Organisme-Fonction-Personne

L’intérêt d’une vue synoptique – un tableau d’ensemble – des enjeux contemporains en psycho-politique de la socialisation des êtres vivants tient d’abord à cette possibilité d’une large perspective tracée sur les rapports complexes tenant l’organisme vivant, les fonctions bio-sociales qui le traverse, et la construction d’une personne humaine dotée d’un espace-temps de raisons et de capacités d’agir en situation. L’approche réductionniste, causaliste, behavioriste et finalement naturaliste d’une psychologie sociale et économique qui consiste à sortir en partie du domaine du normatif ou tout au moins à en réduire l’importance politique, pour expliquer le fonctionnement et les raisons d’agir d’un organisme biologique pur achoppe sur l’impossible exclusion du domaine normatif pour penser ces raisons d’agir d’un individu pris comme une personne humaine et/ou un Soi. Car il n’est pas possible de considérer justement une interaction hors de ses contextes, de sa texture sensible ou de ses situations construites et partagées d’apparitions et de disparitions, son rythme même de vie et de mort.

Les soldats de l’artificiel, ces technologues messianiques qui président un avenir de mutant.es en intelligence artificielle en croyant simuler les fonctions d’un cerveau (le software) comme la possibilité matérialiste extrême d’une explication unifiant-e de l’action par des causes neurobiologiques et mécanistes de tous nos motifs d’actions, expressions et attitudes partagent un domaine commun de refus de « la socialité de base » comme paradigme premier et terriblement important de la construction du sens de l’interaction d’un organisme avec son milieu naturel. Prendre un individu comme le fruit d’une construction interactionniste, d’une totalité sociale, prééminente ne doit pas exclure la possibilité d’une étude de ses fonctions vivantes et normatives assurées pendant le processus de socialisation vers le Soi (voir, toucher, goûter, sentir manipuler, anticiper, se représenter, parler et écrire) d’un système nerveux qui rendent possible les diverses expériences de ses contacts sensibles. Que nous ayons un cerveau ou un système nerveux central dont nous dépendons biologiquement pour vivre, n’empêche jamais que nous vivions dans un monde de significations, de processus de normativité, de conduites réglées, qui faisant partie de la langue et du tout de la société nous font autant que nous les faisons.

Si remplir une fonction bio-sociale de communication donnée, par exemple parler ou écrire, c’est d’abord satisfaire un besoin neurobiologique du corps-organes, manifester une capacité donnée et se prêter à une interprétation extérieure de symptômes et si la lecture individualiste et organiste de la société contemporaine fait de celle-ci une somme de stratégies d’actions individuelles, bien ajustées à l’hyper-capitalisme alors nous serons vite réduits à assurer collectivement l’état fonctionnel optimal d’un système social extérieur construit possiblement contre nos intérêts les plus importants ; tous ces intérêts individuels qui nous maintiennent en vie ensemble. Car il ne faut pas seulement promouvoir la construction sociale du Soi, des expression vivantes des corps comme images presque parfaites de l’âme, il est aussi important d’être en capacité de traduire l’information psychologique privée (ou cette potentielle crainte de la réclusion dans la prison mentale d’un langage travaillé par des préjugés mentalistes lourds et qui empêchent les soi de vivre normalement) en informations physiques publique par des signes, des attitudes, des émotions et des gestes non pas comme une trans-communication faite comme un code symbolique à décoder, mais comme une saisie directe et impressionnante de la vie des autres Soi autour de nous.

Faire l’expérience du contact en communication c’est donc éprouver la liberté inaliénable de la personne humaine comme être vivant différent, dotée de raisons d’agir propres, irréductibles, spécifiques, liées à ces capacités d’entendre, de voir, de sentir, de goûter, l’arrière-plan physique des corps et des objets, qui jette une lumière vivante et entraîne nos possibilités de nous comprendre et de faire sens collectivement dans la Société dans laquelle nous vivons. Je ne suis pas un organisme, je n’occupe pas en tant qu’organisme vivant, une fonction sociale ou biologique particulière (lutter dans la prédation économique et le préjugé social-darwiniste de l’ adaptation forcée, se reproduire, chercher de la nourriture, du repos enfin), je suis une personne humaine, je porte un nom, je revendique une voix et j’accomplis ou exécute des gestes qui me font exister aux regards, dans les attitudes et dans les voix des autres.

Ainsi, la possibilité d’une pensée critique attachée aux vivants et à leurs destinées empêchées par toutes sortes de préjugés qui vont contre l’Esprit critique tient aussi en une politique de l’ordinaire qui s’attache aux différentes manières de nous lire et de nous comprendre ensemble, de faire Société avec une expérience linguistique et expressive fondamentale. La force d’une conviction situationnelle de base qui ressemble à un partage d’émotions expressives fondatrices d’Humanité comme la peur pour sa propre vie ou bien la sympathie mutuelle, tient à cette évidence du contact sensible, des tensions dramatiques tenant deux personnes humaines sur les fils délicats d’une longue conversation de gestes. Poser cette problématique ardue de la relation entre une fonction, un organisme et une personne a ainsi pour objet et enjeux la détermination de ce que nous nommons expérience sensible et contact par nos gestes qui semblent nous assurer une solidité existentielle dans le monde par la capacité à nous faire comprendre d’autrui. Ce suspens là, ce destin personnel, cette tension dramatique qu’est la possibilité toujours ouverte d’une incompréhension mutuelle sont angoissants mais libres et si pleins d’espérances déçues ou heureusement réussies, qu’ils forment encore une raison de vivre ensemble et de faire Société.


Fragments d’un monde détruit – 67

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