Matériel & Positions

« En se séparant du langage, nous prenons conscience de sa surimposition autant que de sa prévalence et de son ubiquité, alors que nous y sommes aveugles dans la vie quotidienne. Nous découvrons combien dans la ville, le langage est soumis aussi bien que les rues à la grille d’une architecture : il suffit de déplacer les mots sur un fond blanc pour que les fantômes de cette architecture se fassent visibles et laissent paraître la manière dont ils structurent les mots. »

Kenneth Goldsmith, « Les situationnistes : dehors dans la rue » in « L’écriture sans écriture : du langage à l’âge numérique », p.51, Jean Boîte Éditions, 2018.

The Language of Form: Lothar Schreyer’s Kreuzigung (1920).

L’habitant de la chambre vide, n’est rien ;
que le froid qui subitement s’est engouffré,
dans le trou qui figure dans sa bouche et n’est personne ..
Par les passages vidés d’accroches, de nerfs, de sentiments,
toutes tensions organiques devenues vaines, inutiles,
il reste des amas de signes dé fixés, mouvants,
des marques devenus vagues matérielles, brisures de l’intime,
cette passion dévorante de l’être en soi,
la mascarade des signaux vains et substantiels,

dans la chambre vide se préparent les armes,
les directions, les positions ; l’arc des décisions,
et les mots comme des flèches sont retirés,
des plaies saignantes des murs d’obscurités,
ici devisent les séparé.es et la séparation,
l’ancien langage malade, convié à se démettre,
tombe en poussières d’étoiles, en armadas de machines,
toute cette entreprise absurde de l’étiquetage,
des vieux noms désignant chacun des objets, des processus ;
et la guerre est lancée aux trousses des mots veilleurs …

Un plan d’ensembles tactique, une stratégie de l’errance,
un ordre et des finalités précises, engagées,
par les armes devenus signes, mots-d’ adresses et de flammes,
sur des champs de bataille imago sémantique,
des grands seigneurs de guerres, habillés par la nuit,
ont leurs mémoires ouvertes, rouges et blessées,
et le temps qu’il fait ici, ressemble à une nappe sonore, infinie,
glissante comme le fil de la coupure – Réalité / Esprit,
enfin les matériaux du langage ont été pris tel quels,
sans reste mental, sans substantifique arrière-monde,
être fixe, figé, anhistorique ou processus de l’éther,
sans substrat organique pour signifier et emprisonner,

le cri inarticulé au milieu de la pièce blanche,
le spectre physique symbolique qui hante chaque recoin,
des nœuds sombres aux quatre angles morts ..
Le paratexte bataille par une mortelle lassitude,
à encadrer, diviser, projeter, permuter, au gré des vents,
les positions, les forces, les renforts et les replis,
car c’est là l’effet de la séparation des noms et des choses,
une fraîcheur salutaire, une belle et intense respiration,
comme une percée au fond des couloirs mentaux,
une lumière dansante, au milieu de leurs tableaux …

L’habitant de la chambre vide est tout ;
tout ce qui arrive dans le réservoir des symboles,
la description plus fine, alerte et mieux ajustée,
l’expression habile consolante des âmes perdues,
et les chemins de la thérapie ont désensorcelés,
l’espèce d’habitudes qui prétendait fixer, de toute éternité,
la relation des mots aux choses ; désigner quoi, comment ?
Une pure essence, un modèle original, pour nous
vulgaires copistes, irrationnels et enfants pécheurs de langages artificiels ; le langage comme une matière travaillée pour nos différents usages.

MP – 15082025

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