Capturer le Temps

Le conditionnement massif et lent des multiples manières ou styles de se rapporter à soi dans la vie moderne a pour effet de structurer à la longue une certaine optimisation du temps utile comme rupture de l’intimité subjective et de la continuité du temps. Il n’est pas question d’aller chercher une substance temporelle originale derrière l’emploi du substantif mais bien plutôt de dégager les linéaments d’un rapport interne ou d’une dynamique spatio-temporelle des événements qui font la biographie d’un individu… Il est toujours surprenant de constater l’optimisation maximale de la journée de travail et l’obéissance orgueilleuse du travailleur qui accomplit l’exploit quotidien d’une quintuple gestion ; famille / transport / travail / sortie / sommeil dans une sorte de découpage par zones affectées ou compartiments de l’espace et du temps rationalisés de ses activités. Autrefois encore s’ennuyer était une méthode de dérivation par le rêve et l’évasion – une sortie hors de l’optimum triple ; temps / coûts / efforts, non pas un luxe puisque l’ennui ne se confond pas avec tous ces loisirs spécifiques pris comme seuls moyens de régénération de la force de travail, mais faire avec cet ennui une possibilité véritable de libérer – faire s’évader sans but aucun – son esprit et son corps. Et la dérive comme technique d’une psycho-géographie, qui emmène les corps à se libérer du carcan du Temps rationnel pouvait passer comme une méthode d’action sur soi, une percée à l’intérieur d’une dynamique de contraintes venues d’une économie rationalisée du Temps.

Comment les sociétés de contrôle contemporaines ont pu à ce point pénétrer des rythmes bio-psychiques et inventer des rituels sociaux pour finalement fabriquer le Temps optimal – celui qui est relié à l’argent, à la performance pure ou au mérite accumulé – qui doit être gérer comme on gère sa propre vie investit dans l’image des mesures extérieures, arithmétiques, de son propre mouvement ordonné et vital. Sa mémoire calibrée, son corps adapté, ses gestes exploités, son désir utilisé  ; l’absence à soi est devenue la norme des interactivités techniques générales – une sorte de puissance de conformation qui aligne, organise et sérialise les réponses des individus, des sociétés privées et des Institutions. Se retrouver soi-même libre de son temps, explorant des espaces-temps non fermés, avec l’horizon, la confiance et le silence comme alliés décisifs, éprouver l’ennui merveilleux, libre et ouvert, vivant la certitude d’un lendemain toujours tranquille et égal ; tout cela qui peut être fait pour améliorer l’expérience existentielle du Temps doit faire partie de l’éducation des enfants du futur. Cela n’est pas en effet accessoire de développer toutes les capacités de mesurer et de comprendre des arrières-plans possibles grâce à la distance réflexive du temps libre, dans une lecture apaisée de phénomènes sensibles (le travail, la lecture, l’amour, la tristesse, la rencontre, la musique, le bonheur …) qui vont heurter la logique d’une capitalisation et d’une optimisation des traces, des preuves et des projets à l’intérieur des sphères de l’activité économique.

Les nombreux signaux forts d’un accaparement de l’attention humaine et animale prise et réduite à un écosystème neurocognitif plus ou moins sûr et performant indiquent cette logique d’exploitation des corps, des systèmes nerveux et des capacités symboliques et expressives des individus devenus des purs chiffres ou des unités opérationnelles, activées dans un écosystème de traces. Et cette révolution du travail par la numérisation complète et complexe de toutes les interactions humaines (administrations, entreprises, institutions ..) entraîne l’optimisation maximale de tout le temps de présence à l’activité économique qui est le temps de vie individuel global affecté à l’économie et qui dégage une rentabilité du capital investit (humain, vivant ou technique …) Mais le temps est aussi la première et la dernière expérience vitale dans la demeure des vivants ; là où seront rendues possibles toutes les évidences terminales ; la naissance de l’être vivant dans l’Histoire, la vie biologique et sociale, (la mesure politique des mouvements des corps) ainsi que la mort physique et/ou spirituelle de l’être humain ou animal. Comment dans cette condition moderne de l’homme, de l’enfant et de la femme au travail comprendre cette logique de la capture de leurs sensibilités et de l’exploitation d’une certaine relation intime à son propre temps vécu, sa propre expérience vitale  ? Ici l’avancée technologique majeure de l’Information-pouvoir et l’industrie du numérique comme régimes de discours, de preuves, d’indices et de traces électriques et symboliques capitalisables doit nous alerter sur la capacité d’un macro-système technique à exploiter des corps vivants pour les mesurer à un certain programme culturel ambiant de conditionnement et de domination.

Il s’agit en effet toujours d’imposer des plannings de charges et d’activités, de produire des preuves de sa propre présence au travail, de sa participation volontaire à des rythmes de temps particuliers qui engagent le corps, l’esprit et l’âme – toute la palette d’expressions des vivants dans une logique mécanique de production de stimuli et de traces lisibles et observables – l’écriture du pouvoir comme canal de transmission ; encodage et décodage symbolique des forces – par des dispositifs du psycho-pouvoir. Ici, travailler c’est seulement accompagner les performances des dispositifs externes d’encadrement de l’action (enrôlement, performances techniques, compétences extraites et autonomes et responsabilités vectrices d’isolement …) dans une certaine grammaire de l’activité. Et capturer le Temps dans une économie des preuves, de l’identité et de la trace, c’est capitaliser les signes d’une allégeance à la psychologie d’un pouvoir qui permet la décision collective ou communautaire contre soi-même … Obéir avec orgueil, se caler sur le juste rythme du groupe, s’adapter aux programmes d’une bio-économie stricte du temps laissé à soi, c’est comme jouer une sorte d’égo-drame dans lequel des situations de jeux – un certain rapport ludique du capitalisme – impliquent de se donner à fond pour le programme d’activités, d’être bien conformes et au delà des attendus.

Si capturer l’attention des consomm’acteurs, d’un ordre communicant global au travers d’une modalité d’êtres et de sentir propre à un travail économique est le signe d’un certain style de réalisation de soi idéologique ; toute cette mobilisation d’une technique de conformation des corps et des esprits dans un programme psychologique et politique, c’est aussi d’abord parce que la visée économique rationalisée à l’extrême a besoin de l’efficacité des temps organiques, de la force de chaque corps vivants, pour prospérer partout et à tout moment – nuit et jour, en rêve et éveillé.e, mort.e ou vivant.e, machines ou animaux servent l’industrie de l’action et du langage, la manufacture ancienne ou l’artisanat moderne … Et ce temps purement extérieur de la machine de production (systèmes d’information, robots industriels, génération de signes-symboles par IA) s’impose sur le temps de l’expérience vécue des hommes, des enfants – même ceux-là qui ne travaillent pas mais qui sont déjà mobilisés par une logique de l’action économique, omniprésente – et des femmes, sans jamais leur laisser la possibilité de l’ennui, de la période de rêves, d’inaction volontaire et de l’espace-temps onirique, créatif et libre ..

Leurs seront laissés des îlots de préservation, des territoires numériques, physiques et symboliques, des maisons d’héritages spirituelles, historiques ou philosophiques, qui vont permettre l’ouverture, la liberté de l’esprit critique, le repos infiniment désiré des corps, la capacité de faire changer la donne d’un écosystème de la trace, de la capitalisation des présences des corps aliénés, de l’optimisation du Temps et des preuves de son adhérence stricte à un monde économique encore inadapté aux changements qui sont là depuis longtemps et qui encore arrivent (urgences climatiques, guerres de l’information, politique d’une coopération trans-nations, émancipations des activités vivantes et naturelles ; recevoir et comprendre les leçons du vivant.)

Fragments d’un monde détruit – 118

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *