Ephéméra

« J’ai vu un Œil Mourant,
Faire plusieurs fois le tour d’une Chambre –
Comme s’il cherchait Quelque Chose –
semblait-il –

Puis devenir plus Nuageux –
Et puis – s’emplir de Brouillard –
Et puis – être soudé
Sans découvrir ce que c’était
Qu’il aurait été heureux d’avoir vu – »

Emily Dickinson, «Lieu-dit L’éternité », p.135, traduit de l’anglais et présenté par Patrick Reumaux, Éditions Points, 2007.

Il est encore temps de garder, près de soi, le faux-silence,
dans une demeure de souvenirs, précis, millimétrés,
des images et du son qui persistent plus loin que nous,
et dans cette fabrique de rêves ; ce remuant manège,
tournent les cartes éphémères, les musiques d’ambiance,

les défilés incessants, les circuits d’or et de sangs,
de toute cette foultitude de mouvements, de rappels,
et j’ai peur de l’éternité, je la sens prête tout autour du regard,
comme un gouffre vers lequel peu à peu tout s’incline,
un angle noir creusé dans les dimensions du temps,

et les liens ultimes coupés avec les choses, tout autour,
ne seront que des chemins occultes, de vagues remords,
ou s’évanouissent les regrets, fondent les espoirs,
il n y’ a rien ici de vivant, à part le montreur d’obscurités,
celui qui fait tomber la nuit avec toutes ses étoiles,

sur un un tapis de terres humides, de larmes et de songes,
et cette respiration qui remonte en perçant ta voix,
fait de celle-ci, un spectre froid venu de nulle-part,
et toute cette dimension folle contient des émeutes,
de regrets, d’espérances, de vouloir-fanatiques,

depuis l’espace troué de lumières d’argents et de pierres,
celui qui tapie derrière l’Esprit, avale les mots dans notre bouche,
les gestes, et les sons, les fermes intentions,
celui dont l’œil-cyclope inerte regarde par devers nos visions,
et trace des dimensions sur la feuille transparente,

et la douleur ultime fait remonter le cri dans l’intensité,
sur des blocs de diamants noirs, des perles d’éternité,
et tu vivras dans chaque phrase, chaque geste au futur, impulsé,
et la musique venue d’ailleurs guidera tes derniers gestes,
et il n y’ aura rien de pire que la fin de toutes choses,

dans ce granit puissant, seront marqués, les faits d’armes,
les lentes conquêtes des lieux depuis nulle-part,
les déclinaisons folles des voix et des couleurs,
les corps arrimés aux vagues de notes translucides, aux lumières,
et qui partent tout au loin, près de la blessure muette,

et les autres visiterons les images-souvenirs, les vacarmes,
non pas les produits calibrés pour consommer le monde,
sans cesse renouvelés, ces fragiles éphémères retirés de ton rêve,
pour faire brûler ton âme dans l’arène des marchands,
et recevoir des prix et des raisonnables envies,

et des âmes mortes ont chiffrées tout l’espace et le temps, la respiration,
et rendues toutes choses vaines, froides et inutiles,
en mordant sur des peaux en verres, des visions cristal,
pour finir les regards, figer les corps, rendre muette les voix,
et devenir, immobiles, éternelles, par delà le ciel, et la nuit.

MP – 24112023

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