La dévolution symbolique

L’une des forces remarquables du réseau Internet est de permettre la transmission d’œuvres numériques et la promotion symbolique d’activités venues d’une solidarité humaine et vivante au delà des frontières de la vie organique dans l’arc du temps (passé, présent et futur). Par la capacité de diffusion à tous points de l’espace et du temps, la technologie réticulaire met en valeur des vies passées aux traces digitales reconstruites et organise le futur pour un « nous » agissant. C’est ainsi toute l’accessibilité à une mémoire vivante qui est mise en jeu dans la diffusion, la réception et le partage de contenus multimédias dans l’Internet classique et dans l’Internet des objets.

Surfaces, formes, objets, traces, complexes de signes ; toute une documentation numérique disponible partout, toujours (?), en construction et en création permanente est capable de préserver dans le temps, et d’organiser dans l’espace, l’expression libre du vivant au delà des disparu-es et des oublis ordinaires. Ce fruit symbolique merveilleux issu d’un travail collectif à l’échelle du monde permet aussi la reconnaissance structurée de mémoires familiales privées. La puissance réticulaire rend possible la coopération au travers d’une « dévolution symbolique » ou un partage des formes finalisées de signes-symboles issues de toutes les expériences faites par le vivant.

En ce sens, le rôle du réseau est aussi d’être la possibilité technique, sociale et culturelle d’une hybridation progressive du vivant et du mort, du proche et du lointain replacés au cœur des trois dimensions du temps. L’instant de la connexion immédiate au système social et technique, la prise de connaissance de sites conçus souvent comme des portails d’information et d’activités sociales, l’imprégnation dans sa vie d’expériences autres, proches ou lointaines forment la richesse de l’expérience du contact distant et proche qui réunit le vivant et les disparu-e-s dans l’Internet. L’anticipation du futur et la connaissance du passé sont données là au travers du mouvement de la dévolution de formes symboliques présentes et passées ; mouvement qui est la transmission organisée de traces vivantes ; analogiques et digitales.

Il est fascinant de constater cette réussite majeure de notre Humanité à la fois technologique, sociale et spirituelle en un temps aussi court (« Arpanet », 1972 jusqu’à l’ère de l’Internet des objets ou le Web 3.0 contemporain). Ces réseaux de machines interconnectées et d’une possible coopération sociale mondiale est en effet déterminant d’une nouvelle inscription matérielle, sociale et psychique de l’humain et du vivant. Nous sommes en capacité par une simple connexion aux réseaux d’élaborer une historicité globale des faits objectifs, par une capture de l’information vivante et un travail sur nos justifications raisonnables ; ce long et difficile travail sur la vérité. Toute cette dimension sociologique, philosophique et historique du réseau peut mettre en lumière les expériences parmi les plus utiles au progrès de l’Humanité.

Bien qu’extraordinairement faciles, intuitives, la connexion et la navigation immédiates et l’exploration plus ardue de cette mémoire commune, dans un réseau informatique demande une capacité de compréhension des contextes culturels et des arrières-plans dans lesquels sont reprises, comme cimentées nos expériences vécues. En ce sens, jamais nous n’insisterons assez sur l’importance d’un processus d’éducation à l’information et à la connaissance (Litteracy) et à la manière dont les groupes humains sont constitués au travers de leurs langages, leurs pratiques historiques et leurs activités de transformation de la Nature.

Cette capacité technique de transmission d’expériences et de mémoires vivantes par delà le mur du temps, peut être utile si les sociétés font l’effort de politiques d’éducation globale qui réduisent partout la souffrance de vivre et remettent en perspective les replis sur soi traditionnels venus de cultures, de pratiques institutionnelles ou de sociétés obscurantistes, aux communications fermées. Il est donc remarquable, malgré toutes les critiques justifiées sur l’expansionnisme capitaliste des GAFAM, de constater cette qualité culturelle, sociale et idéale majeure du projet « Internet » ; ce que nous sommes ici, maintenant dépend du futur d’êtres vivants qui vont partager et promouvoir ce mouvement de la « dévolution symbolique » dans un réseau informatique mondial.


Fragments d’un monde détruit – 25

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