Le sens d’un contrôle des réflexions sur soi exercé par une autorité économique et psychologique provient d’abord d’une même tendance à conditionner le temps social et psychique et à partitionner l’espace de la vie ordinaire. Au travers d’une consolidation des techniques d’expression admises dans les situations de travail, un même « patron » psychique est recommandé partout aux hommes et aux femmes, cadres et employé-es. Il est toujours fortement conseillé d’appliquer les bons gestes aux bonnes situations, de se faire comprendre au travers d’un certain style corporel et expressif sans quoi une exclusion tacite de l’individu marqué est réalisé.
Est-ce tout à fait normal qu’un travail rémunéré dans un système capitaliste donné (sociétés privées, industries, techno-administrations), avale tous les domaines d’actions et d’expressions d’une vie humaine ? Le perfectionnement de soi vers des gestes adaptés et experts répond à cette violence d’une capitalisation des formes, expressions, signes, traces, gestes, intentions ou jugements. Il est toujours d’abord et toujours question d’une bonne personnalité, adaptée aux situations de travail dans son psychisme et son corps. Toutes les phases de recrutement de personnels évaluent ainsi un risque pour la société privée en tant que toutes nouvelles façons d’agir seront a priori exclues. La fabrique du conforme et de l’authentique selon une voix unique, de rendement futur de la personne recrutée est une construction de personnalités typiques qui répondent sûrement aux contraintes des situations futures.
Le savoir être et le savoir faire doivent cocher toutes les grilles d’adaptabilité et de performance des individus qui mis en situations approuvent par leurs conduites le système managérial de contrôle. Atteintes d’objectifs, réalisation de processus, prises d’initiatives, respect des ordres et du temps de travail ; toutes les règles d’un management moderne accompagnent et renforcent les techniques de perfectionnement du soi humain. Ainsi un travail sur soi qui fait intervenir toutes les solutions clés en main de valorisation de l’image, de la participation aux groupes, du contact réussi, aboutit au développement d’une technique pseudo-scientifique de perfectionnement de la personnalité mise au travail.
Dans cette foule d’objets inutiles (livres, essais, films, sites numériques …) proposés par le marché du travail sur soi, la valorisation d’un Ego toujours bon pour le service est l’unique voie qui fait régresser la compréhension des autres au bénéfice d’un recentrage massif et violent sur cette misérable créature qu’est le moi. Dans le capitalisme « ego-cognitif » contemporain, le moi est l’objet de toutes les attentions et de tous les fantasmes, il doit s’adapter à tous prix, et égoïstement savoir mesurer sa valeur d’échange sur un marché du travail. Il n’est jamais bon de vivre centré exclusivement sur soi car le soi n’est jamais autant élaboré, réussi et sain que lorsque l’individu est capable de se prendre lui-même comme un objet pour un autre.
En ce sens, il est crucial de penser une psycho-politique capable de délier les fils gluants de l’Ego ; cette toile d’une araignée centrée sur son cœur psychique qui exclue dans un processus de repli sur soi toutes les dimensions de l’altérité. Briser cette mainmise du capitalisme de contrôle et de surveillance sur la cognition monnayable et l’Ego massif, casser cette dépendance intime de l’individu à la promotion incessante de sa soit -disant authenticité doit permettre de reconstruire des dynamiques de reconnaissance interindividuelle au cœur du système social et économique. Appliquons ici cette vertu de la prudence (la « phronesis » d’Aristote) venue des grecs et sachons demeurer sceptique et distant face au développement exponentiel du contrôle sur soi qui passe par une promotion massive du moi (coaching, développement personnel, spiritualité New age) et une survalorisation sociale et économique d’un soi égoïste, fermé et autoritaire relativement à tous ses autres possibles.
Fragments d’un monde détruit – 26
