Les corps-instruments

« Un fou traça trois signes dans le sable,
Une fille blême était devant lui.
Tout haut chantait, chantait la mer.

Elle avait en main, une coupe
Qui scintillait jusqu’à ras bords,
Rouge et lourde comme du sang.

Nul mot ne fût dit – le soleil tomba,
Le fou alors lui pris des mains
La coupe et la vida

Sa lumière à lui dans sa main à elle
S’éteignit, le vent effaça trois signes –
Très haut chantait, chantait la mer.»

Georg Trakl, «Ballade », in « Poèmes I » p.101, traduction et présentation par Jacques Legrand, Flammarion, Paris, 2001.

[K]

Ils marchent en cadence, sortant des bouches obscures,
des trains à l’aurore par vagues incessantes,
et leurs têtes de pioches roulent dans les boulevards,
une pluie d’âmes rangées par des cellules,
dans un grand tableau de bétons grisâtres,

et la nuit est ouverte comme une blessure,
elle saigne encore dans leurs yeux froids,
et leurs dents qui claquent en hiver,
et leurs langues qui remuent des mots sales, des ressentis,
font des nuages épais, des chocs, des éclairs,

Quel spectacle horrible de les voir à la tâche,
s’escrimer à remplir des sérieux rapports,
en veux-tu en voilà, des kilomètres d’écritures,
qui tomberont en poussières, pas plus tard que demain,
et les fils de pensées qui traînent par ici,

font partie d’une immense toile,
de tarentules haineuses, qui veulent et veulent encore,
tout ce vouloir-fanatique qui entraîne toutes les choses,
à disparaître sans répit, sans repos,
à se mêler aux sangs noirs des machines,

Quel est donc le sens de tout ceci ? De cette planitude ..
Des administrations féroces de la vie,
et leurs visages bien lavés, doivent être si parfaits,
des corps porno-gérés, aux rasoirs-millimètres,
vêtus de costumes et de robes, bleus métalliques,

Ils font leurs vies comme parlent des automates,
boivent aux écrans-digitaux, se déplacent en meutes,
et la masse furieuse qui accepte tout,
entend aussi les voix de sa propre destruction …
Il ne faut rien laisser au Hasard.

Car il est dangereux, éloigné ; le Hasard est seul ou brûlant …
et le désert qui l’accompagne est trop grand,
trop brutal et par chance isolé de tout ..
Le rare et le commun ne font pas bons ménages,
Ils veulent toujours occuper ce temps là …

En faire des morceaux inertes et des paquets consommables,
avalés comme des rêves de médicaments,
par une armada de furieux, pour faire tressauter sa carcasse,
laisser le désir vrai au placard, optimiser son temps,
et ces êtres ne deviennent rien tout en faisant tout et son contraire,

Montés ensemble sur des chaînes de travail,
leurs tâches exécutées à la spirale économique,
ils répondent à des programmes neural-positifs,
et tout est déjà financé quelque part .. Les coûts, les opportunités et les gains,
des brigades d’assureurs ont déjà tout prévus ; tous les risques hors du néant,

Il fait bien morne dans leurs cerveaux gris,
des grumeaux plein de pluies, de sables et de nuages
forment à l’intérieur des noyaux de nuit compacts,
et plonger son index dans leurs incolores programmes
est toujours un plaisir intense, on en redemande ..

La « serpillière technologique » ; le magma d’objets rampant,
de tous ces actes partitionnés dans un enfer,
un quotidien où tout est disponible, poli et prévu,
tout est maîtrisable comme des corps seuls qui jouent,
bien en rythmes, alignés et sans fausses notes.

Une musique insipide, légère comme des bulles,
d’un soda noir et rouge sang, qui pétille,
diffusé à tout bout de champs, partout et nulle-part,
et ces corps montrables, ceux qui diffusent des lumières
sont là pour manger et boire dans les cœurs des enfants.

Où sont les chefs d’orchestres de cette foire d’agissements
menés sans buts, ni sens, ni raisons ?
Ceux et celles qui restent à l’œuvre toujours, tout le temps,
Comprends-tu .. Il n’y en a pas ! C’est seulement la force des habitudes,
l’instinct grégaire, le dressage qui mécanise la réaction,
rend la voix ordinaire muette, fait du corps un instrument.

MP – 01122023

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