Les couleurs interdites

« Naguère j’étais vivant la nuit
Animé par des milliers d’images.
Désormais je suis un fou au sac vide
Et cours pour attraper les vents.


Jour effroyable irrité contre moi,
Et nuit mortellement triste.
Bientôt la neige tombera en mort silencieuse,
Alors pour toujours je deviendrais muet. »

Ingeborg Bachmann, « Dépressions », in « Toute personne qui tombe a des ailes : Poèmes 1942-1967 », p.66-67, traduction de l’allemand par Françoise Rétif, Gallimard, 2015.

Je vois le son noir et immense qui pénètre,
les spirales des cerveaux, blanches et grises,
à côté du cercle nu-métrique, organique,
et fait vibrer la blessure mauve des chairs,
le sang bouillonne à toute vitesse.

Je marche sous le feu orange de la langue,
qui allume les mots et consume les signaux,
et plein d’ailleurs fragiles sont venus,
revêtir jusqu’à nous les rêves,
d’habits froids, blancs et liquides.

Tu es loin de nous, si belle, si muette,
dans ta robe d’écailles, noire et bleue,
rampante à même les bords,
d’une plage d’écritures fines et lumineuses,
et rien ne repousse ma fatigue,

La fatigue du corps qui chute, inerte,
les muscles et les veines tombés sur le sol,
et les yeux voilés par la brume de mer,
ne voient plus rien de l’horizon,
cette foule argentée, ce rêve rempli d’étoiles.

La bas se jouent les scénarios très arides,
les noirs procès iniques, sans motifs, ni fins,
les silhouettes mornes des administrés,
qui dévorent leur temps de vie et tout l’espace.
Dans un bruit de mécanismes affreux
que font en parlant, leurs bouches grisâtres,

Je fuit les chemins de pierre et de poussière,
les chemins de l’autre, étranger qui écoute et regarde,
dans les puits de l’âme, vague, si profonde,
mangeur d’abîmes et de spectres,
et ma langue répugne à sortir.

Ne cherche pas à rêver, à aimer, à vivre,
sur la grande scène opaque des enfermés,
dans leurs jeux de miroirs glaciaux, ésotériques,
ceux qui bute contre les murs d’une encre épaisse,
qui recouvre la pensée, les couleurs et le langage.

Fais confiance aux étrangers, à l’exil dans leurs langues,
cette mosaïque arc-en-ciel, en matières accueillantes et dures,
qui recueille le fil du sens tissé par personne,
ce foisonnement libre de formes, d’images et de sons,
a déjà coloré tous les pays et les psychés du monde.

MP – 26082022

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *