Les fabriques d’Aurore

« Socrate. – La liberté […] En effet dans une cité démocratique tu entendras dire que c’est le plus beau de tous les biens, ce pourquoi un homme né libre ne saurait habiter ailleurs que dans tel cité.
Adimante. – Oui, c’est un langage que l’on entend souvent.
Socrate. – Or donc […) n’est ce pas le désir insatiable de ce bien, et l’indifférence pour tout le reste, qui change ce gouvernement et le met dans l’obligation de recourir à la tyrannie ?
Adimante. – Comment ? […]
Socrate. – Lorsque une cité démocratique, altérée de liberté, trouve dans ses chefs de mauvais échansons, elle s’enivre de ce vin pur au delà de toute décence ; alors, si ceux qui la gouvernent ne se montrent pas tout à fait dociles et ne lui font pas large mesure de liberté, elle les châtie, les accusant d’être des criminels et des oligarques. »

Platon, « La République », Livre VIII, 562a-564a, trad ; R. Baccou, p.321-324, GF Flammarion, 1998.

Cette intensité du cri humain dans la Nature,
qui monte dans le ciel rouge-feu et parcourt l’intérieur des corps,
cette vibration dans les paroles, muettes, seules, tremblantes,
celles dont les adresses sont devenues vides et sans âmes,
demande-toi, ami-e, ce qui vient juste après nous,

non ce ce qui a été, plus en arrière, à l’origine dans le Temps,
ce parcours de spectres, de doutes et de gestes initiaux,
car c’est illusion que le temps vécu à l’heure zéro ;
le flux continuel a toujours été ; feu original, présent et futur,
loin de cette fixité morbide qui n’est pas et ne deviens pas.

Mais cette trace du vécu est le temps bien à moi,
cette expérience organique par le sans lieu, le fantôme, et l’oubli réglé,
et ces avalanches de mots-signes butent contre leurs murs,
marquant des empreintes floues et dénuées de sens,
et pendant la nuit ancestrale du Monde, des visiteurs sont venus,

présenter les machines à simulacres, les spectres-pliures,
remplies de rêves ciblées et de songes léchés et travaillés,
et ici, maintenant, aucun souvenir ne peut vivre, aucun restes,
pas même la mémoire des touchers et des yeux-visages,
Il n’y a rien qui ne soit vendables, achetés et consommés.

Mangeurs d’âmes, de visions digitales et de fleurs monstrueuses,
toutes ces lignes d’images mentales bien ciblées, de fuites colorées,
ces empreintes acoustiques, qui circulent par nos contacts,
vont et viennent sans sortir jamais du seul rêve de l’Empire.
Des étincelles de survies, des miettes de désespoirs,

sont dispersées à tous les vents froids du destin,
et nourrissent les enfants sensibles dés leurs plus jeune âges.
Ce libre service du néant, l’absolu partout monnayable,
à qui veut fabriquer les cités sans réels, les individus-mirages,
inondés d’une fausse lumière, d’une aura spectrale.

Ici comme ailleurs survivent les faussaires de mémoires,
plein de hors-lieux, de désirs, de temps bien à eux ;
ils imposent les ressentis de la peur, du plaisir et de la douleur,
aux corps vidés des gestes assurés, des croyances.
leur continent du vide est une fabrique d’aurores,

leurs absolus clés en main pour soi, dans un réseau d’actes contrôlé,
manipulable à l’envie selon les goûts du cercle-machine,
froid, silence et flamme en même temps unis pour leur plaisir.
Je ne sais plus le sens du réel, du commun,
j’ai oublié le sens des choses et ma vie n’est jamais finie,
pas un corps n’est touché, ému par un autre,

il y a seulement le ciel liquide, unique, qui à l’aube apparaît,
et qui affiche toujours à l’instant dans les tètes sécantes, seules, séparées,
tous les rêves misérables, les paroles gelées, les images folles,
ces stocks de digits noirs et colorés, clignotants, furieux,
de signaux-réflexes, sans buts, masques ou usages,
que des monstres affameurs exploitent partout, sans regrets.

MP – 02122022

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