L’alter-zone

« Des hommes en combinaison couleur de terre surgissent d’un fossé.
C’est une zone de passage, un point mort, ni ville, ni campagne,
Les grues des chantiers à l’horizon veulent faire le grand bond mais les horloges ne suivent pas.
Des tuyaux de ciments éparpillés lapent la lumière de leurs langues sèches.
Des ateliers de carrosseries installés dans d’anciennes étables.
Les pierres jettent une ombre tranchante comme des objets à la surface de la lune.
Et ces endroits ne cessent de s’étendre.
Comme ce qu’on acheta avec l’argent de Judas : « Le champ du potier comme sépulture des étrangers. » »

Tomas Tranströmer, « Zone limitrophe » in « Visions nocturnes », « Baltiques : Œuvres complètes 1954-2004 » p.156, [1970], traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin, Le Castor Astral, 2004.

Survivre sur les frontières, seuls, épuisés, tant que la vie nous force,
dans les porches d’immeubles après minuit, traversés de grands secrets,
éclairés par les seules étoiles, plantées loin et nous fixant dans le ciel immobile, qu’entourent les planètes mouvantes, les grands corps célestes,
et nos cris de fatigue qui montent, au delà des espoirs,
dans la brume stellaire, les vagues infiniment fières et multiples,
qu’emportent tous les gestes à l’Esprit à chaque rencontre,
chaque murmure à peine faits, chaque absence creusée à midi,

Tu ne vois plus rien avec ces yeux anciens, remplis de fer ;
du fer blanc et noir qui se glisse par les écailles du Temps.
L’or de tes divins cheveux repris dans l’obscurité,
s’est enfui sans jamais plus reparaître et devenir,
et les sels de ton organisme se sont lentement évaporés,
sous le soleil artificiel ; ce monde étrange, beau et affreux,
rempli de créatures muettes, de bruits, de cauchemars,
ces corps maquillés de rouges sangs, baignés de lumières …

Et j’ai longtemps prié au crépuscule dans les cités interdites,
agenouillé et humble, devant les montages de rêves,
ceux là qui ont fabriqués les scènes et le drame d’infini,
les genoux posés sur les pierres de quartz nues et froides.
J’ai rêvé à cette absence de terreur, au grand livre blanc,
aux alphabets sans traces, sans signes, sans indices,
vierge de toutes offenses, offerts aux plus grands futurs,
à la chevelure électrique, aux ventres immondes des plaisirs …

Et tu ne disais rien, mon amour, tes grands yeux noirs écarquillés,
qui fixaient le monde en arrière sans jamais me voir,
ta bouche opaque depuis laquelle aucun son ne sortait,
ces notes de gris et de jaune montraient la chute de la lune,
les appels aux fentes divines, ouvertes, si alléchantes,
et qui remuaient nos corps, faisant plier l’armature du Temps.
Les courses contre les terreurs folles, le désir si brûlant,
pouvaient-ils vaincre l’état d’esprit des vaincus ?

Ah toute cette masse de signes bien conforme, d’organes fantômes,
de machines aux rêveries, branchées sur les identités toujours égales,
les espaces-temps ouverts sans rien, sans autres, ni corps ou paroles,
d’où proviennent les guerres de gestes et la haine de soi,
cette régression sans limites qui tient serrée nos gorges,
en faisant refluer par la nuit, les voix résistantes …
Crépuscule et attente, soleil et lune ; le rêve d’un fidèle infini,
de jours et de nuits vécus qui rendront nos mémoires neuves et vivantes.

MP – 31052024

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