Virtualité et puissance d’agir

L’une des formes d’incarnation de la liberté humaine la plus profonde, la plus sincère et la plus sérieuse est liée à nos capacités individuelles à nous rattacher à un univers symbolique commun, solide, partagé et ancré dans la réalité sociale et psychique des vivants. Par l’instrument du langage symbolique et au travers de nos expériences de contacts sensibles, nous sommes toujours amenés à nous élever plus haut parce que nous partageons une forme symbolique universelle qui est la communication. Le vivant – sociétés, corps, langages, esprits – voit ainsi sa socialité même, son principe de mobilité et de relativité interne, ce qui le constitue, ce qui le fait être vivant avec d’autres organismes et organisations de choses physiques s’accroître et grandir à la mesure des contacts, interactions, et transformations liés à son milieu vital.

Que serait un monde sans l’art, la libre expression et la puissance de signifier et de se faire comprendre d’étrangers par des expériences intimes et parce qu’elles sont intimes, deviennent universelles ? Un monde politique malade réduit à un conditionnement brutal de pseudos-sujets aux libertés de croyances, de création et de conscience refusées. C’est ce monde que nous offre le versant autoritaire des sociétés contemporaines ; replis sur soi, haine de la faiblesse et de la différence, promotion de la force des visions privées et de l’exploitation des corps pour le seul plaisir biologique. Les vies d’une expression critique difficile prennent à l’inverse souvent la figure du jeu, de l’ironie, de la satire, de la parodie de régimes de discours monolithiques, univoques et ridicules, qui enfermés dans un système ésotérique n’atteignent plus la réalité depuis longtemps.

L’espace anthropologique du jeu et de l’expressivité comme espace de la potentialité réalisée – cet espace-temps de la puissance collective – donne ce souffle de la liberté à la voix ordinaire, à l’intersubjectivité critique, et aux groupes d’opposants et de dissidents par rapport aux voies sans issues d’obscurs mouvements complotistes, états voyous, sociétés hyper-capitalistes ou traditionalistes, qui ont privatisés tous les communs de la vie (les valeurs de justice et de liberté, les représentations ordinaires de la vie et de la mort, les ressources naturelles, ; la nourriture, l’eau ou l’air). Jouer signifie mettre à distance les tensions du monde actuel et poursuivre des règles solides, prendre un rôle, adopter l’attitude de l’autre en soi, jouer c’est ouvrir un espace-temps de possibilités pour redevenir vraiment libre. Or, préserver cette réalisation concrète de tous les possibles est la définition même de la liberté.

Contre l’imposition d’une forme unique d’expressions, de conduites collectives et de croyances venue des pires sociétés obscurantistes, la puissance dégagée par le jeu libre et le jeu selon des règles suivant une capacité d’expression naturelle perfectionnée par la langue, la littérature, la musique, la philosophie, l’histoire ou la poésie, est une puissance de création de soi au travers du regard de l’autre désiré, réel ou imaginaire. Car cet autre n’est pas seulement le ou la partenaire de jeu dans une interaction physique proche ou distante, il fait appel surtout à la manipulation de symboles, d’impressions et d’idées qui sont des universaux fermes, solides, redoutables, qui résistent au temps figé et sclérosé de la tyrannie, à l’imbécile et relativiste échange des idées et des valeurs rendues toutes égales sur un même marché économique planétaire.

Cette capacité de remise en perspectives des situations de souffrance qu’apporte le jeu et sa puissante virtualité doit être éduquée, provoquée au travers de formes de communication artistique, scientifique, propres à briser les chaînes de commandement et d’obéissance imposées par les sociétés autoritaires aux seuls individus. Dans cette guerre menée au milieu, dans le tumulte des échanges et des usages des objets, des représentations et des signes, rattacher son idéal politique modeste à un idéal humain plus vaste qui contient la tolérance, la création selon des règles et des symboles reconnus partout et l’imprégnation des valeurs d’entraide, par les émotions de justice et de liberté, offre une réelle dimension d’accueil pour la paix et le bonheur humain.

Fragments d’un monde détruit – 27

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