L’une des perspectives les plus dures, les plus injustes, des prochaines décennies va concerner la capacité politique réservée de gérer les ressources naturelles (eaux, carbones, nourritures, air) à la fois pour soi et pour autrui ; une sorte de géographie de la terreur. Une capacité réservée signifie l’exercice d’un pouvoir d’exclusion de masse quant à des ressources capitalisées ou devenues artificiellement rares. Dans l’hyper capitalisme de surveillance, ce qui est supervisé à l’échelle de l’élite et des territoires protégés est le taux de raréfaction d’une ressource calculé sur une base de producteurs et de consommateurs potentiels. La configuration économique et sociale d’une offre réservée exclut ainsi du champ de la consommation une masse de pauvres, de déviants sociaux et de non valides.
Imaginons ce monde économique futur devenu presque irrationnel, séparé en plusieurs sous-mondes naturels (tiers ou quart mondes) maintenant impropres à la consommation de la vie telle qu’elle est ; cette vie conçue par les technos-experts, les managers-dirigeants et les classes supérieures. Dans cette logique d’écosystèmes fermés, sacrificielle, appartenir aux incapables, aux souffrants, à tous ceux qui dérangent, consiste à être exclu de toutes les activités économiques et sociales rentables. Ne pas faire partie du marché global exclut, ici et maintenant, de la disponibilité des choses et des services de la vie quotidienne même et du monde technique, social et moral dans la mesure où ce monde du présent est le produit fini et limité de la civilisation du capitalisme thermo-industriel.
Ainsi seules les logiques de solidarité transverses, les formes de communication et de représentation originales, non dérivées de la « forme de vie » capitaliste dominante auront cette capacité à critiquer et transformer la perspective de l’enfermement culturel de l’autoritarisme économique issue du capitalisme de prédation en une perspective autre. Se comprendre soi et comprendre l’autre au travers d’un continuum d’expressions (joie, douleur, crainte ou pitié pour citer le spectre basique des émotions premières), au travers de formes de communication originales (livres, films, séries, théâtres ; tous les jeux de vies et d’expressions), toutes ces émotions qui colorent nos pensées quotidiennes doivent permettre une mise en commun de nos vies et un franchissement de nos différences essentielles.
Rompre avec le système d’enfermement en îlots de production de distribution, de consommation de masse, revient alors à rendre impossible la préemption du monde réel et naturel par l’Esprit du capitalisme industriel au travers d’une éducation populaire à portée mondiale qui recontacte la réalité sociale à nos capacités réelles et virtuelles à la changer. En ce sens, toutes les frontières spatiales et temporelles sont bonnes à prendre à l’intérieur d’une réflexion politique glocale (monde/territoires) car elles font partie du projet politique d’une démocratie transnationale. Tout les médias intéressants, les formes de communication différentes et les contenus diffusés qu’ils concernent des représentations plus en adéquation avec le respect de la Nature, notre frontière éthique avec le vivant et notre relation à notre milieu vital en tant qu’Humanité doivent être ainsi encouragés, partagés et mieux comprises.
La frontière géographique, naturelle et culturelle va ainsi devenir un élément-pivot de basculement de la planète-monde – une sorte de suspens dramatique – vers des régimes autoritaires exclusifs, ou bien vers un monde démocratique plus global. Quel est ce monde affreux que découvrent les techniques d’exclusion de masse par la pauvreté organisée et l’élimination tacite des malades et des déviants sociaux ou naturels sinon le monde de la frontière organique absolutisée, rendue ferme, extensive, explicite et définitive ? Ce management politique des lignes, des identités et des traces dont le principal atout consiste en la préservation ad vitam (?) d’une forme de vie capitaliste unique, univoque et dominante. Le confort matériel et spirituel et la sécurité des classes supérieures deviendront les deux critères d’une politique bio-sécuritaire massive dont la fin sera la préservation à tout prix d’un écosystème spécifique et exclusif, au détriment des masses de pauvres, de malades, de déviants et de gêneurs.
Fragments d’un monde détruit – 28
