« Mon plus grand bonheur, c’est qu’au loin
Mon âme fuie sa demeure d’argile,
Par une nuit qu’il vente, que la lune est claire,
Que l’œil peut parcourir des mondes de lumière –
Que je ne suis plus, qu’il n’est rien –
Terre ni mer ni ciel sans nuages –
Hormis un esprit en voyage
Dans l’immensité infinie.»Emily Jane Brontë, «Mon plus grand bonheur, c’est qu’au loin», in «Poèmes : (1836-1846) », p.49, [Février ou mars 1838], traduction de Pierre Leyris, Gallimard, 1963.
Quelle est cette protection fine, cette force,
qui tire devant nous, la vague de lumière,
là où le ciel remue cette matière noire ?
La mâchoire du vent ouverte sur l’ailleurs.
Nos yeux tournés vers la mer intérieure.
Quelle est cette forme dure, coupante,
cette transparence vide, seule et affreuse,
dans laquelle s’examinent les spectres ?
Dresseurs de torts et machines à trier,
qui bâtissent un dédale fixe de cauchemars,
Le labyrinthe des images-mêmes,
le trou immense par lequel respire la bête,
est un monde de simulacres et de doublures.
Les mêmes sinueuses facettes, percutent,
le front des adolescents, maigres voleurs,
et la cassure de leurs morceaux d’âmes, blancs, lumineux,
qui s’éclipsent dans des soleils artificiels.
Je te vois, étranger, perdu dans les angles,
à dévorer les formes vives du futur,
à ne faire que maudire les directions officielles.
Insectes de feu, brûlent longtemps à la surface,
dansent avec nous, enfants du silence,
sur une musique précise, industrielle,
aux rythmes martiaux des clowns,
le nez rouge et le maquillage en terre cuite.
Tu es brutal comme le on t’a dit,
d’être le chef d’une ligne automatique,
perdu au milieu des différences pas encore tiennes.
L’orbite aveugle du spectacle est dérisoire,
sa terreur totale et le sens piétiné.
Dans les grandes cages à fenêtres opaques, suspendues,
par les yeux noirs et les bouches tordues,
s’agitent des mondes en miniatures.
Petits êtres débiles, moi souffreteux,
dont les cris d’oiseaux faibles s’effacent.
Va, vis, choisis, et rejette par l’argent,
le dur métallique et le neutre informatique,
les sous-mondes affreux, les cloîtres,
dans lesquels prient les créatures du capital,
pour le salut de leurs âmes noircies.
Je vois dans les rêves du grand Idiot,
ceux qui s’habillent de soie, d’eaux et d’étoiles,
descendre les magiciennes du monde,
avec leurs mouvements froissés, divins,
leurs paroles douces, fragiles et sans mémoires.
L’instinct vital, le même destructeur de cages,
qui fait sien et enrôle les tisseurs,
d’âmes, de corps et de volontés,
loue les fabricants d’arts, de grâces et d’oublis.
Regarde par tous les bords, les arêtes,
Regarde encore et traverse, mon enfant,
le mouvement du reflux, du dieu Hadès et du Styx,
aux marées connues des seuls futurs amants,
aux embarcations de verres pliées, livres fermés.
Jette ce dés à des faces milliards.
Jette le plus loin, devant ton visage,
Tu es le konsomme-acteur, le x des forces,
l’instrument du convoité, de l’alphabet du fou et du puissant,
la même bête qui détruit toutes ces prisons,
entourée d’images désirs, de signes et de sons.
MP – 19082022
