bien trop nombreux … comme ils ou elles sont les proies faciles du futur, les innombrables pantins qui ont fermés la bouche,
qui se tiennent droits derrière l’œil cyclope,
en rangs serrés, obéissants, et cherchant le signe de sa différence,
toutes et tous arrimés sur les parois de verre,
qui calculent à n’en plus finir des plans de satisfaction,
ce qui pulse dans leurs caboches est la figure du monstre liquide, froid,
qui palpite dans les cervelles glaciales et brouillonnes,
et la musique qu’ils écoutent ressemblent à un vieux compact terminé,
un standard horrible venu du répertoire des supermarchés …

Ce produit écœurant s’écoute à peine, ne se vit pas, n’impose rien,
c’est une liqueur bon marché, affreuse, fanée et très morne,
chaque note est une erreur, une sensible maladie,
chaque ligne de choix résulte du manque de sel et d’âme,
et dans ce magma inerte, sirupeux, où se jouent les différences,
chacun croit être l’unique, appelé par son dieu personnel,
chacune s’efforce de devenir cet autre monde rêvé,
mais rien ne franchit les frontières solides de l’Ego-drame,
là se jouent les pièces de destruction massive,
les acteurs et actrices sont prêts à jouer les nombreuses séquences,
programmées, finies, alignées, ces mortelles attitudes,
l’idole du moi est tragique, absurde, le sentiment de vouloir l’authentique,
comme un fourvoiement, un astre terrible et fascinant …

Lui qui prend dans ses rets « polis », toutes les volontés, les désirs, les pulsions, toi qui rêve avec nous, dans ce rêve immense de la musique,
qui nous emporte dans la nuit en frayant le passage avec les ombres,
lorsque nous marchions seuls et à plusieurs dans la cité immobile,
en écoutant les sons merveilleux d’une guitare et d’un piano,
résonner à l’intérieur de nos corps, comme pris dans ta grâce,
Dieu de l’ailleurs, du voyage multiple entre les mondes et la vie …
Toi l’ami.e jamais perdu.e ; la compagnie des orages,
seras tu là encore, demain, avant la fin de nos mondes,
avant que ne se déploient le cri final et les hurlements des monstres,
ceux-là qui vont aplatir le sens, réduire et détruire,
ceux-ci qui font du commerce avec nos âmes ;
à tout comptes faits, préférons les fuites ensemble et la négation …

Par la navigation folle suivant l’art secret des étoiles,
nous verrons poindre au bout du champ libre et des forêts, dans l’horizon,
la clarté lunaire ultime, la sensation de l’espace-temps troué, creusé,
par la violence du soleil .. Et la danse folle de nos silhouettes,
feront des arabesques dans le grand silence blanc et cotonneux,
charmés par ta musique mon ami.e, nous vivrons au delà de la vie ..
Car rien ne sera perdu, tout sera gardé, tout sera rejoué encore…
Et la musique est un voyage venu d’ailleurs ; elle garde intacte la mémoire d’ici, elle fait de chaque souvenir, un moment d’existence jamais fini.
Écoute le chant des animaux, les voix des anges, la musique de la cité étrange, et sur le chemin de lumières, nos pas seront de simples notes,
nos signes seront des forces de ressouvenir et d’échanges.
Il n y aura rien qui ne soit possible ; lisible, visible, écoutable …

MP – 24052024

Neuro-danseur

« Plus l’homme est développé (c’est à dire libre), plus son comportement est éloigné de la finalité qui est investie dans sa structure corporelle en tant que telle et dans la nature involontaire de cette dernière. A cause de la distance qui existe entre la réalité physiologique de l’organisme humain et son comportement pratique, l’homme peut en principe être considéré comme la créature la plus éloignée de la finalité ; il est plutôt émancipé de la finalité qui gouverne sinon l’absence essentielle de volonté, et donc la finalité des organismes inférieurs. »

Georg Simmel, « Se tourner vers l’idée » in « Méditations sur la vie : quatre chapitres métaphysiques », p.90-91, traduit de l’allemand par Lambert Barthélémy, préfacé par Denis Thouard, [1910-11], Les éditions Circé, 2020.

Specimens of Fancy Turning (1869)

Les chocs et secousses qui remontent depuis la terre,
la poussière et le vent, la lune et les étoiles,
qui pulsent au fond des crânes, cet ample mouvement du médium,
qui assure la fermeté des pensées, la nourriture …
Ah tout ce grand vacarme, inouïe, cette parure dans le silence,
dont les formes enveloppent et protègent du bruit,
nous fait tenir debout, dans la joie, la peine et la douleur,
les figures du spectre sonore qui font se joindre les motifs,
le corps et l’âme dans une danse de vie et de mort,

ce mystère d’un temps-mémoire présent, toujours là, ici,
ce maintenant qui ne passe nulle-part et qui reste beau dans l’éternité,
ce moment et cette grâce absolument fragile et puissante,
et cette absence de choses physiques, cette évanescence,
d’une forme unique, tissée de milles dessins,
qui échappe à l’œuvre tragique du temps,
qui perce les totalités sociales et maintient les volontés,
est l’impression d’une forme logée dans la mémoire,
un chemin de lumières, une marque taillée dans l’espace,

une dynamique interne qui maintient toutes forces,
vers un futur toujours anticipé, creusé par les mesures,
la résistance est dans un geste, un visage, une expression, une grammaire,
qui note chaque son parcourant tout les corps,
imprime la forme belle dans des souvenirs vivants,
par le rythme du sang, l’ouverture symphonique et la circulation,
des sons, des aiguës et des graves, des tonalités,
qui font tenir la vie sur des rails longues, infiniment brisées,
pour les foules dansantes, les pluies de larmes,

et cette lutte terrible contre l’inerte, le fixe et l’ordre,
tous les hiérarques qui supportent leurs désespérantes lettres,
ces écriteaux affreux qui barrent tout le paysage,
cet accumulation de signes qui informent des prisons,
pour les corps murés par des âmes mécaniques,
les dresseurs de torts qui surveillent, identifient et allument,
les torches noires qui saturent la nuit même de l’Esprit,
et ne devient pas le vassal, le serviteur très zélé,
qui bâtit les murs de l’indifférence,

la flèche de direction qui n’indique plus rien,
et l’immensité de l’océan, de la ville et du désert,
pour les voyageurs et créatrices des nappes sonores,
par les machines froides, les champs magnétiques,
qui comme des aimants, attirent les contraires,
font des pouvoirs des pantomimes idiots,
raclent le fond des entrailles, le sang et la peau,
transforment en vagues, les murs remplit de signes,
mélange d’écritures fixées et de sons et d’images mouvants,

le procès social, la possibilité du Temps autre par l’Esprit,
et les corps danseurs qui nagent dans les vagues,
attirent les foudres étranges, et emmènent les galaxies …
 l’intérieur du monde bât le rythme premier ..
Celui qui fait tenir la maison, fait couler le sang,
et dont les forces surnaturelles ont empêchées d’obéir,
de servir, de déléguer, les ordres des hommes-creux,
les fidèles de l’industrie du verbe et de l’action,
les spectres qui hantent toute la vie même et ses fins.

MP – 08032024

Le rythme du Temps

« A slowly acting poison
Will be given to the favorite one
The dark horse will bring glory
To the jailer and his men
It’s always much more sporting
When there’s families in the pit
And the madness of the crowd
Is an epileptic fit
In the colosseum

No justice here, no liberty
No reason, no blame
There’s no cause to taint the sweetest taste of blood
And greetings from the nation
As we shake the hands of time
They’re taking their ovations
The vultures stay behind
In the colosseum, in the colosseum
In the colosseum tonight »

Tom Waits, « In The Colosseum » in « Bone machine », Island Records,1992.

David Ramsay Hay
From Hay’s The Natural Principles and Analogy of the Harmony of Form (1842)

Dans la musique belle et technique, qui coule dans nos veines,
se tiennent par milliers les foules abruptes, solitaires et joueuses,
chaque cellule ou note ouverte dans les supermarchés du vide,
les produits emballés, soupesés, terminés, prêts pour la vente,
et l’administration étroite de la vie, la mise en ordres et séries,
jette une ombre glaciale sur toutes choses …

le contraste par où s’échappent les ambiances, les traces,
et qui ramène toujours au centre, l’attention forte, des lieux fixés,
sur les cibles qui sélectionnent la source, la fin et le moyen …
Sur les unités-citoyennes, les blocs de béton mesurés, figés,
qui composent ces immeubles carrés, droits et débiles …
Ah viens ici mon ami.e, pour voir la détresse et entendre l’appel,

à l’intérieur des petits cirques des affreux, des pantomimes idiots,
ceux-là qui réagissent toujours au cordeau, rasoir-millimétré et gestes-déraison, celles-ci qui manipulent des sentiments brutaux ou sans vies …
Tous et toutes formant la clique des exécuteurs de mémoires,
les redresseurs d’âmes et de corps, toujours bien alignés,
sur la doxa propre aux plus conformes, plus nombreux, plus fermés,

Et la vision panoptique circulaire, inquiète des blessé.es, des fragiles,
a remplit tout le chant des espaces hybrides, volant sur les ailes subtiles,
marquant l’écart et la solitude extrême de soi, même en publique,
le feu saignant qui fait remonter le corps à l’instant x
pour le figer dans la souffrance, sans plus rien autour,
dans la conscience frêle des sans noms et des sans forces,

est le feu qui dévore l’intérieur des espoirs, laissant des marques,
des fumées de cendres grises et rouges, des nuages de tristesse,
qui tiendront l’âme en haleine pendant des lustres,
en la fixant sur des tableaux de verres, des motifs mobiles, des télé-viseurs, qui fabriquent le futur en recyclant des spectres-figures partout ..
Quel est ce programme de l’affreux silence, la chape de plomb et de mort ..

Et seul le son est pris dans l’architecture vivante, la divine pression,
par les petites oreilles elfiques, les lobes-ouvertures vers l’ailleurs,
le rythme et la mélodie, les vagues du sombre, qui tiennent la mémoire éveillée dans la Nuit, là l’Esprit aux aguets, le corps aux alentours.
Ah que cet étonnant effet de la musique soit remercié, à l’infini,
la maîtrise de soi, de ses gestes, la pleine mémoire des autres et du jeu vivant, l’industrielle manie qui tient le choc du désordre et de la surprise ..

MP – 23022024

Le rêve d’un autre

« Dans les arbres je ne peux plus voir des arbres.
Les branches n’ont pas de feuilles pour les maintenir au vent,
Les fruits sont sucrés mais dépourvus d’amour.
Ils ne rassasient même pas.
Que va t-il advenir ?
Devant mes yeux la forêt prend la fuite,
à mon oreille, les oiseaux restent cois,
nulle prairie ne fait lit pour moi.
Je suis repue de temps
et j’ai soif pour lui.
Que va t-il advenir ?
Dans les montagnes, les feux la nuit brûleront.
Dois-je me mettre en route m’approcher, à nouveau de tout ?
Dans aucun chemin je ne peux plus voir de chemin.  »

Ingeborg Bachmann, « Aliénation », in « Toutes personnes qui tombent a des ailes : poèmes 1942-1967 », p.97, Édition, introduction et traduction de François Rétif, Gallimard, 2015.

« Les saisons » par Nicolas Poussin, Rome, 1660-1664. Musée du Louvre.

Dans ces puits de lumières, d’images, de sons, de gestes,
se débattent les créatures, leurs visages flous et leurs paroles arrêtées,
avec tout le ciel des téléviseurs, les horizons temporels fermés,
et toutes ces productions rêvées venues d’un œil cyclope,
les iris et l’oblongue multicolores, la trace divine,

qui réfléchissent l’éclair de minuit partout, à toute vitesse,
et les fissures de sang logées dans les murs,
du sommeil vaporeux, des rêves ultimes, de l’astre au delà envié,
ont creusées les blessures par le circuit des aurores,
des grâces fondues, enchaînées, des grands soirs,

tandis que les jours défilent sans crier gare,
et que leurs vapeurs surgissent à peine aux hasards,
sur les écrans où l’on voie les consciences évanouies,
les morts-inertes, leurs corps détruits, les veines immobiles,
et toutes ces pensées qui pourrissent dans les feuilles,

cette odeur verte, fade et humide, cette musique de l’étrange,
qui remonte depuis les coups portés dans le paysage,
et bute sur les gorges ouvertes au néant, à l’envie,
des couteaux d’argent plantés dans l’âme seule,
font saigner les nuages, les pluies, les orages,

Ce qui advient ensuite, est lu par les armées de spectres,
si la vie tient à son fil, à ses demeures, chaudes et sombres,
leurs corps affolants glissent à minuit par les ondes,
ils vibrent à l’unisson, au diapason métallique,
et ne s’arrêtent jamais de crier, de faire signes,

le flou et la peur embarqués par les vagues silhouettes,
celles qui défilent à l’instant x, à l’endroit y adapté,
et qui font mines de s’inscrire dans leur prévision,
celles qui circulent, transparentes, derrière nos mots, nos attitudes, nos intentions,
la prévision qui fixe et rend toutes choses précises et inutiles.

MP – 22122023

Les corps-instruments

« Un fou traça trois signes dans le sable,
Une fille blême était devant lui.
Tout haut chantait, chantait la mer.

Elle avait en main, une coupe
Qui scintillait jusqu’à ras bords,
Rouge et lourde comme du sang.

Nul mot ne fût dit – le soleil tomba,
Le fou alors lui pris des mains
La coupe et la vida

Sa lumière à lui dans sa main à elle
S’éteignit, le vent effaça trois signes –
Très haut chantait, chantait la mer.»

Georg Trakl, «Ballade », in « Poèmes I » p.101, traduction et présentation par Jacques Legrand, Flammarion, Paris, 2001.

[K]

Suwa Kanenori, Asakusa, 1930
Aftershock of the New: Woodblock Prints of Post-Disaster Tokyo (1928–32)

Ils marchent en cadence, sortant des bouches obscures,
des trains à l’aurore par vagues incessantes,
et leurs têtes de pioches roulent dans les boulevards,
une pluie d’âmes rangées par des cellules,
dans un grand tableau de bétons grisâtres,

et la nuit est ouverte comme une blessure,
elle saigne encore dans leurs yeux froids,
et leurs dents qui claquent en hiver,
et leurs langues qui remuent des mots sales, des ressentis,
font des nuages épais, des chocs, des éclairs,

Quel spectacle horrible de les voir à la tâche,
s’escrimer à remplir des sérieux rapports,
en veux-tu en voilà, des kilomètres d’écritures,
qui tomberont en poussières, pas plus tard que demain,
et les fils de pensées qui traînent par ici,

font partie d’une immense toile,
de tarentules haineuses, qui veulent et veulent encore,
tout ce vouloir-fanatique qui entraîne toutes les choses,
à disparaître sans répit, sans repos,
à se mêler aux sangs noirs des machines,

Quel est donc le sens de tout ceci ? De cette planitude ..
Des administrations féroces de la vie,
et leurs visages bien lavés, doivent être si parfaits,
des corps porno-gérés, aux rasoirs-millimètres,
vêtus de costumes et de robes, bleus métalliques,

Ils font leurs vies comme parlent des automates,
boivent aux écrans-digitaux, se déplacent en meutes,
et la masse furieuse qui accepte tout,
entend aussi les voix de sa propre destruction …
Il ne faut rien laisser au Hasard.

Car il est dangereux, éloigné ; le Hasard est seul ou brûlant …
et le désert qui l’accompagne est trop grand,
trop brutal et par chance isolé de tout ..
Le rare et le commun ne font pas bons ménages,
Ils veulent toujours occuper ce temps là …

En faire des morceaux inertes et des paquets consommables,
avalés comme des rêves de médicaments,
par une armada de furieux, pour faire tressauter sa carcasse,
laisser le désir vrai au placard, optimiser son temps,
et ces êtres ne deviennent rien tout en faisant tout et son contraire,

Montés ensemble sur des chaînes de travail,
leurs tâches exécutées à la spirale économique,
ils répondent à des programmes neural-positifs,
et tout est déjà financé quelque part .. Les coûts, les opportunités et les gains,
des brigades d’assureurs ont déjà tout prévus ; tous les risques hors du néant,

Il fait bien morne dans leurs cerveaux gris,
des grumeaux plein de pluies, de sables et de nuages
forment à l’intérieur des noyaux de nuit compacts,
et plonger son index dans leurs incolores programmes
est toujours un plaisir intense, on en redemande ..

La « serpillière technologique » ; le magma d’objets rampant,
de tous ces actes partitionnés dans un enfer,
un quotidien où tout est disponible, poli et prévu,
tout est maîtrisable comme des corps seuls qui jouent,
bien en rythmes, alignés et sans fausses notes.

Une musique insipide, légère comme des bulles,
d’un soda noir et rouge sang, qui pétille,
diffusé à tout bout de champs, partout et nulle-part,
et ces corps montrables, ceux qui diffusent des lumières
sont là pour manger et boire dans les cœurs des enfants.

Où sont les chefs d’orchestres de cette foire d’agissements
menés sans buts, ni sens, ni raisons ?
Ceux et celles qui restent à l’œuvre toujours, tout le temps,
Comprends-tu .. Il n’y en a pas ! C’est seulement la force des habitudes,
l’instinct grégaire, le dressage qui mécanise la réaction,
rend la voix ordinaire muette, fait du corps un instrument.

MP – 01122023

Ephéméra

« J’ai vu un Œil Mourant,
Faire plusieurs fois le tour d’une Chambre –
Comme s’il cherchait Quelque Chose –
semblait-il –

Puis devenir plus Nuageux –
Et puis – s’emplir de Brouillard –
Et puis – être soudé
Sans découvrir ce que c’était
Qu’il aurait été heureux d’avoir vu – »

Emily Dickinson, «Lieu-dit L’éternité », p.135, traduit de l’anglais et présenté par Patrick Reumaux, Éditions Points, 2007.

Caliban – Figurine for « The Tempest » (1914) by Franz Marc.

Il est encore temps de garder, près de soi, le faux-silence,
dans une demeure de souvenirs, précis, millimétrés,
des images et du son qui persistent plus loin que nous,
et dans cette fabrique de rêves ; ce remuant manège,
tournent les cartes éphémères, les musiques d’ambiance,

les défilés incessants, les circuits d’or et de sangs,
de toute cette foultitude de mouvements, de rappels,
et j’ai peur de l’éternité, je la sens prête tout autour du regard,
comme un gouffre vers lequel peu à peu tout s’incline,
un angle noir creusé dans les dimensions du temps,

et les liens ultimes coupés avec les choses, tout autour,
ne seront que des chemins occultes, de vagues remords,
ou s’évanouissent les regrets, fondent les espoirs,
il n y’ a rien ici de vivant, à part le montreur d’obscurités,
celui qui fait tomber la nuit avec toutes ses étoiles,

sur un un tapis de terres humides, de larmes et de songes,
et cette respiration qui remonte en perçant ta voix,
fait de celle-ci, un spectre froid venu de nulle-part,
et toute cette dimension folle contient des émeutes,
de regrets, d’espérances, de vouloir-fanatiques,

depuis l’espace troué de lumières d’argents et de pierres,
celui qui tapie derrière l’Esprit, avale les mots dans notre bouche,
les gestes, et les sons, les fermes intentions,
celui dont l’œil-cyclope inerte regarde par devers nos visions,
et trace des dimensions sur la feuille transparente,

et la douleur ultime fait remonter le cri dans l’intensité,
sur des blocs de diamants noirs, des perles d’éternité,
et tu vivras dans chaque phrase, chaque geste au futur, impulsé,
et la musique venue d’ailleurs guidera tes derniers gestes,
et il n y’ aura rien de pire que la fin de toutes choses,

dans ce granit puissant, seront marqués, les faits d’armes,
les lentes conquêtes des lieux depuis nulle-part,
les déclinaisons folles des voix et des couleurs,
les corps arrimés aux vagues de notes translucides, aux lumières,
et qui partent tout au loin, près de la blessure muette,

et les autres visiterons les images-souvenirs, les vacarmes,
non pas les produits calibrés pour consommer le monde,
sans cesse renouvelés, ces fragiles éphémères retirés de ton rêve,
pour faire brûler ton âme dans l’arène des marchands,
et recevoir des prix et des raisonnables envies,

et des âmes mortes ont chiffrées tout l’espace et le temps, la respiration,
et rendues toutes choses vaines, froides et inutiles,
en mordant sur des peaux en verres, des visions cristal,
pour finir les regards, figer les corps, rendre muette les voix,
et devenir, immobiles et éternelles, par delà le ciel et la nuit.

MP – 24112023

In mémoria

« Qu’il ait vu Dieu ou non, il est bien certain que Galeone était un chien bizarre. Avec une componction presque humaine, il allait de maison en maison, pénétrait dans les cours, les boutiques, les cuisines, demeurait là de longues minutes, à regarder les gens. Et puis il s’en allait en silence.

Qu’y avait-il de caché derrière ces deux bons yeux mélancoliques ? L’image du créateur s’y était inscrite selon toute vraisemblance. Laissant quelles traces ? Des mains tremblantes offraient des parts de gâteau, des cuisses de poulet. Galeone, repu, fixait son regard dans les yeux de chacun, semblant deviner toute pensée. »

Dino Buzzati, « Le chien qui a vu Dieu » in « L’écroulement de la Baliverna », p.39-40, Robert Laffont, 1960.

« The Hunting of the Snark », 1876. Lewis Caroll. Illustration by Henry Holiday.

Les deux enfants perdus, jouent enfin seuls après minuit,
Avec leurs oreilles dressées, leurs yeux happant des musiques folles,
et la lune brillante est une percée d’argent et de lumières,
qui passe au travers d’un habit d’étoiles, de nuages,
et dont les rayons caressent le bitume noir et rouge,

et ils marchent en amitié, épaule contre épaule,
par le style des neurodanseurs, des corps qui anticipent,
et la fièvre qui agite leur sang est la fièvre d’après minuit.
Faire le mur a été facile, s’agripper aux rebords, sauter,
traverser un air froid, animal et mélodique,

franchir le grillage de fer, avant les douces et enivrantes ténèbres,
mouvantes devant leurs bras tendus, leurs visages,
aux traits creusés d’une intense concentration,
car il s’agit de saisir l’instant qui arrive, rêver l’instant éternel,
que fournit la musique noire, l’électricité du chant,

cette nuit pour nous, devient magique, elle ne dit rien,
et personne jamais ne la possède …
Elle ne sait pas, toujours, et offre tout,
le vent et la lumière, le regard des étoiles et leurs mouvements,
des astres célestes aux improvisations solitaires et libres,

qui, creusés, dans l’harmonie des sphères, emmènent l’existence,
avec les secondes fortes, l’intensité du cri,
et protéger cet instant devient le travail d’une dernière vie,
se remémorer et prévoir, des futurs possibles pleins de signes.
Si j’ai l’âme encombrée d’images, de sons, remplie d’attentes,

ton visage et ta main, doucement qui prends ma main,
dans ce train métallique, résonnant, vers nulle-part,
sont demeurés là, ici et maintenant, toujours.
Et tes paroles de musicien, aux touches de claviers précises et fébriles,
sont des cristaux fluides, des fleurs, des fourrures, des eaux divines,
que la mémoire boit, encore, avec avidité …

Plongé dans la source de ce corps qui est en moi,
remonter à la surface de ma vie qui est en toi,
nous sommes deux musiques froides, deux architectes,
car passés huit heures, le silence se fraye toujours un passage,
et retient nos temps dans un affreux sépulcre,

Que j’aimerais revoir ton existence, sentir ton drame, devant moi,
celui aux cordes dressées par l’arpège de nos deux cerveaux,
sur cet instrument rempli de remous, de bagarres, de heurts,
ce couple que nous formions à l’intérieur du flux.
Je sent encore tes gestes timides quand j’écoute les autres.

Tu ne mourras pas, c’est promis,
je le promet devant l’autel de nos vieux rêves mutants,
tu seras toujours mien, sanctifié …
Et nous autres de la guerre des signes, des bêtes et du jeu,
serons les fous-gardiens des orchestres imaginaires,
qui jouent des musiques pour l’odyssée,
ces grandes lames des mémoires futures.

MP – 10112023

Le corps à la surface

« Des mots, des êtres vivants parfaitement autonomes sont les protagonistes de chacun de ces drames.
Dés que viennent des mots du dehors, une paroi est dressée. Seuls les mots capables de recevoir convenablement les visiteurs restent de ce côté. Tous les autres s’en vont et sont pour plus de sûreté enfermés derrière la paroi.
Mais la paroi est transparente et les exclus observent à travers elle.
Par moments, ce qu’ils voient leur donne envie d’intervenir, ils n’y tiennent plus, ils appellent …Ouvrez. »

Nathalie Sarraute, « Ouvrez », Gallimard, 1997.

« The Ypres Salient at Night » by Paul Nash. Created in 1918 during World War I.

Le son des mots pulse à la façon des lames de feux, sanglantes,
qui dans les corps en vrac, atteignent leurs réseaux,
de veines noires et blanches, de regards fixes,
et l’automate qui dévale les avenues à minuit,
porte des amas de signaux, des blocs de vitres, des vouloirs,

pour aller vers où, vers quoi, nulle part est son adresse,
et seul il parcourt les galeries de gestes figés, sur la paroi,
vêtu de nuées de phrases, compactes et froides, sans index,
de robes de signes, infiniment fragiles, grandes et bleues,
qui reflètent la lune plongée dans l’eau cristal ;

Et seule la chienne-amie profonde, la bête sensible,
détecte les lumières de l’abîme au fond,
de l’âme unique, violente, aux corps et gestes emprisonnés,
des lumières qui clignotent comme des phares,
dont les traînées embarquent toute sa vision,

Que reste t-il à ta présence, ton empreinte,
quand tu marches dans cette chambre étroite et sombre,
et que le vide inouïe, remonte dans leurs yeux,
leurs bouches aux lèvres étranges, muettes, leurs mines d’incrédules,
Rien d’autres que la surface du corps, rendue inerte,

La porte jetée avant l’arbre immense fait un bruit mécanique,
et le vent du soir souffle toujours dans ses feuilles,
pourquoi sortir encore une fois, encore,
pour qui marcher seul dans la nuit froide et sans lieux,
le cerveau allumé par la braise qui rougeoie,

Traversé de l’écume blanche, glaciale, bouillonnante,
des traces des mots qui cavalent sur l’écran,
et emmènent les actes plus loin, encore,
comme une furieuse rivière, dansante, étincelante,
dans laquelle se glissent soudain, des nouvelles créatures,

des fantômes joueurs, des rires carnassiers, des alertes,
qui ont engloutis tous les objets, tout autour,
dans un abîme révélateur, profond, un estuaire, sans intentions,
une brèche de temps, dans la parole quotidienne, l’échange standard,
qui ont détruit le sens de tout acte, tout objet passés avec eux,

Car il n’y a rien derrière la paroi, des simili-gestes furtifs
dénués de musiques et de sens, sans jonctions,
des contacts corps à corps versés dans un abîme,
des mots-signes devenus silence et l’existence si futile,
et la bouche qui figure au milieu du visage n’est personne,

c’est le trou vide, le spectre, extérieur, qui avale et déglutit,
cherchant l’air par paquets d’eaux, de flammes, d’oxygènes,
et ne donnant, ne recevant rien des autres …
sa figure est sans âme, fermée, sans profondeurs,
et ses contacts durs, a-morphes, percutent la nuit et embrasent le silence.

MP – 03112023