Gouverner les machines

Dans une dynamique de reproduction d’imaginaires sociaux et politiques dont les nœuds et les formes d’interaction sont construits à partir des interfaces numériques, agir dans un système d’information et de communication va consister notamment à maîtriser des « feedbacks », des anticipations et des requêtes faits au système social et informationnel ; demander au Sphinx psycho-technologique. En ce sens, l’installation de l’imaginaire social se réalise dans l’interaction symbolique distante et les conversations de gestes de proche en proche et du lointain aux proches. En effet l’expérience du contact et l’inclusion de la distance dans la proximité physique ont la capacité de relier des humain.es et des machines à l’intérieur de réseaux qui vont fonctionner en clignotant, comme des filets de clôture et d’ouverture de réponses dites Institutionnelles. Dans une société idéale réglée par une inter-communication symbolique universelle, l’attitude devant un geste est quasiment la même pour toutes et tous ce qui conforte une certaine forme d’interactivités réglées entre les corps, les langages et l’Esprit, les dimensions de l’interaction et les systèmes sociaux de machines interconnectées.

Rater la forme d’inscription anthropologique et sociale des systèmes d’information et de communication et des IA de génération et de transformation (Chat GPT, Google Gemini, Midjourney et toutes les fabrications de sons, de signes-écritures, et d’images générées à partir du prompt), c’est en même temps rater les actions de transformation de la société humaine sous l’effet d’une acceptation sociale et politique progressive des outils et des processus d’exploitation de ces outils. Il reste la part de l’autonomie et de la décision laissée à l’humaine condition en tant que la femme ou l’homme ou l’enfant-signe de la génération des Millenials (Y et Z), par leurs fréquentations assidues des écosystèmes numériques sont capables de vivre avec les machines et produire des décisions en coopération avec et dans un système social complexe et hybride fait de Nature, de performances et d’artifices. Fabriquer des images, du son, reproduire des voix à l’identique, mais sans incarnation, produire du discours, neutralisé, lissé, comme blanchi par la machine, et sans auteurs ou autrices, permettre la fouille en plein texte dans d’immenses gisements de données afin de faciliter la vie d’une ingénierie technicienne globale, qui maîtrise et exploite des ressources et vise des objectifs en terme d’actions et de décisions ; il est très utile de replacer ces techniques opaques ou magiques dans leurs champs sociaux de réelles utilisations parce qu’elles vont toutes servir ou desservir l’Humanité.

Dans les cauchemars éveillés et les paniques sociales irrationnelles liées à l’exploitation économique des IA de transformation au XXI° siècle, il est possible de retrouver des chemins de réflexion importants pour la philosophie sociale et les sciences de l’action et de la décision (la « praxéologie » ou la science de l’action). Ainsi, le risque majeur est l’atteinte à l’intégrité physique des corps par la dérivation neuronale – le branchement à un système informatique ou mécanique des ensembles de neurones …Matérialisé par un exosquelette par exemple, dans ce cas précis, qui peut s’avérer utile pour certaines pathologies -, le risque humain lié de l’utilité économique et sociale de ces outils de IA est la violation massive des droits d’auteurs (écrivain.es, photographes, réalisations, acteurs et actrices de séries ou de films de cinéma, musiciennes et musiciens ..). Inventer un marquage juridique qui fait le distinguo entre la production-machine et la créativité humaine est donc une question majeure dont vont dépendre nos capacités à faire confiance à des systèmes automatiques, informatiques et « intelligents » pour travailler plus facilement ou déléguer des tâches pénibles, fastidieuses et qui peuvent engendrer de la souffrance au travail . Car il sera toujours question ici, au vu de la puissance algorithmique actuelle et future, d’un possible gouvernement des systèmes dits d’intelligence artificielle ; c’est d’ailleurs la seule question valable, la question philosophique qui nous importe vraiment.

Il n’y a pas d’êtres-machines – cette sorte de golem fascinant – et il n’y aura jamais de singularité existentielle pour une machine abusivement appelée « consciente » et l’espérance et le travail humain vont dans le sens d’une exploitation raisonnable et éthique des systèmes d’information, de transformation et de traitement automatisé de tâches. Là, l’usage des fonctionnalités d’un outil très puissant est bien d’abord la réponse à un besoin social et économique avéré (occuper une fonction spécifique dans l’activité économique). Et cette réponse sera toujours supervisé par une expertise humaine capable de décider en dernier lieu et au dernier moment avant l’application d’un programme, du sens et de la pertinence d’un outil et de ses raisonnements standards. Celui ci s’inscrit toujours dans un milieu social, répond à des besoins sociaux et professionnels, a pour objet la diminution sérialisée des tâches pénibles et envahissantes. Encore une fois, c’est l’usage humain des écosystèmes de machines interconnectées, qui importe non leurs capacités d’actions et de travail supérieures déliées des situations de vies et de jeux de coopération où elles s’utilisent ; hors situations, hors raisons humaines d’agir et de réfléchir, concentrées sur leurs zones techniques d’exploitation, ces machines ne valent rien ; elles ne produisent aucune utilité, aucune rareté, ni aucune valeur.

Celles et ceux qui vont travailler en coopération avec ces outils d’exploitation de données informationnelles en masse vont devoir ajuster leurs compétences afin d’accepter une certaine familiarité décisive avec la machine ; beaucoup de tâches vont être automatisées, des tâches pénibles et la dureté du travail sera moindre mais d’abord pour des tâches cognitives historiquement « sacrées » car manipulant des signes-symboles ; écrire un compte rendu de réunion, produire une note de synthèse, rédiger un cahier des charges etc. Que va t-il rester à la condition humaine hors travail pénible dans les sociétés capables de développer ces IA, si ce n’est encore bien sûr, l’exploitation des corps des plus pauvres, ailleurs qu’ici et maintenant ; le présent éternel de la technologie – dans l’Histoire des corps au travail – l’effacement de leurs souffrances dans les médiacraties populistes et autoritaires ? Ne serait ce pas le temps venu de la solidarité internationale, trans-générations, trans-identités et universelle, du temps et de l’espace gagnés, grâce au développement exponentiel de ces outils ; faire des choses avec des symboles et des corps, aider l’autre différent de soi, faire renaître des sociétés et des êtres vivants, menacés par une crise climatique majeure et des conflits de ressources. L’éthique de la décision au temps des machines deviendra sans nulle doute, une discipline complexe enseignée à l’Université, ayant pour objets, le temps et l’espace humain, la coopération sociale et le libre-arbitre, que nous accorderons sous l’effet du progrès technique, social et économique aux plus vulnérables, c’est à dire aux réels besoins de l’Humanité.

Fragments d’un monde détruit – 93

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