L’arrogance des explications-fétiches des phénomènes humains en tant que moyens de codage symbolique de nos rapports aux choses provient d’une même stratégie qui fait de l’Esprit et de la langue, une sorte de dimension magique et occultant de notre relation aux choses ou le résultat second purement conventionnel d’un organe matériel, biologique, seul agissant qu’est le cerveau. Ces types d’explications si nombreuses, comme production d’un « Zeit-Geist » de notre époque actuelle, par exemple, la réduction de la complexité du particulier à du simple standard adapté aux besoins économiques, la susbstantification des noms ou la réduction d’un ensemble à une partie étroite de cet ensemble, – prendre le verbe pour le nom – ou bien le renvoi vers une signification prise comme une dimension mentale sémantique désignant l’ersatz de choses, fournissent les éléments clés d’une stratégie d’encodage et de décodage efficace, économiquement et politiquement sûre de la relation au réel. Pourquoi s’intéresser à cette stratégie sociale et linguistique – la fétichisation des produits de l’Esprit humain du XXI°siècle – sinon aussi pour montrer comment le capitalisme linguistique peut fonctionner comme moyens et technologies de domination idéologique. Il est en effet important de comprendre dans la mesure du possible, cette stratégie de communication et d’expression de soi, qui consiste à assigner un certain rôle tactique à des expressions du langage humain (les fameux éléments de langage des spin-doctors de nos gouvernants comme les artifices du psycho-pouvoir et du développement personnel).
Par l’exploitation massive, multi-écrans, multi-tâches, d’un certain style d’expressions dit politique car orienté vers l’usage humain de la langue pour conduire des affaires humaines, l’interaction sociale est clairement impactée et modifiée par ce qui est pris comme une dimension d’actions et de réactions sur les choses et au travers du médium qui signifie les choses – par exemple utiliser le nom « Temps » comme substantif pour renvoyer vers un régime de discours particulier qui va mystifier notre rapport clair et direct aux choses extérieures appartenant à la dimension symbolique du Temps (retard, urgence, parcours, pause, terminaison, départ, mouvement, arrivée, saillie, faille, rythme ou compteur …) Si nous nous saisissons du codage symbolique de la réalité, c’est parce que dans l’immense entreprise d’étiquetage des choses par des noms, on oublie de souligner le rôle majeur de la convention humaine et linguistique et de l’Histoire des usages ordinaires de la langue pour figer celle ci par une sorte de réflexe de protection de soi-même, ou d’un sol originaire de la langue humaine, dans un arrière-monde agissant par devers ou contre nous ; acteurs et actrices de performances sociales, linguistiques et réalistes.
Il ne s’agit pas ici d’un nominalisme au sens d’un usage résistant, purement conventionnel du rapport du nom à la chose mais bien de la critique d’une stratégie de communication et d’information qui transforme le langage humain en systèmes, hiérarchies et codes utiles, efficients, pour la capitalisation et la justification des décisions publiques et institutionnelles. Atteindre un certain type d’explications dites fétiches, c’est parvenir à masquer un rapport violent aux choses, aux corps et à l’Esprit, transformer leurs produits (discours, livres, dialogues etc…) en unités d’interactions ou pistes d’actions qu’exploite la marchandise-langue corrompue par une économie sémiotique favorable au savoir-pouvoir le plus installé, le plus expert dans la manipulation de signes. La sémantique mentaliste et technologique consiste ainsi à réfugier la justification des interventions humaines soit dans une dimension mentale occulte de la signification des mots (l’idée qu’à chaque nom est attachée une signification correspondante logée dans la tête des locuteurs), soit dans une dimension relativiste et culturaliste, qui détruit le rapport symbolique universel aux sens des mots (l’idée que nos langues sont réductibles à des communautés ou des cultures exclusives les unes des autres et qui ne peuvent pas se comprendre les unes avec les autres).
Les plus mauvais journalistes sont aussi ceux qui ratent la bataille linguistique en ne choisissant pas les expressions les plus justes et les plus fermes pour décrire les situations et rapporter les paroles des personnes et des machines vivantes complexes (gouvernement, administrations, sociétés privées, systèmes techniques) qui font l’actualité et portent les enjeux du futur. Il y a ici tout un travail critique décisif qui est à mener sur le style d’exploitation d’une grammaire de la décision au temps de ces machines de langages et de pouvoir ; une grammaire spéciale qui contient un certain nombre de règles applicables, de renvois stéréo-typiques, de proximités lexicales, mimétiques et de métaphores bien conformes et utilisées, bref de toute une production réglée d’expressions censées nous apporter l’information dite juste, bonne et vraie. Ici l’audace et le courage d’éduquer l’Esprit critique contre de dangereux faussaires de mots et falsificateurs de notre rapport au réel, – tous ceux et toutes celles qui abdiquent devant le devoir de vérité – qui chaussent des lunettes conceptuelles déformées ou informes qui brouillent la lisibilité des événements et des textes humains – sont des qualités rares qu’un État et une administration doivent encourager dans les écoles, les collèges, les lycées et les universités.
S’emparer de cette question de la politique du langage humain, c’est donc souligner l’originalité de cette stratégie de codage tyrannique et potentiellement complotiste qui fait de la langue une production d’interactions exposées dans le cadre d’une stratégie de maintien de son propre pouvoir ou emprise symbolique sur les paroles et les écrits des femmes, des enfants et des hommes. Car la langue fabrique notre rapport aux choses ; elle est cette dimension collective et individuelle d’appréhension du réel. Et toutes les pensées critiques sérieuses s’attaquent d’abord aux meilleurs moyens de formuler la critique pour gagner en puissance d’actions, de pertinence de jugements et de situations dans les différentes expériences vécues du monde. S’interroger sur la langue d’une politique historique au travers de ses techniques rhétoriques de persuasion de masse, doit nous amener à faire le distinguo clair entre la capacité stratégique rhétorique et sophistique des acteurs et actrices d’un système socio-linguistique et la réelle capacité critique qui emporte la conviction de l’adversaire et parvient par celle-ci à mener une politique pragmatiste de changement publique et institutionnel.
L’aspect massif et dominateur du langage actuel par ses myriades de moyens et formes d’expressions (sons, images, écrits, vignettes, mêmes, emojis, emoticones…) provient aussi de son exploitation technique par les super-systèmes technologiques et les automates-machines du virtuel (Internet, ordinateurs, tablettes et Smartphones) et de leurs immenses capacités de diffusion de l’Information. La réduction de l’humain et de son Esprit à des explications-fétiches pratiques en toutes circonstances – par exemple la réduction de la complexité à des catégories essentialistes ou abstraites exploitées par la vente du médiacrate – est ainsi une stratégie experte d’encodage et de décodage du réel – une question de lutte dans la langue humaine – qui en abîmant notre monde vivant et notre langue fait de nous des pantins misérables, sans forces de convictions politiques et sociales, ni autonomie critique, ni reliefs symboliques.
Fragments d’un monde détruit – 76
