Maelström

« 48 – Le silence est notre seule crainte.
Il y a dans la Voix un rachat –
Mais le silence est l’Infini.
Il n’a pas de visage.
(Lettre à Susan Dickinson) »

« III 1866-1876 » in «Quatrains et autres poèmes brefs », Emily Dickinson, p.129, traduction et présentation de Claire Malroux, Gallimard, 2000.

La foule est immense, pulvérisée en milliers d’atomes, par ces lames de fond, sonores, multicolores, de regards obliques et de voix inconnues,
et l’œil ne rencontre rien de commun, de vivable, de tranquille,
leurs habillages dénotent des corps dirigés, sculptés, ou offerts aux arrangements spatiaux,
des multi-marchés … A la maîtrise froide, des jeux d’expressions, tout le porno-géré, que diffusent en continu ces grands lieux vides, leur temps inertes,
Et je compte sur leurs faces trouées, les croches et les blanches silences et les noirs rapides des douleurs.

Au cœur du sommeil lourd des monstres, bruissent des insectes de papiers, voyageurs verticaux, plantés sur des feuilles semées de fleurs et d’organes,
Remplies d’hypothèses, de conjectures de sang, d’alcool et de gammes d’enfer, et le ciel tout autour s’assombrit, il tombe …. Avec des rideaux de pluies sales qui font plic-ploc, toc-tac ; un boucan-merveille, et ce monde ici ne ressemble plus à rien, chacun, chacune, repliée en soi-même,
vit dans un rêve éveillé, coulé dans des flux visuels, auditifs, oniriques, télé-commandés.

Être bien conforme devient la norme impériale, le meurtre des symboles d’origines, et la soif avide de guerres, de plaisirs menant au fatal désespoir,
J’ai vu le rien grandir dans tes yeux à mesure que tu regardes, comme ton regard boit leurs paniques intérieures, dans l’eau salée des larmes des enfants-signes,
Les voyages ne se font plus qu’avec soi-même, prés du serpent glissant et fragile au seuil des murs des prisons mentales,
Et le vol des mémoires est grandiose, elles chantent comme des oiseaux frêles, chantant par vagues divines, successives, dans le ciel rose et doré,

Dans les coulisses de ces théâtres absurdes, les spectateurs sont seuls ; il leur faut se voir eux-mêmes, pour s’assurer du réel de l’existence,
Et les crayons sans matières, font mine de savoir, leur rythme bât dans chaque goutte de pluie et de soleil,
ils créent et détruisent le « Maelström », toi, créateur d’infini et d’espérances,
Tu es l’invisible coupant les silhouettes, l’innombrable sachant l’unique en chaque âme ainsi convoitée et dévorée,
Et l’empreinte sonore des noms, survit bien après l’impact, la percussion, le feulement des faunes urbaines,

Sa trace en nous est une vitesse, une impression nocturne, une émission de forces …
Et cette mélodie souterraine, a rendue visible, les intérieurs de celles et ceux qui survivent au devant des choses et des gestes précis,
la scansion brutale de ce « Maelström » exécute, trie, sépare, fait plier les volontés et rend tous les corps fatigués et vulnérables ; des automates rendus dociles, jouant avec des objets et des produits-fétiches,

Dans l’aurore rouge et brûlante, délicieuse, stationnent les bêtes à cordes,
créatures prises dans les nuages et munis des guitares du néant …
Et le vieil arbre qui pousse, l’eau qui coule, la terre crissante sous nos pas …
Tout cela est devenu lointain comme in-accédé,
Tout cela pourtant vibre sous la main rêche du divin musicien,
celui qui dit, transforme, établit la nature de toutes choses,

L’industrielle manie, le conflit devenu cette torture incessante, a tout recouvert,
d’un masque rêche et friable de symboles blancs et noirs,
Une sculpture en peaux humaines, un livre-automate, comme un fétiche,
une magie bleue, rouge et froide qui t’appelle,
N’y va pas, oublie, tue l’œil du ciel, fixé par cette parfaite indifférence,
renie le sort de ton monde pour vivre libre …

MP – 15082023

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