Les nuits contraires

« On pourrait caractériser ainsi la pensée religieuse : c’est la croyance qu’il existe un ordre de choses invisibles, auquel notre bien suprême est de nous adapter harmonieusement. […] A toute attitude de l’esprit, morale ou religieuse, correspond un objet qui occupe le champ de la conscience, et qui possède à nos yeux une existence réelle ou idéale. Un tel objet peut être présent à nos sens ou seulement à notre pensée. Dans les deux cas, il provoque en nous une réaction. »

William James, « La réalité de l’invisible » chapitre III, in « L’expérience religieuse : essai de psychologie descriptive », p.74, [1906], traduit de l’anglais par Frank Abauzit, les classiques des Sciences Sociales, bibliothèques numériques, 2016, Québec.

Tatiana Larina’s dream (1891), by Ivan Volkov

Le pacte silencieux, celui qui scelle nos accords,
Nuit et jour, mêlés comme des enfants joyeux,
la même déclinaison de l’attitude ; l’étonnement,
criant des souffles d’adieux et des musiques d’oublis,
Nos gestes venus d’ailleurs, passés sous le seuil,

du flux des souvenirs, de la rivière consciente,
Les yeux fermés et le monde autrement,
la vision doublée d’un filtre de rêves et d’espoirs,
les paroles doubles, et la solitude extrême,
Vient dormeur du paradoxe, de la contrainte,

visiter le verre poli, le miroir organique,
et la glace où se mirent les monstres.
Leurs psychés terribles et leurs pensées coupantes,
tous ces mondes vécus et leurs idées-images,
des obstacles cruels ou des chemins vers la vie.

Que reste-t-il de nous, mon amour ?
Dans l’occupation des espaces et du temps,
si les rêves sont pris par les spectres et le vent,
volés, capturés en arrière de nous,
comme descellés des corps et des jours.

Ne pense pas à demain qui fait si mal,
cette fatigue extrême, cet abandon de tout.
Vie d’une autre habitude, visite nos lieux d’exils.
Je compte les minutes liquides qui tombent,
dans l’esprit troué, et l’habit du monde.

Et l’élixir des nuits est si parfait,
il convient aux malades et aux fous,
il revigore et maintient l’attention vers ailleurs,
le retour éternel vers le rêve d’un autre,
il fait voir la doublure noire ; le spectre.

Celui qui habille en multi-couleurs ses semblables,
les faits êtres des pantins d’une autre vie.
Marionnettes, fécondes, froides et seules,
soumises aux lois dures du destin,
tes fils sont d’aciers, de naissances et de morts.

Je ne dois pas répondre à l’appel,
cet authentique et vain vacarme,
qui convoque le visage, le corps et l’esprit,
quelle est donc cette aspiration, plus loin,
qui accélère le battement du cœur ?

Cette monstrueuse créature dont les paroles figent,
cet absurde chemin, toujours le même,
qui détruit la pensée du vague et du lointain ?
Je pense sans moi, dans la sujétion du rêve,
cet autre là, qui commande et dirige.

Ne vient pas par ici nous dire le sens de cette vie ?
Le paradoxe est la loi du cœur et de la rage,
l’âme nourrie par la nuit, le sommeil et le rêve,
ne cesse pas de penser à notre futur,
l’effacement de tous les visages hante nos corps.

Il reste cette double instance, ce contre-ordre, nuit et jour,
ce paradoxe terrible, cette lente réassurance,
qui vient tenir et affermir nos gestes,
paroles, attentions et sens tournés vers autrui,
le même corps investit de rêves et de sommeil.

MP – 13082022

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