Animatronique

« Qu’est-ce donc que la vie des hommes ? Une image de la divinité.
C’est sous le ciel que cheminent tous les terrestres ; ils
Le contemplent. Et, lisant, en quelque sorte, comme
Dans un écrit, les hommes imitent la richesse et
L’infini. Le simple ciel nu
Est-il donc riche ? Les nuages d’argent sont pareils
A des fleurs. Et de là haut tombent en pluie
L’humide et la rosée. Mais quand l’azur
Est effacé, le bleu simple, Voici paraître
Le mât du ciel (qui ressemble à du marbre) tel du minerai :
Signe de la richesse. »

Hölderlin, « Qu’est ce donc que la vie ? … » in « Poèmes », p.91, traduit de l’allemand par Gustave Roud, Allia, Paris, 2023.

The “Madame B Album” (ca. 1870s)

Regarde passer les étranges et muettes créatures,
les humbles mouvements pris dans la pâleur du ciel,
celles qui sortent des terriers, de la mer ou des galaxies noires, obscures,
et soulèvent des amas de poussières, de feuilles et de sables,
leurs yeux humides fixés comme des fragments d’orages,
sur le mur céleste qui escalade ce cristal humide, bleu-mauve,

Comment font-elles, toutes, oiseaux, papillons, poissons, renards, loups, lapins, dans cette folie du mouvement toujours nouveau,
à traverser la mince pellicule de nuit, qui les cache et en forme l’abri,
aux yeux des machines mortes et des grands immeubles,
et à sentir le souffle de l’infiniment grand, et spacieux,
leur temps s’écoulent à la croisée des cadrans,

de minuit, de midi, à la lumière d’un vaste soleil réfléchissant,
et leur orbite jaune-crème ou diamant est comme une éclipse,
une fente par laquelle surgit l’Esprit dans la Nature,
ce lent processus d’émergence du feu, des eaux pures et de la grâce,
ce mouvement vital comme un élan de grande beauté,
dans la mémoire du monde, surgissent les noires puissances,

Celles qui tentent d’imiter par l’industrie des simulacres,
par des régimes de fictions, une plasticité d’organe,
ce même geste délicat, unique, cette approche divine,
de toutes choses en l’Un retourne, dans la poussière,
mais leur chemin est fantastique, il devient vivant,
Ici, rien n’est copie, simulation ou bien fausse clarté,

Tout est devenir sauvage, évoluant dans les bruits d’une vaste forêt de signes ;
et ce monde là, les encadreurs de rêves en font des images, des sons,
des mécaniques semi-vivantes, chronométrées et très précises,
qui réagissent à la manière des ombres portées,
cette lente descente vers le plus fin, le plus précis et naturel mouvement,
est le travail du silence, de la foi et du fol organique,
dans lequel se repaissent les bêtes curieuses, les artistes-fantômes,

Quelle est la musique d’un corps de bêtes ?
Chien fou, loup sauvage, hérisson fragile, insectes éphémères, poisson-argent, chat d’une étoile, corbeaux sombres …
Quelle est celle d’une fabrique de corps, de tâches exécutées à la chaîne ?
D’humain.es enregistré.es par des réactions-machines ..
Tous ces noirs digits froids, ces monnaies attentives, comme des signes-symboles ..
les chiffres d’un destin commun ; Humanité quel est ton sort ici …

Car ton mouvement et ton cri vital est-il si différent des leurs ?
il est régulier peut-être, il est conventionnel, artificiel,
mais leurs gestes sauvages sont des appels en creux,
des contrastes fiers, et c’est la vie seule qui rappelle l’âme et décide ..
elle est juge, témoin et partie, folie, Nature et raison emmêlées,
la vie et l’amour si fort de sa nécessité .. « Amor Fati » …
L’amour du destin.

MP – 21102023

Le spectre-silence

« Claude pressa une touche, la garda tenue jusqu’à ce que le son disparaisse. Il se sentait bizarre, tout à coup, c’était comme si il avait déjà vécu cela , qu’il était sorti du temps sans savoir comment, qu’il était à la fois dans son corps et dehors, qu’il flottait quelque part, se regardait d’en haut. »

Frank Conroy, « Corps et âme » p. 35, [1993] Gallimard, 1996.

Yuki-onna (« snow woman » – 雪女) appears on snowy nights as a beautiful woman with long hair.

La blancheur infinie d’une angoisse,
qui a décolorée tout le champ des anciens objets,
leurs manières désincarnées de poser là, inertes,
de n’être plus là présent, pour aucun futur,
et ce fil aiguisé d’une voix sans corps, sans aspérités,

hache les propos aberrants du schizoïde,
ce devenir là sans pareil, ce grand nulle part,
qui emmène tout le présent et tout le passé dans l’abîme,
est le devenir des mondes sociaux niés,
de l’absence de tout contexte commun,

et il a brandi son poing contre toi, père,
tout prés de ton visage effrayé,
comme pour lutter contre l’ordre rassurant,
et ce moment est posé là dans l’œil de l’éternité,
il fait partie du souffle de l’infinie,

qu’étais-je alors dans la chambre vide,
une enveloppe charnelle dépossédée,
une figure exsangue, brutale et sans âmes,
aux langages d’automates morts-nés,
une destruction de toutes nos références,

et le pire était cette absence de musique,
ce grand silence affreux qui se glissait dans sa vision,
et faisait de son visage et de sa voix une percussion à vide,
sur un plan décalé, sortis de toutes sortes d’échanges,
il est nulle part ici, maintenant, toi locuteur fantôme,

toi qui a absorbé tout le sens de mes mots,
fait du vide affreux de l’expérience vécue, un chemin,
absolue, utile, bienfaisant et difficile,
qui porte l’oubli encore loin de nous,
qui sait avant tout comment cela s’est produit …

n’être plus là, dans cette force assourdissante,
de sa majesté silence, les figures du spectre,
cet aplat vide, cette surface du corps où rien n’est inscrit,
rien n’est projeté, ni n’a de sens,
tout s’est effondré …

Et la musique radieuse nous enseigne des merveilles,
un embarquement vers la pulsation de vie et la joie des corps,
Elle tient le paradoxe d’être là toujours, tout contre,
toujours là tout contre nous, avec un temps pour soi,
qui n’est à personne d’autres que soi,

et le spectre-silence tient ton corps présent comme un reproche,
un corps qui incarne et prétend dire …
« lui » pour qui la vie s’est détachée, peu à peu,
« il » ne possède rien, mais voyage dans les interstices,
des mondes malades, croulants dans l’exil et la solitude,
où la souffrance des psychés ….

MP – 06102023

L’empreinte du son

« Lorsqu’en 1948, j’ai proposé le terme de « musique concrète », j’entendais, par cet adjectif, marquer une inversion dans le sens du travail musical. Au lieu de noter des idées musicales par les symboles du solfège, et de confier leur réalisation concrète à des instruments connus, il s’agissait de recueillir le concret sonore, d’où qu’il vienne, et d’en abstraire les valeurs musicales qu’il contenait en puissance. »

Pierre Schaeffer, « Traité des objets musicaux », p.23, Paris, Seuil, 1977.

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes. Charleville-Mézières, Septembre 2023.

Le battement sourd, vivant, frémit sous la peau nue,
et l’appel des oiseaux ardents, vers l’aube d’un seul ciel,
qu’ici, maintenant, dans cette transe majeure, hypnotique,
et ce mur de cris qui s’échappe toujours plus loin,
et qui en même temps sature tout l’espace conscient,

Il y a cet endroit rêvé, ce hors là qui te prends,
par son visage sombre, qui gît hors des lumières,
et le corps du son, nerveux qui grésille, à tout instant,
par cette électricité froide traversante tous les objets,
j’attends que tu viennes me serrer dans les bras de mer,

Que tu m’apporte le lieu exact qui s’enfuit toujours,
où reposer mes épaules fourbues, lourdes et si lentes,
où noyer le chagrin des faux-mondes disparus,
là, prés des étoiles d’argent qui brillent dans la nuit,
je retrouverai le sens de ce qui advient,

je fuirais la chambre vide, la solitude des objets,
toutes leurs réponses détruites, la pression retirée,
et cette empreinte du son qui tient toutes choses ensemble,
est l’événement par ici, la grande créature rêvée,
la foultitude minutieuse, qui bât sur les surfaces,
pénètre l’intérieur du champ des actes et des objets,

Je frémis d’absence et de fuite, dans les habits étroits du monstre,
les ailes noires et bleues, qui dévoilent le grand minuit,
sont venues me chercher un soir de décembre,
et le froid absolu du dehors, a saisit mon cœur,
emportant les restes images, les tunnels sonores,

Tu es mon neuro-danseur, mon pantin nocturne,
qu’une lumière étrange fait devenir vierge et fantôme,
toi qui traverse toute l’étendue du champ des bruits,
et dont les figures font voir les spectres,
oscillations brutes et fréquences de départ et d’arrivée,

en dévalant les rues calcinées, tes yeux vagues, sans orbites,
tes regards fixes, froids et logés au fond des mines,
ne regardent plus rien à l’extérieur,
et j’ai franchis la frontière des fantômes,
ceux-là qui dérobent nos gestes dans l’obscurité,

leurs sens éparpillés dans des fragments de verres et de sangs,
et tout ce travail effarant des noms collés aux choses,
l’empreinte de tous ces autres qui maintiennent,
par devers cette furieuse marée de nuits sans soleils,
un quotidien d’apparences et d’attentes,
une terreur d’alphabet précise, ciselée, millimétrée,

c’est cette impression curieuse, cette sensation brute et opaque,
qui là saisit mon corps, le fait se mouvoir et l’amène n’importe où,
pour arriver à un temps donné, par la musique folle,
en une danse frénétique, d’automates à scansions,
de corps sans accueil, de traits blanchis et disparus,

je vendrais mon âme blessée, à ce diable furieux du son,
qui imprime dans les choses, le rythme machinal, syncopé,
dieu du vacarme, de la rédemption et de l’absolu désir,
fais moi voir le lieu unique qui emporte et décide,
de tout nos restes psychiques, bleus et mornes.

MP – 24092023

Le souffle infini

« […] l’idée contraire à la laideur, c’est à dire l’idée de la beauté et de la convenance musicales, est déterminée par l’accoutumance, tant et si bien, que cette accoutumance n’est pas seulement non naturelle, mais contraire à la nature, et que cette beauté et cette convenance, c’est à dire l’idée que nous en avons, ne sont pas seulement au delà de la nature, n’ayant ni fondement ni origine en elle, mais contre-nature (6 septembre 1823). »

Giacomo Leopardi, « Zibaldone [3365-3367] » p.1416, Traduit de l’italien, présenté et annoté par Bertrand Shefer, Allia, 2019.

Peinture : Stéphane Weber

Sur l’opale fendue du soleil, au milieu d’une neige translucide et délicate,
s’est réfugiée le cœur des choses battantes au creux de l’hiver,
ce rythme si lent, apaisé et tendre ne semble pas venu d’ici,
c’est le cœur de l’autre aimé.e qui vient briser le fil du silence,
et ces fragments pleins de buées sont des vastes coupures,

qui tranchent dans les rêves nocturnes de nos enfances,
des morceaux de souvenirs, noirs et or, savoureux et rutilants,
quand je pense à toi, compagnon du froid, de la mer et de l’hiver,
je pense à ces vagues sonores, cette musique issue de nulle-part,
venue emporter nos jeunes corps dans un bleu-mystère,

et le souffle ardent des glaces, des fraîches ouvertures,
dans l’espace feutré d’une seconde filante à minuit,
a recueilli tes paroles douces et aidantes,
sur ce continent d’écumes immense se jouent des marches, des adagios,
des marches allègres, joyeuses, tristes, belles, horribles ou futiles,

et leurs dimensions multiples aspirent toutes mes forces,
plus loin que le crépuscule, dans la nuit mauve de l’Esprit,
au cœur des gestes et des choses, cet invisible qui bât la mesure et pulse,
elles sont des astres, des diamants noirs logés dans l’Esprit,
qui tressautent en continue et amènent le futur calme et désiré,

Ah cette joyeuse compagnie d’une musique si parfaite,
harmonie des sphères, mathématique du chaos, toute proche des étoiles,
que n’as tu pas déjà enveloppé ma vie de ta présence familière et magique,
un fantôme de flammes, ardent, visiteur de chaque instant,
qui traverse et assure l’intention prochaine, l’exécution du geste,

rends toutes les choses bienveillantes et à distance de soi, si exactes,
et fait du présent cette robe sonore, transparente, doux, incolore, inodore,
si je respire toujours en toi, harmonie du monde, je ne sais pas,
qui es-tu, que me veux-tu, je ne sens que la vieille puissance,
d’une énergie vitale qui virevolte, dans les êtres et les choses,

Ce paradoxe de l’écart de la présence et de l’absence
est la musique froide, contre-nature, d’une machine folle de désirs,
la scansion du rythme, les sons descendants, les hypnoses multiples,
le corps même du son qui t’entoure, la vraie robe-démesure,
et s’incarne en fugitif sanglé dans les rêves d’un.e autre,

et tous ces bruits de couleurs et d’écumes, de dragons fragiles,
et immenses produisent des images acoustiques, des empreintes,
une décharge nerveuse au moment de l’écoute,
ce vécu de mémoire si beau et dramatique, la joie faite corps,
qui glisse à l’extrémité comme un serpent habile à l’intérieur,

dans cet endroit reculé et vibrant, qu’est ta mémoire,
naissent des mélodies âpres, grandes et seules,
des tires-larmes si parfaites que rien n’égale leur goût revigorant et salé,
et tous nos dispositifs d’écoutes s’intercalent, dressent un voile blanc et pur, entre nos vieux mondes, la Nature et l’Esprit,
saisies par ce qui nous dépasse et reste logée au cœur,

dans ce cœur de l’orage sensible et électrique, qui lézarde le ciel,
ce créateur bondissant parmi les étoiles brillantes des souvenirs,
le ciel planté tout au fond de la pensée, qui l’habille et la porte,
sur les grands navires remplis d’amertumes et d’espérances,
fait de pièces mécaniques, de piano-gouvernail, de voiles de sang,

Regarde la se mouvoir dans les corps des autres,
cette musicalité spéciale de leurs attitudes, leurs yeux roulants, leurs lèvres-mimes, et tout cet horizon plus loin qui est une parfaite promesse,
a comblé nos attentes au delà des seules raisons mécaniques.
Viens ici, maintenant, produire toujours cette assurance,
par le jeu habile de ton vouloir-puissance.

MP – 25082023

Maelström

« 48 – Le silence est notre seule crainte.
Il y a dans la Voix un rachat –
Mais le silence est l’Infini.
Il n’a pas de visage.
(Lettre à Susan Dickinson) »

« III 1866-1876 » in «Quatrains et autres poèmes brefs », Emily Dickinson, p.129, traduction et présentation de Claire Malroux, Gallimard, 2000.

Georgiana Houghton, « Glory Be to God », 1864 – Source. (Photograph: Victorian Spiritualists’ Union, Melbourne.)

La foule est immense, pulvérisée en milliers d’atomes, par ces lames de fond, sonores, multicolores, de regards obliques et de voix inconnues,
et l’œil ne rencontre rien de commun, de vivable, de tranquille,
leurs habillages dénotent des corps dirigés, sculptés, ou offerts aux arrangements spatiaux,
des multi-marchés … A la maîtrise froide, des jeux d’expressions, tout le porno-géré, que diffusent en continu ces grands lieux vides, leur temps inertes,
Et je compte sur leurs faces trouées, les croches et les blanches silences et les noirs rapides des douleurs.

Au cœur du sommeil lourd des monstres, bruissent des insectes de papiers, voyageurs verticaux, plantés sur des feuilles semées de fleurs et d’organes,
Remplies d’hypothèses, de conjectures de sang, d’alcool et de gammes d’enfer, et le ciel tout autour s’assombrit, il tombe …. Avec des rideaux de pluies sales qui font plic-ploc, toc-tac ; un boucan-merveille, et ce monde ici ne ressemble plus à rien, chacun, chacune, repliée en soi-même,
vit dans un rêve éveillé, coulé dans des flux visuels, auditifs, oniriques, télé-commandés.

Être bien conforme devient la norme impériale, le meurtre des symboles d’origines, et la soif avide de guerres, de plaisirs menant au fatal désespoir,
J’ai vu le rien grandir dans tes yeux à mesure que tu regardes, comme ton regard boit leurs paniques intérieures, dans l’eau salée des larmes des enfants-signes,
Les voyages ne se font plus qu’avec soi-même, prés du serpent glissant et fragile au seuil des murs des prisons mentales,
Et le vol des mémoires est grandiose, elles chantent comme des oiseaux frêles, chantant par vagues divines, successives, dans le ciel rose et doré,

Dans les coulisses de ces théâtres absurdes, les spectateurs sont seuls ; il leur faut se voir eux-mêmes, pour s’assurer du réel de l’existence,
Et les crayons sans matières, font mine de savoir, leur rythme bât dans chaque goutte de pluie et de soleil,
ils créent et détruisent le « Maelström », toi, créateur d’infini et d’espérances,
Tu es l’invisible coupant les silhouettes, l’innombrable sachant l’unique en chaque âme ainsi convoitée et dévorée,
Et l’empreinte sonore des noms, survit bien après l’impact, la percussion, le feulement des faunes urbaines,

Sa trace en nous est une vitesse, une impression nocturne, une émission de forces …
Et cette mélodie souterraine, a rendue visible, les intérieurs de celles et ceux qui survivent au devant des choses et des gestes précis,
la scansion brutale de ce « Maelström » exécute, trie, sépare, fait plier les volontés et rend tous les corps fatigués et vulnérables ; des automates rendus dociles, jouant avec des objets et des produits-fétiches,

Dans l’aurore rouge et brûlante, délicieuse, stationnent les bêtes à cordes,
créatures prises dans les nuages et munis des guitares du néant …
Et le vieil arbre qui pousse, l’eau qui coule, la terre crissante sous nos pas …
Tout cela est devenu lointain comme in-accédé,
Tout cela pourtant vibre sous la main rêche du divin musicien,
celui qui dit, transforme, établit la nature de toutes choses,

L’industrielle manie, le conflit devenu cette torture incessante, a tout recouvert,
d’un masque rêche et friable de symboles blancs et noirs,
Une sculpture en peaux humaines, un livre-automate, comme un fétiche,
une magie bleue, rouge et froide qui t’appelle,
N’y va pas, oublie, tue l’œil du ciel, fixé par cette parfaite indifférence,
renie le sort de ton monde pour vivre libre …

MP – 15082023

La danse de la vie

« A-t-on remarqué que la musique rend l’esprit libre ? qu’elle donne des ailes à la pensée ? que l’on devient d’autant plus philosophe que l’on est plus musicien ? – Le ciel gris de l’abstraction semble sillonné par la foudre ; la lumière devient assez intense pour saisir  les « filigranes » des choses ; les grands problèmes sont assez proches pour être saisis ; nous embrassons le monde comme si nous étions en haut d’une montagne. »

Friedrich Nietzsche, « Le cas Wagner », in « Le crépuscule des idoles suivi de le cas Wagner », p.145 (par.1), Mercure de France, 1899.

Dances in Beauchamp-Feuillet Notation (1701)

Les yeux remplit d’un large silence,
l’assourdissant silence et sa blancheur de mort nacrée,
tous les objets quotidiens retirés du champ,
la vague et la fuite vers une prison aveugle et prévue,
dans laquelle se débattent des bouches muettes,

les paroles pulvérisées par les flammes,
le chaos et l’harmonie du rythme vivant,
et tout le corps est traversé d’un éclair,
sur les partitions de cet élan vital et majeur,
figurent des spectres, des mages et des fées,

Ne me parle pas, ne m’écrit pas, car rien n’est ici,
le maintenant est parti loin, ailleurs,
dans la musique de l’Esprit toujours plus proche,
qui revêt des manteaux de brume et de passions,
la musique du métal, de l’industrie et du feu,

et le mur du silence est brisé à chaque fois,
par l’harmonie entière, le fil d’une mélodie fine devenue folle,
le rythme des basses précises, graves et profondes,
qui fait de chaque geste répété un doux apesanteur,
une légère brise soufflée par ta mémoire,

Quand je pense à toi, mon ange musicien,
qui joue des notes pleines, noires et blanches,
des silences, des accélérées, des sauts,
le temps de l’enfance remplit mon cœur,
ton temps là, que j’ai si bien connu et aimé,

et le corps de l’enfant-signe s’élance,
vers les visages bienveillants, aimants,
sur une carte sonore, pleine d’empreintes et de traces,
ces audio-sculpteurs sont des consolateurs,
des magiciennes, des magiciens, aux voix hautes, délicieuses, divines,

qui répartissent les minutes dans un rêve inouïe,
au fil du jour passant, et l’envolée de la musique,
est un baume passé sur les corps au travail,
un fluide électrique et noir, un clavier puissant et sombre,
un faisceau multi-couleurs, et une forme de grâce,

et le plaisir organique du flux, de l’amour du son,
des plages sonores, des échelles de lumières,
est fait d’une inscription vague, chronométrée dans ta conscience,
d’empreintes, de formes, de textures, sensibles et chaudes,
qui font bouger nos silhouettes en cadence, devant soi,

L’art du métamorphe est cet art hybride, difficile,
qui pratique la synesthésie, la synergie des sens,
et emmène la foule dans un rythme de syncope et de systèmes,
parler, écrire, montrer seront des instruments musicaux,
des actes précis, millimétrés, calibrés aux besoins,

et la vie est là comme une force qui sépare et isole,
qui unifie et reprend, le vouloir puissance, la création,
une force harmonieuse qui fait naître et fait mourir,
qui donne la vie et reprend la vie, à tout instant,
l’instant éternel et musical, qui devient tout autre, toujours devant nous ….

MP – 28072023