Le rêve d’un autre

« Dans les arbres je ne peux plus voir des arbres.
Les branches n’ont pas de feuilles pour les maintenir au vent,
Les fruits sont sucrés mais dépourvus d’amour.
Ils ne rassasient même pas.
Que va t-il advenir ?
Devant mes yeux la forêt prend la fuite,
à mon oreille, les oiseaux restent cois,
nulle prairie ne fait lit pour moi.
Je suis repue de temps
et j’ai soif pour lui.
Que va t-il advenir ?
Dans les montagnes, les feux la nuit brûleront.
Dois-je me mettre en route m’approcher, à nouveau de tout ?
Dans aucun chemin je ne peux plus voir de chemin.  »

Ingeborg Bachmann, « Aliénation », in « Toutes personnes qui tombent a des ailes : poèmes 1942-1967 », p.97, Édition, introduction et traduction de François Rétif, Gallimard, 2015.

Dans ces puits de lumières, d’images, de sons, de gestes,
se débattent les créatures, leurs visages flous et leurs paroles arrêtées,
avec tout le ciel des téléviseurs, les horizons temporels fermés,
et toutes ces productions rêvées venues d’un œil cyclope,
les iris et l’oblongue multicolores, la trace divine,

qui réfléchissent l’éclair de minuit partout, à toute vitesse,
et les fissures de sang logées dans les murs,
du sommeil vaporeux, des rêves ultimes, de l’astre au delà envié,
ont creusées les blessures par le circuit des aurores,
des grâces fondues, enchaînées, des grands soirs,

tandis que les jours défilent sans crier gare,
et que leurs vapeurs surgissent à peine aux hasards,
sur les écrans où l’on voie les consciences évanouies,
les morts-inertes, leurs corps détruits, les veines immobiles,
et toutes ces pensées qui pourrissent dans les feuilles,

cette odeur verte, fade et humide, cette musique de l’étrange,
qui remonte depuis les coups portés dans le paysage,
et bute sur les gorges ouvertes au néant, à l’envie,
des couteaux d’argent plantés dans l’âme seule,
font saigner les nuages, les pluies, les orages,

Ce qui advient ensuite, est lu par les armées de spectres,
si la vie tient à son fil, à ses demeures, chaudes et sombres,
leurs corps affolants glissent à minuit par les ondes,
ils vibrent à l’unisson, au diapason métallique,
et ne s’arrêtent jamais de crier, de faire signes,

le flou et la peur embarqués par les vagues silhouettes,
celles qui défilent à l’instant x, à l’endroit y adapté,
et qui font mines de s’inscrire dans leur prévision,
celles qui circulent, transparentes, derrière nos mots, nos attitudes, nos intentions,
la prévision qui fixe et rend toutes choses précises et inutiles.

MP – 22122023

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