In mémoria

« Qu’il ait vu Dieu ou non, il est bien certain que Galeone était un chien bizarre. Avec une componction presque humaine, il allait de maison en maison, pénétrait dans les cours, les boutiques, les cuisines, demeurait là de longues minutes, à regarder les gens. Et puis il s’en allait en silence.

Qu’y avait-il de caché derrière ces deux bons yeux mélancoliques ? L’image du créateur s’y était inscrite selon toute vraisemblance. Laissant quelles traces ? Des mains tremblantes offraient des parts de gâteau, des cuisses de poulet. Galeone, repu, fixait son regard dans les yeux de chacun, semblant deviner toute pensée. »

Dino Buzzati, « Le chien qui a vu Dieu » in « L’écroulement de la Baliverna », p.39-40, Robert Laffont, 1960.

Les deux enfants perdus, jouent enfin seuls après minuit,
Avec leurs oreilles dressées, leurs yeux happant des musiques folles,
et la lune brillante est une percée d’argent et de lumières,
qui passe au travers d’un habit d’étoiles, de nuages,
et dont les rayons caressent le bitume noir et rouge,

et ils marchent en amitié, épaule contre épaule,
par le style des neurodanseurs, des corps qui anticipent,
et la fièvre qui agite leur sang est la fièvre d’après minuit.
Faire le mur a été facile, s’agripper aux rebords, sauter,
traverser un air froid, animal et mélodique,

franchir le grillage de fer, avant les douces et enivrantes ténèbres,
mouvantes devant leurs bras tendus, leurs visages,
aux traits creusés d’une intense concentration,
car il s’agit de saisir l’instant qui arrive, rêver l’instant éternel,
que fournit la musique noire, l’électricité du chant,

cette nuit pour nous, devient magique, elle ne dit rien,
et personne jamais ne la possède …
Elle ne sait pas, toujours, et offre tout,
le vent et la lumière, le regard des étoiles et leurs mouvements,
des astres célestes aux improvisations solitaires et libres,

qui, creusés, dans l’harmonie des sphères, emmènent l’existence,
avec les secondes fortes, l’intensité du cri,
et protéger cet instant devient le travail d’une dernière vie,
se remémorer et prévoir, des futurs possibles pleins de signes.
Si j’ai l’âme encombrée d’images, de sons, remplie d’attentes,

ton visage et ta main, doucement qui prends ma main,
dans ce train métallique, résonnant, vers nulle-part,
sont demeurés là, ici et maintenant, toujours.
Et tes paroles de musicien, aux touches de claviers précises et fébriles,
sont des cristaux fluides, des fleurs, des fourrures, des eaux divines,
que la mémoire boit, encore, avec avidité …

Plongé dans la source de ce corps qui est en moi,
remonter à la surface de ma vie qui est en toi,
nous sommes deux musiques froides, deux architectes,
car passés huit heures, le silence se fraye toujours un passage,
et retient nos temps dans un affreux sépulcre,

Que j’aimerais revoir ton existence, sentir ton drame, devant moi,
celui aux cordes dressées par l’arpège de nos deux cerveaux,
sur cet instrument rempli de remous, de bagarres, de heurts,
ce couple que nous formions à l’intérieur du flux.
Je sent encore tes gestes timides quand j’écoute les autres.

Tu ne mourras pas, c’est promis,
je le promet devant l’autel de nos vieux rêves mutants,
tu seras toujours mien, sanctifié …
Et nous autres de la guerre des signes, des bêtes et du jeu,
serons les fous-gardiens des orchestres imaginaires,
qui jouent des musiques pour l’odyssée,
ces grandes lames des mémoires futures.

MP – 10112023

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