L’une des attaques majeures de l’hypermarché des plaisirs prêts à consommer, contre la condition humaine ordinaire est l’effacement des traces dites « mortelles » de nos existences par le refus constant de la réalité mixte – organique et symbolique – de nos vies. A l’aide d’une économie de l’Ego, des affections et de la cognition supérieure adaptée aux multiples tâches répétées de la vie économique, la violence du déni concerne les limites de nos corps en interactions, la fragile résistance de nos esprits, la vulnérabilité même de nos actes. Si les actes de soin sont si rares et si peu nombreux relativement à la masse critique de besoins réels, c’est aussi parce que le soin comme acte de panser les corps et les esprits affaiblis n’est pas valorisé comme étant une performance capitalisable à l’intérieur d’un marché ou ne répond pas à une offre. Nul ne sait mieux qu’un.e malade chronique combien le manque de moyens de prise en charge critique, tord, affaiblit l’acte de soin et touche à la dignité des personnes humaines. Mais ce manque de moyens résulte aussi d’une faiblesse de l’exposition réelle de la vulnérabilité humaine ou vivante, dans nos sociétés contemporaines ; on préfère toujours naturellement jouir de ses sens et de son chez soi, ainsi éloigné de la souffrance des autres.
Cette part d’invisibilité du vulnérable est majeure ; elle va occulter tout le travail immense et difficile mené par des spécialistes du soin global qui travaillent sur la capacité de répondre et de faire diminuer la souffrance psychique ou organique. Voir l’autre comme un corps expressif, incarné par une âme, considérer une dimension d’existence finie, bornée par un début dramatique – la douleur de l’enfantement – et une fin toute aussi dramatique – la terreur de la disparition ; c’est voir la vulnérabilité existentielle, sa capacité à promettre l’infini, au delà de la seule responsabilité économique. Comment devons nous assumer cette condition mortelle sans affirmer en même temps nos liens sociaux et politiques comme leviers, dynamiques et creusets, qui déplacent et replacent nos actes de discours, nos conversations de gestes, dans un arrière-plan enfin anthropologique ? Nous percevons la vulnérabilité d’un.e autre et nous décidons de lui porter secours et dans ce mouvement d’aller vers où avec l’autre, nous luttons contre un sentiment naturel de protection et de crainte pour sa propre vie.
Mais cette décision individuelle de porter secours, doit être construite par la société humaine toute entière, car l’instinct tout d’abord est un instinct d’auto-protection biologique par la recherche constante de la sécurité. L’effort historique collectif et l’action sur soi vont permettre de dépasser le stade primaire et égoïste de la satisfaction de ses besoins dans l’action afin d’aboutir à une dimension de vulnérabilité de l’existence humaine propre à tout les corps vivants. La décision de prendre soin, la considération envers l’intérêt global d’une vie humaine se font dans une langue, des paroles, des interactions langagières et ne peuvent pas se réduire à une économie de la souffrance et du plaisir élaborée pour soi, dans son réduit cognitif et affectif personnel. Il y a une différence très nette entre la conception de l’individu d’un système social-marchand et la considération réelle de ce même individu dans une perspective religieuse ou philosophique et il n’est pas question de refuser à l’individualité son propre et libre accès à la dimension existentielle et aux évidences terminales de la vie (naissances, plaisirs, souffrances et morts).
Ici, rater l’inscription anthropologique de nos existences d’êtres vivants et humains, c’est rater nos capacités à soigner l’autre en détresse, qu’il ou elle soit au début ou à la fin de sa vie. Dans ces moments critiques, où nous allons dire adieu à un proche, nous ne sommes redevables de rien, nous agissons avec respect, considération et mémoire. L’autre disparu.e sera partie prenante de nos souvenirs comme signes et gestes transmissibles en interactions, pour de futurs interprètes du monde à venir. L’expérience vécue de la fin d’une existence humaine nous enseigne l’humilité forte quand à nos performances temporaires de vivant.es et nos capacités à prendre soin jusqu’au bout de l’autre. Elle nous indique aussi la possibilité de devenir libre, de s’émanciper de la lourdeur d’un passage vie/mort hanté par une métaphysique de la présence et de la culpabilité.
Malheureusement, il n’est jamais question des évidences terminales dans nos sociétés du « speed-effect » et de la décision rapide car il n’est pas intéressant pour un régime de discours autoritaire et une politique de la performance et du présent « total » de prendre en charge cette peur primale de la disparition ; elle est exclue des domaines de l’efficience économique et sociale. Pourquoi réfugier cette dimension hors de la vie économique, ou tout au moins transformer les corps en instruments performants, ou dont la sensibilité est gérée par un mode de justification permanent des conduites ? Je travaille, je coûte à la société un prix sûr mais négociable, je dois rendre des comptes, je suis responsable et souvent coupable … Cette logique de l’atomisation du lien social en petites responsabilités individuelles est le signe d’une psycho-politique extra-ordinaire qui ne connaît pas ou qui se méfie de la condition existentielle de nos vies.
Fragments d’un monde détruit – 94
